La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 10: The Warning
La lumière lui brûla les paupières avant même qu’il ne les ouvre. Une odeur de terre humide et de feuilles mortes. Julien Moreau inspira profondément, et la douleur lui explosa à la base du crâne, irradiant jusqu'aux tempes. Il geignit, porta une main à sa nuque, roula sur le flanc.
Il était allongé à même le sol, la joue contre la terre battue d'un chemin forestier. Des frondaisons au-dessus de lui, le ciel gris laiteux d'un petit matin. Il ne reconnut pas cet endroit. Sa montre-bracelet indiquait sept heures et quelques. La nuit avait dû être longue. Où était Anne ?
Il la chercha du regard, se força à s'asseoir contre le tronc d'un chêne. Ses mains tremblaient. Il ne vit pas Anne. Ne l'entendit pas. Rien que le chuintement venu du haut des cimes.
Son blouson. Sa poche intérieure était froissée, vide. Son téléphone avait disparu. Il palpa ses autres poches : pas de carnet, pas de notes, pas de clés de voiture. Il ne lui restait que sa montre et son portefeuille. On l'avait fouillé avec méthode, pas volé.
Il se releva en s'appuyant lourdement au tronc d'arbre, puis la vit. Accrochée à sa veste, juste sous le col, une enveloppe beige fermée par un cachet de cire bordeaux. Un geste vieux de plusieurs siècles, incongrue. Il l'ouvrit d'un coup de pouce.
À l'intérieur, une seule feuille. Papier épais, filigrané. Une écriture nerveuse, presque raturée, à l'encre noire :
*Laissez le passé dans la cave, ou suivez Étienne.*
Julien resta immobile, la lettre pendant entre ses doigts. Étienne. Étienne Marchand, le maître de chai qui avait fui en 1905 en disant vouloir « échapper à ce qui ne peut se nommer ». Est-ce qu'ils le menaçaient du même sort — disparition, faux départ ? Étienne, l'homme qui n'existait sans doute plus après 1905. La menace avait la précision chirurgicale de quelqu'un qui connaissait son dossier.
Et Anne. Les mâchoires serrées, il inspecta la clairière, fit trois pas vers le bord de la route qu'on devinait sous les broussailles. Pas de traces de lutte. Pas de sang. Une odeur fugace de vin — non, de verre, de soufre, presque imperceptible. Un vestige des sub-celliers, peut-être, ou bien de celui qui l'avait frappé.
Il essaya de reconstituer la séquence. La grille rouillée qui s'était levée, la silhouette sombre au fond du caveau, le pas d'un homme à l'accent maniéré, quelque chose de maîtrisé et de sec. Un œnologue, avait-il pensé à l'époque. Quelqu'un qui connaissait le vin. Il s'était retourné trop tard, et le poing l'avait cueilli — un point précis, sans bavure. Le genre de technique qui n'appartenait pas à un garde champêtre ou à un homme de main rural. Un professionnel.
Il froissa la lettre et la glissa dans sa poche. Il la ressortit, la relut. Pas de nom, pas de signature. Juste cette menace. Mais la deuxième phrase n'était pas une simple menace. Elle était une indication. Suivez Étienne — Étienne qui avait fui pour échapper à un secret. On le prévenait qu'il rejoindrait ce même néant s'il persistait.
Il marcha, quarante minutes, avant de retrouver la départementale. Une grille métallique portait l'écusson, délavé mais prestigieux, des Belliveau. Le domaine, encore. Il avait été transporté hors du château et laissé là, sur un chemin qu'il n'avait jamais emprunté. La discrétion de ses agresseurs révélait une connaissance parfaite des accès du domaine, des circuits de surveillance, de la servitude utilisable à l'aube.
Il n'avait pas de téléphone, pas de voiture, pas de papiers d'enquête. Tout ce qu'il avait accumulé depuis le début — les lettres de Marchand, la description du notaire, les relevés du caveau — était soit dans la planque du foudre (resté au secret), soit dans les poches du veston qui lui restait désormais vide. L'un de ses adversaires avait lu ses notes. Ils connaissaient ses découvertes, la piste Victoire, peut-être même le dossier de 1975.
Au village de Saint-Estèphe, il trouva une cabine téléphonique au dos d'un café. Il appela Mireille chez elle. Pas de réponse. Le poste de police de Bordeaux, ensuite — il laissa un message anonyme signalant l'absence d'Anne Belliveau, sans préciser la raison.
Il s'assit sur un banc face à l'église. Sa nuque le lançait. Le poing s'était abattu avec une précision telle qu'il n'avait même pas vu la main. Un détail le taraudait. L'homme avait fait autant pour le rendre inconscient que pour le transporter. Deux hommes ? Un pour le transporter, l'autre pour... Mais le terme exact restait en lui : *l'autre pour enquêter*. On avait laissé quelque chose à sa place, sous forme de menace. Quelqu'un lisait son enquête au fur et à mesure. Quelqu'un qui possédait le domaine ou qui avait voix au chapitre sur la sécurité du domaine.
Il pensa aux héritiers autour de la table de la salle à manger. Julien avait remarqué, lors du dîner, la majesté sèche de la famille, la main blanche de l'un, les doigts manucurés de l'autre. Aucun ne buvait réellement le vin. Il se souvenait d'un vieil adage de la région : *Les vignerons travaillent avec leurs mains, les propriétaires avec leurs yeux*. L'un d'entre eux avait pu surveiller sa voiture, signaler sa descente dans le caveau, puis alerter cet homme de l'ombre.
Mais ce qui le glaça davantage, en regardant la lettre, était ceci : la menace arrivait après la découverte des lettres de Marchand, après le dossier de 1975, après la photo de Victoire. Tout un pan de son enquête venait d'être effacé, non par la destruction mais par la confiscation. Ils pouvaient effacer, ils préféraient prévenir. Cela signifiait qu'ils craignaient une poursuite plus qu'une révélation. Ils ne voulaient pas le tuer, mais ils savaient qu'à le tuer ils feraient de lui une victime, un martyr. Le Cercle du Pressoir n'avait pas peur des morts. Il avait peur des vivants qui s'acharnent.
Il se leva, plia la lettre en quatre, et la remit dans sa poche. S'il avait jamais eu de doute, cette lettre venait de lui confirmer ce que tout révélait : il n'était pas face à un épisode du passé. Le vignoble était une façade, la dégustation un rite, la famille une légende. Derrière, il y avait une organisation qui travaillait toujours, et qui venait de le désigner personnellement.
Il devait reprendre le fil. Il devait trouver Anne. Il devait se rendre à la cave des archives, fouiller le passé d'Étienne. Et il savait, en nouant sa veste, que quelqu'un l'observait encore. Il jeta un regard circulaire. La rue était déserte, le café encore endormi. Un grillon stridulait, seul.