La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 13: The Hidden Orchard
La friche s’étendait comme une peau morte sous le soleil de midi. Julien écarta les ronces avec l’avant-bras, les épines mordant sa veste déjà salie par deux jours de course. Le sol craquelait sous ses pas, une argile sèche qui semblait n’avoir jamais connu l’eau. Pourtant, la carte de Jacques indiquait une dépression marquée, un creux géologique qui aurait dû capter les ruissellements.
Il s’arrêta. L’air changeait.
Un parfum lourd, presque poivré, montait du sol. Il connaissait cette odeur. Pas celle des vignes ordinaires, mais celle des vieux ceps, ceux qui avaient puisé leur âme dans une terre profonde, minérale, sans compromis. Il baissa les yeux et vit, entre les herbes folles, une rangée de souches tordues, noires comme du charbon, alignées sur une pente presque invisible.
Des vignes anciennes. Personne ne les avait taillées depuis des décennies, mais elles vivaient encore, leurs racines ayant fissuré la roche pour survivre à l’abandon.
Julien s’accroupit. Il sortit le petit couteau à lame courbe que Jacques lui avait donné avec le téléphone jetable, gratta la terre à la base d’un cep. Le sédiment était sombre, presque bleuté, mêlé de particules calcaires qui scintillaient comme des écailles. Il porta une pincée à sa langue. Minéral. Ferreux. Une signature que les analyses de Mireille, avant qu’elles ne disparaissent avec son téléphone, avaient déjà identifiée sur le dépôt d’une bouteille du millésime 1961.
La Combe morte était le berceau du vin. Pas le terroir officiel du château, pas les parcelles nobles revendiquées par le Cercle depuis des générations. Ici, dans ce creux oublié, poussaient les raisins qui avaient fait la légende. Et si la carte de Jacques disait vrai, quelque part sous ses pieds s’étendait une carrière de calcaire qui reliait ce lieu maudit aux caves du château.
Il se releva, marcha vers le fond de la dépression. Les vignes se faisaient plus denses, presque jungle, entremêlées d’arbres fruitiers rabougris. Des pommiers, des pruniers dont les fruits tombaient en pourrissant sur le sol. Un verger caché, planté autour des vignes comme pour les protéger des regards.
C’est là qu’il la vit.
Une cabane en pierre sèche, effondrée à moitié, dont la porte était restée debout. Sur le linteau, des lettres gravées, à peine lisibles sous la mousse : *V. M. — 1975*.
Les initiales de Victoire Marchand.
Julien s’approcha, le cœur battant plus vite que ses tempes ne l’autorisaient. Il poussa la porte. Elle céda avec un gémissement de bois blessé. À l’intérieur, l’air était froid, chargé de poussière. Une table. Une chaise. Sur la table, un carnet à la couverture gonflée d’humidité. Il l’ouvrit.
Les pages étaient rongées par les bords, mais l’écriture féminine restait nette. Des relevés de pH, des dates de vendange, des observations sur la composition du sol. Une main qui avait consigné, année après année, le secret d’un vin que personne ne devait connaître.
La dernière page portait une phrase, tracée d’une encre plus foncée : *Ils croient que la cave garde le secret. Mais c’est la terre qui parle. Et la terre ne ment jamais.*
Julien ferma le carnet, le glissa dans sa veste. Il allait sortir lorsqu’un bruit le figea. Non pas un craquement de branche, mais un mouvement de gravier sur le toit de la cabane, comme si quelqu’un marchait avec précaution au-dessus.
Il se plaqua contre le mur, chercha une issue. Une seule. La porte.
Le gravier cessa. Un silence long, de ceux qui précèdent un coup. Puis la porte s’ouvrit d’un coup sec et un homme masqué se jeta sur lui.
Julien para le premier choc, empêchant la lame d’atteindre sa gorge, mais la main de l’inconnu était gantée, rapide, précise. Ils roulèrent à terre, heurtant la table qui s’effondra dans un bruit de bois mort. Julien trouva le poignet de son agresseur et serra de toutes ses forces, mais l’autre se dégagea d’un mouvement sec, libérant la lame.
Le couteau traça un arc ; Julien tira la tête en arrière, sentit le souffle froid de l’acier sur sa pommette. Il frappa en retour, un coup d’épaule qui envoya l’homme tituber vers le mur. Puis il se jeta vers la porte, sortit en courant dans la lumière.
Derrière lui, l’homme réapparut dans l’embrasure, le couteau brillant. Sans un mot, sans un cri. Une silhouette noire, immobile, qui le regardait fuir.
Julien ne s’arrêta pas. Il fonça à travers les vignes mortes, sautant par-dessus les souches, haletant. Mais quelque chose le fit ralentir. Pas la fatigue. Le souvenir d’une chose qu’il avait vue dans la cabane et qu’il n’avait pas eue le temps de traiter.
Sur l’étagère au-dessus de la table, à côté d’un rouleau de cartes poussiéreuses, était posé un objet qu’il avait perdu la veille au fond de son propre sac : son téléphone. Ou plutôt, un téléphone identique au sien, avec la même coque écaillée.
Impossible qu’il soit là-bas. Il l’avait laissé au château, ou plutôt, on le lui avait volé. Mais alors, qui l’avait placé sur cette étagère, dans ce lieu que personne n’était censé connaître ?
La question ne lui laissa aucun répit, même lorsqu’il atteignit la crête de la friche et se retourna pour vérifier s’il était poursuivi. La Combe morte miroitait sous le soleil, immobile. Il n’y avait plus personne. Julien reposa sa tête entre ses mains. Tout son corps tremblait.
Après un long moment, il plaqua ses mains contre ses poches. Le carnet était bien là. La carte. Le téléphone neuf. Tout, sauf son identité d’autrefois.
Il contempla le cadran de sa montre. Il restait deux heures avant son rendez-vous avec Jacques. Il aurait pu rentrer. Il aurait dû rentrer. Mais au lieu d’obéir à la raison, il tourna la tête vers l’est, là où se dressaient le clocher de la vieille église du village et, plus loin, le petit cimetière où reposait Étienne Marchand.
La tombe ne contenait probablement rien d’autre que de la terre. Une terre qui parlait, qui criait, qui savait ce que les hommes tentaient d’enterrer.
Je ne vais pas laisser le passé en cave, pensa-t-il en commençant à marcher vers le clocher.
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