La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 14: The Unquiet Dead
La nuit était tombée sur le cimetière de Saint-Émilion comme un drap qu’on jette sur un mort. Julien s’y était rendu à pied par les chemins de vigne, évitant les routes, les phares, les regards. Son souffle formait des nuages dans l’air froid, et la lune, presque pleine, découpait les croix et les angelots de pierre dans une lumière bleutée qui semblait venue d’un autre siècle.
Il n’avait pas de pelle. Il avait trouvé, accroché à un outil agricole abandonné près de la friche, une barre à mine et un pic. Des outils bruts, mais suffisants. Il savait que creuser une tombe à la barre à mine ferait un bruit de damné, mais il n’avait pas le choix. Étienne Marchand, le fils disparu en 1987, reposait ici, selon le testament de la famille, auprès de sa mère. Sauf que Julien avait vu la carte. Sauf qu’il avait lu le carnet de Victoire. Sauf qu’il ne croyait plus à rien qui sortait de la bouche des Marchand.
La grille du cimetière n’était pas fermée à clé. Une cordelette usée tenait le loquet, comme pour les vivants plus que pour les morts. Il poussa la porte et entra.
La tombe d’Étienne était à l’extrémité nord, près du muret de pierre sèche qui bordait la parcelle. Une dalle simple, un nom gravé, une date de naissance et une date de mort que Julien avait mémorisées en quittant la château. Il s’agenouilla devant la pierre et la toucha du plat de la main. Le granit était froid, mais ce froid-là ne lui disait rien. Une tombe est une déclaration, pas une preuve.
Il planta le pic dans la jointure entre la dalle et le sol. La terre, meuble sous la pluie de novembre, céda avec un bruit humide. Il travailla en silence, retirant pelletée après pelletée de terre et de gravats, les muscles de ses épaules hurlant à chaque mouvement. Il n’avait pas fait trois mètres de profondeur qu’il comprit.
Le pic frappa du bois, mais un bois qui sonnait creux, trop léger, trop récent. Il creusa plus large, dégagea les contours d’un cercueil sommaire. Une caisse en pin grossier, à peine rabotée. Dans ce cimetière où les Marchand avaient érigé des chapelles funéraires en marbre de Carrare, Étienne était couché dans une boîte de menuisier du dimanche.
Julien passa la barre à mine sous le couvercle et le fit céder d’un coup sec. Le bois se fendit comme une croûte de pain. Il écarta les planches et braqua la lampe de poche – une torche bon marché achetée deux heures plus tôt à la station-service – sur l’intérieur.
Le cercueil était vide.
Pas un squelette, pas un ossement, pas un fragment de tissu. Juste une doublure de toile grossière tachée d’humidité et quelques racines qui s’étaient frayé un chemin à travers les jointures. Julien resta là, accroupi au bord de la fosse, la respiration courte. Il n’était pas surpris. C’était pire que ça. Il était confirmé.
Étienne Marchand n’était pas mort en 1987. Ou alors on avait déplacé son corps. L’un ou l’autre, peu importait. La vérité de la famille était une fiction, une légende entretenue par des hommes qui n’avaient pas peur de mentir pour garder leurs vignes.
Un bruit derrière lui. Il se retourna, la barre à mine levée, prêt à frapper.
Un vieil homme se tenait à dix mètres, près d’une stèle ornée d’une Vierge. Il portait une soutane noire, une écharpe de laine autour du cou et tenait à la main une lanterne de jardinier. Son visage était fripé comme une pomme oubliée, mais ses yeux – d’un bleu pâle, presque blanc – étaient très vivants.
— Vous êtes loin du cimetière, mon fils, dit le prêtre. D’ailleurs, vous y êtes. Et vous n’y êtes pas autorisé.
Julien ne baissa pas la barre à mine.
— Je suis désolé, mon père. Je serai bientôt parti.
Le prêtre fit quelques pas en avant, ses chaussures écrasant les gravillons avec un bruit régulier. Il s’arrêta au bord de la fosse et regarda le cercueil vide, sans montrer d’émotion particulière.
— Je me demandais combien de temps il faudrait avant que quelqu’un vienne.
Julien plissa les yeux.
— Vous saviez que la tombe était vide ?
Le prêtre souffla par le nez, un rire court et fatigué.
— Je suis le curé de la paroisse depuis 1994. J’ai vu la plupart des enterrements de ce cimetière. Celui d’Étienne Marchand ne figure pas dans les registres paroissiaux. Pas de messe, pas d’inhumation. Il y a une dalle, une date, et un trou. C’est tout.
— Mais la famille a un caveau. Pourquoi l’enterrer ici, loin des autres ?
— Parce que ici, on ne creuse pas. Pas de caveau, pas de crypte. Juste une dalle posée sur de la terre que personne n’a jamais remuée. Jusqu’à ce soir, évidemment.
Le prêtre s’approcha encore et Julien recula d’un pas, maintenant la distance entre eux.
— Pourquoi ne pas l’avoir signalé ? demanda Julien.
Le prêtre haussa les épaules d’un geste qui semblait avoir été répété des centaines de fois.
— Parce que la famille Marchand paye le chauffage de l’église. Parce que le diocèse de Bordeaux ne veut pas de scandale. Parce que lorsqu’une famille comme celle-là demande à ce qu’on ne parle pas, on ne parle pas.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit le prêtre en regardant Julien droit dans les yeux, vous êtes là. Et vous avez creusé la tombe. Vous vous rendez compte que c’est une infraction ? Profanation de sépulture. Même vide.
Julien ravala un rire nerveux.
— Je ne crois pas que ce soit une profanation si le mort n’a jamais été là.
Le prêtre le fixa un long moment. Puis il esquissa un demi-sourire.
— Vous avez raison, dit-il. Mais ce n’est pas moi qui en déciderai.
Il s’assit sur une pierre tombale basse, posa sa lanterne à ses pieds et croisa les mains sur ses genoux.
— Alors, monsieur le détective, qu’est-ce que vous cherchez exactement ? Un mort qui n’y est pas ou un vivant qui n’est pas mort ?
Julien jeta un coup d’œil autour de lui. Le cimetière était désert. La lune semblait flotter dans un ciel de verre. Il se décida.
— Étienne Marchand a disparu en 1987, dit-il. Officiellement. Mais j’ai trouvé un carnet, écrit par sa fille, qui raconte des choses étranges sur la parcelle que la famille appelle les vignes interdites. La Combe morte.
Le prêtre hocha lentement la tête.
— La Combe morte. Oui. On m’en a parlé en confession.
Julien se figea.
— En confession ? Par qui ?
— Par quelqu’un qui n’est plus là. Les détails exacts ne sont pas pour vos oreilles. Mais je peux vous dire ceci : la famille Marchand n’a pas planté de vigne à La Combe morte depuis 1987, et personne n’y a jamais eu de raison d’aller. Sauf une personne.
— Qui ?
Le prêtre le regarda avec une expression qui se voulait neutre, mais qui laissait percer une lassitude ancienne.
— Le mort qui est censé être là-dessous, dit-il en désignant la fosse. Avant de disparaître, Étienne Marchand allait souvent à La Combe morte à la tombée de la nuit. C’est moi qui lui ai donné la clé de la chapelle, pour qu’il trouve un abri s’il était pris par la pluie.
— Il devait s’y rendre pour une raison précise ?
— Il ne me l’a jamais dit. Mais j’ai vu les bleus sur ses mains, à la messe du dimanche. Les bleus de quelqu’un qui creuse.
Julien sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne.
— Il creusait quoi ?
— Une sortie, je suppose. Vous avez trouvé le passage sous la château ?
Julien ne répondit pas, mais son silence fut plus éloquent que des mots.
Le prêtre se leva, ramassa sa lanterne et la balança doucement.
— Vous savez, monsieur Moreau, dit-il, je ne crois pas que la vérité libère. Je crois qu’elle complique. Mais je crois aussi que certains mensonges finissent par pourrir les vignes, comme une maladie qu’on aurait dû traiter. La famille Marchand est malade depuis longtemps.
— Si Étienne n’est pas mort, dit Julien, alors quelqu’un l’a fait disparaître. Et quelqu’un a mis cette dalle ici pour que personne ne le cherche.
— Oui, dit le prêtre. Et je crois que c’est la même personne qui a fait disparaître la femme qui est venue me voir, il y a deux jours, en confession, terrifiée, pour me demander si je connaissais un prêtre en dehors du diocèse qui saurait la protéger.
Julien se sentit défaillir.
— Cette femme, vous lui avez donné un nom ?
— Elle ne m’en a pas donné. Mais elle avait une voix douce et elle portait les vêtements d’une citadine. Et elle m’a dit qu’elle était poursuivie par des gens qui cherchaient un carnet que sa fille avait écrit.
Anne. C’était Anne.
Julien ouvrit la bouche pour parler, mais le prêtre le devança.
— Si elle tient encore, dit-il, elle est peut-être encore vivante. Mais ceux qui la poursuivent ne sont pas de simples voleurs. Ils ont du temps, de l’argent – et un nom à protéger. Vous devriez vous dépêcher, monsieur Moreau. Vous ne serez pas le bienvenu ici longtemps.
Il tourna les talons, et sa silhouette disparut dans l’ombre de la chapelle, du côté du muret. Julien resta seul, assis sur le rebord de la fosse, le vent froid dans les cheveux, la barre à mine à la main, regardant le cercueil vide comme on regarde une question dont on n’ose pas connaître la réponse.
Il sortit de sa poche le carnet de Victoire, le poids rassurant du papier et de la peau de mouton. L’aube n’était plus très loin. Il n’avait pas le temps de retourner au château. Il avait Jacques, un téléphone de secours, une tombe vide. Et une femme, quelque part dans ce labyrinthe de pierre et de vignes, qui espérait peut-être encore qu’il la trouverait.
Julien referma le carnet, le rangea soigneusement dans la pochette imperméable contre sa poitrine, puis entreprit de remblayer la fosse avec les mottes de terre qu’il avait retirées. Le geste était presque respectueux maintenant. Il enterrait une certitude, une conviction que les Marchand étaient minables mais honnêtes. Il savait depuis longtemps que cette conviction était fausse. Mais le connaître réellement, là, dans l’odeur de la terre humide et de la nuit, cela lui fit un effet étrange.
Il finit à l’aube, en transpirant, les bras en feu. Il égalisa le sol tant bien que mal, reposa la dalle par-dessus, une dalle qu’il n’avait jamais soulevée, qu’il n’avait jamais vraiment eu l’intention de soulever.
Il se releva, secoua la terre de son pantalon et marcha vers la grille sans se retourner.
Le petit matin était gris et lavé. Les premières fumées montaient des cheminées de la ville en bas. Julien prit la route de Saint-Émilion, son téléphone de secours fermé dans sa poche, réfléchissant à ce qu’il ferait de tout ça – et à la façon dont il pourrait l’utiliser pour sauver Anne avant que le cercle ne se referme sur elle.
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