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La Tromperie du Millésime

Lire le chapitre 2: The Unearthed Ledger

La serrure céda avec un claquement sec, presque poli, comme si la vieille porte du cellier n’attendait que lui. Julien Moreau retint son souffle, écouta. Rien. Seul le bourdonnement lointain d’une ventilation, et le souffle régulier de sa propre respiration. Il poussa le battant de chêne, dont les gonds protestèrent dans un gémissement graisseux.

L'air lui frappa le visage, chargé de terre, de moisi, de tanin. Il alluma sa lampe frontale, le faisceau tranchant l'obscurité totale. Des rangées de bouteilles s'étendaient à perte de vue, couchées dans des casiers de pierre, certains antiques, d'autres en métal moderne. Mais ce n'était pas les millésimes qui l'intéressaient.

Il avait vu la porte dès sa première visite, mais le regard de Jacques l'avait maintenu à distance. Une porte en acier, plus récente que le reste, sans poignée extérieure, seulement un petit boîtier électronique. Sécurité renforcée. Pour un simple cellier, c'était excessif. À moins que ce que l'on gardait ici ne soit pas seulement du vin.

Le boîtier avait cédé avec une facilité déconcertante. Les systèmes de sécurité des riches ont toujours été conçus pour arrêter les amateurs, pas les hommes qui ont passé dix ans à fouiller les caves des trafiquants de la rive droite.

À l'intérieur, la salle était petite, à peine dix mètres carrés. Pas de bouteilles, seulement un bureau métallique et une armoire classeur. Les murs, eux, étaient tapissés d'étagères couvertes de cartons à archives, chacun étiqueté à la main d'une écriture serrée et nerveuse.

Une odeur de papier vieilli, de poussière et d'encre sèche satura l'air. Julien posa sa lampe sur le bureau et attaqua l'armoire. Le premier tiroir ne contenait que des factures de fournisseurs, des papiers d'assurance. Le deuxième, des correspondances avec des négociants, des contrats de vente. Le troisième était verrouillé, et la serrure céda sous l'effort d'un simple tournevis plat.

Dedans, un seul volume. Relié en cuir bordeaux, usé aux coins, taché de cire de bougie. Il comprit immédiatement ce qu'il tenait entre les mains. Le registre qui accompagnait la cave depuis ses origines. Il l'avait vu mentionné dans le dossier que la mère d'Odile lui avait montré, comme une relique transmise de génération en génération.

Il l'ouvrit. Les premières pages étaient du parchemin, d'une écriture à l'encre sépia, datant de la fin du XIXe siècle. Recettes, détails des assemblages, remarques sur les millésimes. Fascinant, mais pas ce qu'il cherchait.

Il feuilleta plus vite, ses doigts crissant contre le papier épais. 1910, 1918, 1929, 1945. Puis il atteignit les années 1960. Une main différente, plus régulière, plus froide. Et là, en face de l'entrée "Mouton Rothschild 1961", une annotation marginale, presque invisible :

*V.1961 — Dossier 74-P-3321*

Il ouvrit plus grand le registre. À chaque millésime prestigieux correspondait une référence, une suite de chiffres et de lettres. 1947 — 52-J-118. 1953 — 55-M-887. 1961 — 74-P-3321. 1975 — 78-K-214.

Le même code que Tristan avait écrit sur son billet.

Julien sortit son téléphone, le régla en mode silencieux, et photographia chaque page. Le flash illumina brièvement la caverne sombre, et il sursauta à chaque cliché comme s'il craignait qu'on le découvre à tout moment. Mais aucun bruit, aucun pas. La maison était plongée dans le silence de la nuit.

Il remarqua quelque chose d'autre. Juste après l'entrée "1975", une annotation plus tardive, d'une écriture qui se rapprochait de celle des correspondances que la matriarche lui avait montrées. Celle d'Odile Belliveau, la mère de Jacques, sans doute.

*Vendu en totalité à C.P. le 12 mars 1984. Trois caisses. Ne pas réintégrer au stock.*

*C.P.* C'était un indice. Un acheteur aux initiales C.P., pour la totalité du lot de 1975.

Il allait photographier la page suivante quand une voix grave résonna dans son dos.

"Vous n'avez pas le droit d'être ici, Monsieur Moreau."

Sa main se figea. Il se retourna lentement. L'homme se tenait dans l'encadrement de la porte, un pied encore sur les marches de l'escalier qui menait à la cave principale. La lampe frontale de Julien éclaira un visage taillé dans le cuir, des yeux noirs sans éclat, un corps épais fermement campé dans un costume de laine. Le sommelier de la maison. Il ne l'avait pas croisé lors de sa première visite, mais il avait vu son nom sur la fiche du personnel : Gérard Fauvel.

Fauvel fit un pas dans la pièce. Sa présence emplissait tout l'espace, et Julien sentit l'odeur du cigare froid mêlée à celle de la cave.

"Le registre ne se consulte qu'en présence du maître de chai ou de la famille", dit Fauvel d'une voix mesurée. Il tendit la main.

Julien ne posa pas le registre. "Vous savez ce que contient ce livre, M. Fauvel ?"

"Je sais qu'il contient l'histoire de cette maison."

"Vraiment ? Parce que c'est ce que je vois, moi aussi. Mais j'y vois aussi autre chose. Des numéros de dossiers de police."

Le sommelier cligna à peine des yeux. Son expression ne changea pas, mais il y avait une fissure, un léger resserrement autour des mâchoires.

"Je ne sais pas de quoi vous parlez."

"Je crois que si. Le dossier 78-K-214, celui lié au millésime 1975, vous connaissez?"

Le silence qui suivit était si dense qu'on aurait pu battre du vin dedans. Finalement, Fauvel avança d'un pas, sa main se posant sur le registre. Leurs doigts se frôlèrent. Julien maintint sa prise.

"Vous allez partir, Monsieur Moreau", dit Fauvel d'une voix calme, presque affectueuse, comme s'il parlait à un enfant. "Vous allez sortir de cette cave et vous allez oublier ce que vous avez vu. Il y a certaines choses qui valent mieux que la lumière."

"Vous me menacez, M. Fauvel ?"

"Je vous conseille." Il avait baissé d'un ton, rendant le conseil plus intime, plus dangereux. "Cette famille a traversé des choses. Chaque fois qu'un étranger s'y est intéressé de trop près…" Il laissa la phrase en suspens, mais les mots de Jacques résonnèrent dans l'esprit de Julien. Le "curieux" qui avait posé trop de questions. Et puis "quelque chose" avait été pris au cellier. La même chose que ce registre, peut-être.

"Vous parlez de Tristan", dit Julien. "Vous savez où il est."

Fauvel secoua lentement la tête. "Tristan a trouvé ce qu'il cherchait. Et il s'est perdu. C'est tout ce que je sais. C'est tout ce que je dirai." Il relâcha la pression sur le registre. "Mais vous, vous pouvez encore faire demi-tour. Je vous offre cette porte."

Il fit signe vers la sortie. Un geste large, presque royal, qui laissait entendre que la porte était une faveur.

Julien regarda le registre dans ses mains, puis les yeux de Fauvel. Il pouvait battre en retraite, prendre les photos qu'il avait déjà prises, partir et enquêter ailleurs. Ou il pouvait pousser le sommelier. Quelqu'un qui garde les secrets d'une famille avec tant de dévotion avait soit une peur profonde, soit une loyauté à toute épreuve, soit une part active dans les secrets eux-mêmes.

"Vous avez servi les Belliveau depuis combien de temps, M. Fauvel ?"

"Trente ans."

"Trente ans. Vous avez vu passer les millésimes. Vous avez vu les ventes, les inventaires, les visiteurs. Vous saviez pour ce registre."

"C'est mon travail de tout savoir."

"Est-ce que c'est votre travail de vous taire sur les accidents de voiture aussi ? Sur l'accident du père de Jacques, en 1975 ?"

Cette fois, le visage de Fauvel perdit définitivement son masque de neutralité. Un tic nerveux parcourut sa joue, et sa main aux jointures blanches se referma en un poing.

"Ça, c'est un sujet qu'on ne touche pas."

"Pourquoi ? Parce que le millésime 1975 est lié à sa mort ? Parce que le premier cru de cette année-là a été vendu intégralement à quelqu'un en 1984, trois mois jour pour jour après l'accident ?"

La respiration de Fauvel se fit plus lourde. Le visage du sommelier était devenu rouge, la veine de son cou saillante sous la lumière crue de la torche de Julien.

"Vous ne comprenez rien à la valeur de ce que vous cherchez", dit Fauvel, sa voix devenue un grondement sourd. "Ce n'est pas une simple bouteille, un dossier de police. C'est la réputation de cette maison, Monsieur Moreau. C'est tout ce que cette famille a bâti depuis cent cinquante ans. Si vous creusez plus profond, vous ne trouverez pas la vérité. Vous trouverez des ossements."

Il s'arrêta, sembla mesurer ses propres mots, puis se reprit, plus bas, presque pour lui-même : "Il y a des caves ici que personne n'ouvre, Monsieur Moreau. Pour de bonnes raisons."

Il indiqua une dernière fois la sortie, cette fois sans geste court, sans mot. Juste une attente, immobile, sourde, sa silhouette remplissant la porte.

Julien fit un pas, puis un autre, le registre serré contre sa poitrine. Il passerait devant Fauvel, remonterait l'escalier, sortirait de la propriété. Mais il ne lâcha pas le livre.

"Je vais prendre ça avec moi", dit-il simplement.

Fauvel ne bougea pas pendant une seconde interminable. Puis, lentement, il s'écarta d'un demi-pas, laissant un espace juste pour que Julien passe.

"Vous êtes un homme mort, Monsieur Moreau", murmura-t-il alors que Julien le frôlait. "Et vous ne le savez pas encore."

Julien garda les yeux rivés sur l'ouverture, sur les marches qu'il devait remonter, sur la nuit qu'il rejoindrait. Mais la dernière phrase de Fauvel résonnèrent en lui, et il comprit qu'il avait trouvé bien plus qu'un registre. Il avait trouvé une blessure ouverte aussi ancienne que les vignes de la propriété. Et quelqu'un, quelque part, surveillait cette blessure autant que son contenu.