La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 30: The Unlikely Alliance
L’humidité de la nuit collait aux pierres du pressoir comme une seconde peau. Julien s’adossa au mur effrité, respirant l’odeur de raisin fermenté qui imprégnait encore les lieux, un parfum de vendanges mortes depuis des décennies. L’abbaye de Saint-Jean-des-Eaux se dressait quelque part derrière les vignes en friche, noyée dans l’obscurité.
Il avait deux heures d’avance. Il avait marché à travers champs, évitant les routes, les phares, les regards. Chaque bruissement de feuilles le faisait sursauter, mais il n’y avait que la nuit, la terre et son propre souffle.
Le bruit d’une automobile, au loin, coupa le silence. Julien s’enfonça davantage dans l’ombre d’un vieux foudre à moitié effondré. Le moteur mourut rapidement. Une portière claqua, puis une autre. Puis plus rien.
Julien compta. Trente secondes. Une minute. Les pas arrivèrent alors, légers et prudents, crissant sur le gravier que l’on n’avait jamais remplacé depuis le siècle dernier. Deux silhouettes se dessinèrent dans le clair de lune, l’une mince et nerveuse, l’autre plus large.
— Moreau ? chuchota Louis Delaunay.
Il était vivant. Le visage creusé par des nuits sans sommeil, les cheveux en bataille, une veste de ville jetée sur des vêtements de travail et de campagne. La femme à côté de lui – Anne.
Julien avança d’un pas. Louis recula instinctivement, le réflexe d’un homme qui a appris à ne plus faire confiance.
— Je suis seul, dit Julien. Comme convenu.
Anne s’interposa avec douceur, touchant le bras de son frère. Il se détendit à peine.
— Nous avons peu de temps, répondit Louis. Delacroix a des hommes partout. Même ici.
Il désigna le pressoir d’un geste circulaire. La sœur Marie-Cécile leur avait indiqué ce lieu pour son isolation et son accès par un sentier forestier qui débouchait directement derrière l’abbaye. Un lieu que la vieille femme connaissait depuis l’enfance, disait-elle. Julien en doutait de plus en plus.
Louis était plus épais qu’Anne se l’imaginait, plus massif. Sa voix, pourtant, manquait d’assurance.
— Vous avez trouvé le registre ? demanda-t-il.
Julien hocha la tête. Louis ferma les yeux un instant.
— Alors vous savez.
— Je sais que chaque grand cru Delaunay est né d’un crime, répondit Julien. Je sais que le squelette de 1920 n’était que le premier. Et je sais que vous avez trouvé autre chose dans ce puits, quelque chose de plus récent.
Louis se passa une main sur le visage. Il semblait avoir vieilli de dix ans en quelques mois.
— Un homme. Il a été étranglé, puis jeté là. Il y avait encore des lambeaux de vêtements sur lui. Les analyses de la police sont restées discrètes. Très discrètes. On a dit que c’était un SDF qui s’était noyé, un an avant que mon père disparaisse.
Un silence épais s’installa, peuplé du chant lointain d’un oiseau nocturne.
— Vous pensez que c’est lié ? demanda Julien.
Louis le regarda dans les yeux. Une lueur nouvelle, presque désespérée, passa dans son regard.
— Je ne pense pas, Moreau. Je le sais.
Il sortit de sa veste un carnet de cuir, froissé par de trop nombreuses manipulations. Son nom était frappé en lettres dorées dans un coin : *L. Delaunay – Journal intime*. Le papier des pages se détachait par endroits, les mots étaient écrits d’une écriture rectiligne, appliquée, celle d’un jeune homme qui aurait appris à écrire à la plume à l’école pensionnat.
— J’ai tenu un journal depuis que j’ai quinze ans, commença Louis en tournant les pages minces. J’y notais tout. Les conversations de mes parents, mes suspicions, les anomalies. Au début, pour faire comme mon père, qui écrivait lui aussi. Mais rapidement, cela est devenu plus sérieux.
Il s’arrêta sur une page datée de dix ans auparavant.
— L’année de la mort de ma grand-tante, murmura-t-il. Éléonore Delaunay est morte officiellement d’une crise cardiaque dans son lit. Mais trois jours plus tôt, j’avais entendu la grand-mère se disputer avec mon père.
Anne se rapprocha. Elle avait les traits tendus, les yeux brillants.
— Qu’aviez-vous entendu ?
Louis prit une inspiration profonde. La scène lui revenait à chaque fois, sûrement, à chaque fois qu’il revenait sur cette page.
— La grand-mère disait : « Pierre, tu ne dois pas chercher. C’est le prix du silence. » Mon père lui avait répondu : « Vous saviez ? Tout ce temps, vous saviez ? »
Louis referma le carnet, comme pour protéger les mots.
— Le lendemain, Éléonore fut retrouvée morte. Et dix jours après cette conversation, mon père est tombé dans sa « défenestration accidentelle ».
Julien sentit l’électricité traverser sa nuque.
— Pierre Delaunay est mort après avoir découvert la vérité, dit-il. Votre grand-mère l’a tué pour garder le secret.
Louis releva le menton.
— Elle a orchestré sa mort. Peut-être pas elle-même, mais avec l’aide de Delacroix. Son père était déjà un homme du domaine, ses entrées dans la gendarmerie étaient anciennes. C’est elle qui a organisé la rencontre. Je ne sais pas qui a poussé, ni comment. Mais ce que je sais, c’est qu’elle savait tout. Tout le temps. Depuis toujours.
Julien le fixait, scrutant le moindre signe de mensonge. Il n’en trouva pas.
— Et Delacroix ? demanda-t-il enfin.
— Il servait la famille depuis l’enfance. Il était loyal, pas à mon père, mais à la grand-mère. Il a renversé sa loyauté quand elle lui a ordonné d’effacer les traces. Ensemble, ils se sont partagé le pouvoir après la mort de Pierre : elle a gardé son nom et son prestige parmi les vignerons, lui a pris les rênes de la gendarmerie.
Louis ouvrit à nouveau le carnet à une autre page, où une lettre de son père avait été collée, partiellement lisibles sous une encre qui avait pâli. Il la tendit à Julien.
La lettre était adressée à Louis, jamais postée. Les mots y étaient brefs mais frappaient au cœur : « *Mon fils, si vous lisez ces lignes, je vous ai failli. Vous ne boirez jamais un Delaunay sans savoir que chaque goutte porte le sang de quelqu’un. J’ai découvert la vérité plus tard que j’aurais dû. Votre grand-mère savait. Elle a toujours su. Protégez Anne d’elle. Protégez-vous. Le carnet noir chez monsieur Béranger. Ma vengeance sera dans la transparence.* »
Julien rendit la lettre, conscient qu’il tenait entre ses mains la preuve que la mort de Pierre Delaunay n’était pas un accident mais un assassinat politique, familial, silencieux.
Anne était devenue pâle, plus pâle que la lune qui les inondait.
— La grand-mère a ordonné la mort de notre père ? prononça-t-elle d’une voix à peine audible.
Louis ne détourna pas le regard. Il hocha la tête brièvement. Anne détourna le visage, les épaules secouées par un frisson d’hiver malgré la nuit d’été.
Julien avança d’un pas vers Louis.
— Vous avez ce carnet depuis le début. Pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt ?
Louis se recroquevilla, un instant déstabilisé.
— Parce que je devais être sûr. La grand-mère était la seule figure stable de cette maison. Elle a protégéAnne toute notre enfance. Quand j’ai trouvé le squelette récent, j’ai compris qu’elle n’avait jamais été qu’une bouclière de l’ombre pour le nom, jamais pour les gens.
Il enfonça ses poings dans ses poches.
— Et parce que Delacroix a des preuves contre moi, ajouta-t-il d’un ton plus bas. Depuis l’adolescence, j’ai fait des transactions douteuses pour financer mes études. Des pots-de-vin. Rien de majeur, mais assez pour être corrompu aux yeux du monde.
Julien évalua l’homme face à lui. Louis semblait fragile mais réel. Sa vulnérabilité était sa meilleure arme.
— Vous pourrez témoigner, dit Julien. Devant un juge, contre votre grand-mère et contre Delacroix.
— Je témoignerai.
La phrase tomba avec une tranquillité presque tragique.
Le bruit d’une branche écrasée à une centaine de mètres interrompit l’échange. Les trois se figèrent. Les ombres restèrent immobiles.
— Nous devons y aller, souffla Anne.
Julien regarda Louis une dernière fois.
— Donnez-moi une copie de votre journal. Je connais un juge d’instruction qui écoutera avant de lire les journaux.
Louis retira son carnet, en arracha une section de pages qu’il replia soigneusement. Il les tendit à Julien.
— C’est tout ce que j’ai. Ne le perdez pas.
Julien glissa les pages dans la doublure de sa veste.
Anne s’approcha de lui, le frôlant à peine. Leurs regards se croisèrent un instant. Quelque chose de fragile, d’indéfini mais de présent, passa entre eux dans cette nuit d’incertitude.
Louis se tourna vers le sentier.
— Dans deux heures, je serai au lever du jour au bord de la Dordogne. La grand-mère y a toujours sa maison de retraite. Elle y reçoit ses invités avec une lucidité parfaite malgré son âge. Si vous voulez l’arrêter, c’est là que vous la trouverez.
Il s’éloigna sans un autre mot, et les ténèbres l’avalèrent aussitôt. Anne demeura un instant près de Julien.
— Que va-t-il advenir de nous ? demanda-t-elle.
Julien ne sut quoi répondre. Il regarda la direction que son frère avait prise, puis le pli de sa veste qui contenait la confession.
— Nous allons lui rendre visite à l’aube, dit-il simplement. Et nous saurons enfin si elle est ce que son propre petit-fils croit.
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