La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 29: The Heir's Return
La pluie tambourinait contre les volets de la cabane du vigneron quand mon téléphone vibra, une seule fois, comme un coup de semonce. Numéro inconnu. Préfixe... je reconnus les indicatifs du Sud-Ouest, mais pas exactement ceux de Bordeaux. Plutôt ceux des terres intérieures, là où les routes se perdent entre les collines et les abbayes oubliées.
Je laissai sonner deux fois. Trois. Mes doigts s'étaient refermés sur le dossier de la lampe torche - réflexe de flic aux abois. Depuis vingt-quatre heures, chaque sonnerie pouvait être la voix de Delacroix parvenant encore à s'exprimer de sa cellule, ou bien celle d'un subalterne zélé exécutant les dernières volontés de ma mémoire. Pourtant, quelque chose dans cette sonnerie avait une urgence différente. Plus personnelle.
Je décrochai.
- Allô ?
Un silence chargé de souffle. Quelqu'un qui cherchait ses mots depuis longtemps.
- Monsieur Moreau ?
La voix était jeune. Incertaine. Légèrement voilée par la fatigue ou l'émotion.
- C'est Louis Delaunay. Je suis vivant.
Le temps s'arrêta dans cette cabane humide. Le corps de Louis, jamais retrouvé. Les proclamations d'Anne, qui refusait d'accepter la mort de son frère. Les analyses du puits et la squelette de 1920 qui avait déclenché le trébuchement de sa fuite. Vivant. Non pas un cadavre parmi les secrets du domaine, mais une voix à l'autre bout du fil.
- Où êtes-vous ?
- Cela n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est que vous me croyiez. Que vous ne raccrochiez pas.
Un long silence. Je percevais un froissement - peut-être des draps ou une robe de bure - et un chant lointain, presque imperceptible. Des voix grégoriennes ?
- Vous êtes dans une abbaye, dis-je.
- Oui. Depuis dix jours. Les moines m'ont recueilli à quelques kilomètres du domaine. J'avais marché deux nuits sans savoir où aller. La peur me faisait avancer.
Je me passai la main sur le visage. La mâchoire encore tendue de ma confrontation avec Delacroix. Les épaules lourdes de la trahison de mon ancien adjoint.
- Pourquoi vous êtes-vous enfui ? demanda-t-il - non, me demanda-t-il. Dans ma tête, je complétai le scénario : un fils de famille troublé par une découverte funeste. Un héritier en cavale laissant derrière lui une sœur qui souffre.
- Parce que j'ai trouvé le corps dans le puits, dit Louis. Mais pas celui que vous croyez. Pas celui de 1920.
Mon souffle resta suspendu.
- Il y en avait deux, poursuivit-il. Le vieux squelette, celui que vous avez fait remonter avec vos hommes... et un autre, plus récent, glissé dans une niche latérale, dissimulé par la moisissure et la pierre effondrée. Je suis descendu ce soir-là, après avoir entendu Grand-Mère téléphoner à quelqu'un qui ne supportait pas ma découverte. Elle disait - sa voix se brisa - elle disait qu'il fallait « sécuriser le puits avant que la lumière ne soit faite ». J'ai compris que la lumière, c'était moi.
Je me redressai légèrement, la colonne vertébrale parcourue d'un frisson.
- Comment saviez-vous que vous étiez en danger ?
- Parce que c'est moi qui l'ai trouvé. Le premier. Le vieux squelette, celui qui m'avait poussé à appeler le capitaine Delacroix - comme on me l'avait appris à faire en cas de découverte suspecte. Je voulais juste préserver l'honneur du domaine, éviter un scandale inutile. Et puis, j'ai trouvé la lettre glissée sous la pierre de fondation. Une lettre de mon père. Adressée à moi. Disant qu'il avait découvert la vérité, qu'il avait cru pouvoir l'utiliser pour sauver la famille, et que cela lui avait coûté la vie.
Sa voix se serra à ce point que je dus tendre l'oreille pour saisir la suite.
- Les moines ici m'appellent Frère Julien. Je les ai laissés croire que je fuyais une dette de jeu. C'est plus simple que la vérité.
- Louis, il faut que vous voyiez Anne. Elle vous croit mort. Elle souffre.
- Je sais. Et c'est pour elle que j'appelle maintenant. J'ai vu les informations ce matin. Pendant l'angélus, mon Dieu, pardon - Brother Antoine m'a fait voir le journal télévisé. Vous êtes recherché. Ils racontent que vous m'avez assassiné, que vous avez volé des documents secrets du domaine, que vous êtes un complice de Delacroix. La version de la gendarmerie, telle qu'elle est diffusée - c'est une absurdité sanglante.
- Delacroix avait préparé son plan B depuis toujours. Mon arrestation fait partie de son récit.
- Non, dit Louis, d'une voix qui contenait tout à coup une harmonie nouvelle. Pas son récit. Le mien. Ces journalistes prétendent que j'ai fui après avoir découvert que vous couvriez un meurtre. Que j'ai laissé ma sœur seule. Que je suis peut-être mort par votre faute.
Il marqua une pause, et je l'entendis déglutir, comme si décider de passer à la suite lui demandait un effort.
- Je veux aider. Je veux témoigner que vous ne m'avez jamais menacé. Que vous cherchiez simplement la vérité autour de la mort de mon père et que vous avez été piégé par Delacroix. Je veux dire que j'ai vu le capitaine dans le domaine la nuit avant ma fuite, en conversation avec Grand-Mère. Qu'ils complotaient quelque chose.
- Vous allez vous exposer à un danger immense. La consortium qui tire les ficelles de cette affaire vous a déjà rayé de ses tablettes. Si vous réapparaissez...
- Raison de plus. Je ne veux plus me cacher. J'ai passé trente ans à la lumière sans rien voir, monsieur Moreau. C'est l'ombre qui m'a appris à regarder. Et dans l'ombre, j'ai trouvé les lettres de mon père, le livre caché derrière les bouteilles vides de la cave - vous savez, le registre que vous avez découvert m'a devancé, mais cela n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est ce que je sais faire.
Je fermai les yeux. La pluie redoublait.
- Que savez-vous faire, Louis ?
- Témoigner. Devant la presse, devant le tribunal, devant quiconque écoutera. Dire que Delacroix a trahi mon père. Dire que la consortium contrôle la gendarmerie locale depuis des décennies. Être la preuve vivante que tout ce que vous avez prétendu est vrai.
- Comment comptez-vous me prouver que vous êtes bien ce que vous dites être ?
- Ma sœur vous le dira. Mais vous en savez déjà assez. Ce n'est pas Delacroix qui m'a conduit à fuir. C'est ma grand-mère. C'est elle que vous devriez regarder, monsieur Moreau. Pas seulement mon complice. Elle.
Un groupe de mots que je n'avais pas anticipés. L'arrière-grand-mère d'Anne, la doyenne du domaine, la gardienne des secrets du livre. Je repensai au registre dans la bibliothèque du château. Les portraits des ancêtres. Les lettres du père. Une matriarche implacablement murée dans son silence tenait peut-être la clé d'un secret plus profond que la seule machination de Delacroix.
- Où sommes-nous ? demandai-je. Comment vous rejoindre - je veux dire, comment vous et moi pouvons-nous nous rencontrer sans que la gendarmerie ne nous intercepte ?
- Les moines ont un vieux pressoir dans une grange à trois kilomètres de l'abbaye de Saint-Jean-des-Eaux, au bord de la rivière. Je suis habitué à m'y rendre pour le travail des terres. Si vous voulez me trouver, soyez là demain, deux heures avant l'aube. Vous saurez me reconnaître.
- Comment ?
- Je serai celui qui n'a plus peur.
La communication se coupa.
Je restai là, le téléphone contre l'oreille longtemps après le silence, la pluie martelant les volets comme les battements d'un cœur enfin rallumé.
Louis vivait. Louis parlait. Louis s'apprêtait à briser trente ans de silence familial. Et en remontant le fil des indices, une vérité plus obscure se dessinait : Delacroix n'était peut-être que la lame d'un poignard dont la poignée se trouvait entre les mains de la vieille dame Delaunay elle-même. Ou de quelqu'un d'encore plus proche de la famille.
Je serrai le poing dans la poche de ma veste humide. Il me fallait avertir Anne. M'assurer que le monastère était encore sûr. Et préparer ce rendez-vous avant l'aube.
Le récit venait de basculer. Et pour la première fois, j'avais un allié - un témoin vivant - capable de le faire basculer en ma faveur.
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