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La Tromperie du Millésime

Lire le chapitre 5: The Family Portrait

La table était dressée comme pour un enterrement de première classe. Porcelaine de Limoges, argenterie monogrammée MB, verres en cristal taillés si fin qu'on aurait dit qu'ils allaient se briser sous la seule chaleur d'une paume. Julien avait accepté l'invitation parce que refuser aurait été plus suspect qu'accepter. Et parce qu'Anne lui avait glissé, avant de raccrocher, une phrase qui lui trottait encore dans la tête : « À table, ils se trahissent mieux que sous la torture. »

La salle à manger principale du château Montrose-Belliveau aurait pu figurer dans un magazine d'architecture. Boiseries du XVIIIe, lustre à soixante bougies, et un portrait de famille au-dessus de la cheminée qui dominait la pièce comme un juge silencieux. La matriarche, Madeleine Belliveau, trônait en bout de table, une silhouette minuscule mais qui semblait occuper tout l'espace. À sa droite, Jacques, son fils, jouait avec son verre sans y boire, les mâchoires serrées. Anne, sa fille, avait pris place à l'opposé, face à Julien, les yeux vifs.

Il y avait aussi un cousin que Julien n'avait pas encore rencontré — un homme maigre aux lunettes épaisses qui se présenta comme Laurent, « l'historien de la famille », précisa-t-il avec une fierté que personne ne partageait.

— Vous avez fait bon voyage, monsieur Moreau ? demanda Madeleine d'une voix qui n'attendait pas de réponse.

— Court, madame. Le trajet de Bordeaux au Médoc est une affaire de quarante minutes quand on connaît les routes.

— Et vous les connaissez ?

— Je suis né ici. À Pauillac, plus précisément. Mon père travaillait les vignes chez un négociant.

Le silence qui suivit était chargé. Jacques reposa son verre avec un bruit sec.

— Un homme du pays, alors. Cela explique certaines choses.

— Quelles choses ? demanda Julien en soutenant son regard.

— Votre obstination à fouiller là où personne ne vous a demandé de fouiller.

— Jacques, trancha Madeleine sans élever la voix. Nous avons un invité. On ne parle pas d'affaires à table.

Le service commença. Un vin blanc sec, presque minéral, fut versé. Julien le huma par réflexe — un geste professionnel qui fit sourire Anne, discrètement. Mais son attention était ailleurs. Il examinait la pièce, la disposition, les objets. Et surtout, il ne cessait de revenir au portrait au-dessus de la cheminée.

Il représentait un homme en habit de chasse, debout devant un paysage de vignes, une main gantée posée sur l'épaule d'un chien braque. Sous le tableau, une plaque discrète indiquait : « Félix Belliveau, fondateur, 1903. »

— Un bel homme, votre arrière-grand-père, dit Julien en levant son verre vers le tableau.

— Il a bâti cette maison, dit Laurent, l'historien, visiblement ravi qu'on s'intéresse à son domaine de compétence. Il a racheté les terres en 1903 à une famille ruinée par le phylloxéra, puis il a fait construire ce château entre 1905 et 1908.

— Le phylloxéra, ça a détruit beaucoup de familles, observa Julien.

— Et permis à d'autres de s'élever, compléta Madeleine, la voix neutre.

Julien faillit relever — le lyrisme étrange de la phrase — mais il se contenta d'acquiescer. On servit un entrecôte sauce bordelaise, accompagnée d'un vin rouge dont il nota mentalement la couleur, l'âge approximatif. Il goûta. Un Saint-Julien, vieux d'une vingtaine d'années, correct sans être mémorable. Le genre de vin qu'on sort pour impressionner un détective privé sans y investir trop.

La conversation glissa sur des sujets anodins — la vendange à venir, un article paru dans la Revue du vin de France, les pluies de printemps. Jacques gardait un silence boudeur, mangeant presque sans toucher son verre, les yeux fixés sur son assiette. Laurent monopolisait la parole dès qu'il s'agissait d'histoire locale.

C'est en écoutant Laurent décrire les travaux de restauration du château qu'il entendit la phrase qui fit tilt.

— … bien sûr, la cave à outils originelle a été réaffectée en salle de dégustation sous la direction de mon grand-père, mais les plans d'origine montrent que le bâtiment était plus vaste à l'époque, avec une extension…

Julien cessa d'écouter. Il avait posé son verre et son regard était remonté au portrait, pour la quatrième fois. Et cette fois, il vit précisément ce qui clochait.

Il se leva à moitié, comme pour s'étirer, en s'excusant du geste. De là, il pouvait voir les détails du tableau plus nettement. L'homme du portrait avait la main droite — non gantée de ce côté-ci — posée sur le flanc du chien. Sa main était grande, noueuse, avec un pouce légèrement déformé. À la base de l'index, une tache sombre, presque imperceptible, comme un grain de beauté naturel.

Julien se rassit lentement et, sans se faire remarquer, observa les mains des convives.

Madeleine Belliveau avait des mains fines, couvertes de bagues, mais la peau translucide laissait deviner une tache de vieillesse à la jointure du majeur gauche. Jacques — il l'avait déjà vu manipuler son téléphone — avait des mains charnues, sans aucune marque à cet endroit précis. Anne, plus jeune, impossible à comparer. Laurent, lui, avait des mains de gratteur d'archives, nervurées, mais la zone de la base de l'index était nette.

Le portrait montrait un homme avec une marque caractéristique que personne dans la famille ne portait.

Une goutte de sauce tomba sur la nappe. Julien la fixa sans la voir, le cerveau tournant à plein régime. C'était une chose qu'on pouvait expliquer — les traits physiques ne se transmettent pas avec une régularité parfaite. Mais l'inverse était plus troublant. Dans un portrait de famille, on se fait toujours peindre à son avantage, mais on n'invente pas un détail anatomique. Sauf si…

— Monsieur Moreau, vous avez l'air préoccupé, dit Madeleine. Le vin ne vous convient pas ?

— Au contraire, madame. Il est excellent. Je pensais simplement à une chose que votre petit-fils m'a dite avant de disparaître.

Le visage de la matriarche se ferma imperceptiblement.

— Antoine vous a parlé ?

— Il m'a parlé du vin, madame. Du Mouton '61. Il m'a dit qu'il cherchait quelque chose dans sa propre famille.

— Une histoire de jeune homme, dit Jacques d'une voix trop rapide.

— Peut-être. Mais les jeunes hommes ont parfois l'instinct plus sûr que les vieux qui croient tout savoir.

Jacques ouvrit la bouche pour répliquer, mais Madeleine posa sa main sur son bras, minuscule mais autoritaire.

— Antoine est parti de son plein gré, dit-elle. Les jeunes s'en vont parfois. Revenir est une autre histoire.

Sa voix avait une qualité particulière, comme si elle avait atteint ce point d'usure où même la tristesse devient une formalité. Julien se demanda si Antoine était son petit-fils préféré ou simplement un maillon de la mécanique de la maison.

Le dessert arriva — une tarte Tatin qu'il mangea sans goût. Son esprit était ailleurs, dans les archives photographiques du château, dans les registres de naissance, dans cette piste hallucinante d'un portrait aux caractéristiques divergentes. Après le café, servi dans des tasses minuscules, il se leva avec une excuse pour prendre l'air.

Debout dans la cour, le nez au vent, il sortit son téléphone. Il appela son contact aux archives départementales de la Gironde, une vieille connaissance du temps de la police.

— Mireille ? C'est Julien. J'ai besoin de toi.

— Il est vingt-deux heures passées, Julien. Mes archives sont fermées.

— Je ne te demande pas d'ouvrir les archives. Je te demande de chercher dans ta mémoire. Les Belliveau de Montrose-Belliveau. Le fondateur, Félix. Tu peux me trouver quelque chose sur sa descendance ?

— Descendance ? En quoi ça peut être utile à une enquête sur un disparu ?

— Une disparition qui commence à ressembler à une question de lignée.

Le silence de Mireille fut éloquent. Puis, d'une voix basse :

— Tu sais que les registres paroissiaux du Médoc ont partiellement brûlé en 1900 ? La plupart des familles viticoles ont des trous dans leur arbre à cette époque.

— Justement. Si quelqu'un a utilisé ce trou pour réécrire l'histoire, il fallait que la famille s'y prête. J'ai besoin de vérifier si Félix Belliveau a eu des enfants. Ses vrais enfants.

— C'est quoi, « ses vrais enfants » ?

Julien regarda le château, ses fenêtres éclairées, la silhouette de Madeleine qui se découpait derrière les vitraux du salon.

— C'est la question, Mireille. C'est exactement la question.

La porte du château s'ouvrit dans son dos. Anne sortit, un châle sur les épaules, et s'approcha de lui avec une expression indéchiffrable.

— Vous avez vu quelque chose, à table. J'ai vu votre regard.

— Je regardais votre famille.

— Vous regardiez le portrait.

Le silence entre eux était chargé, presque électrique.

— Votre père s'apprête à brûler quelque chose dans la voûte familiale, Anne. Et vous voulez que je l'en empêche.

Elle acquiesça, les lèvres serrées.

— Il y a des choses là-dedans qui n'ont jamais dû être dites. Et d'autres qui n'ont jamais dû être faites. Mais si mon père les brûle, on ne saura jamais lesquelles.

Julien glissa son téléphone dans sa poche.

— Je serai dans les caves ce soir. Mais si je me fais prendre, ce ne sera pas par hasard.

Anne le regarda un long moment, puis murmura :

— Soyez prudent. Mon père a du sang froid et il tient de sa grand-mère. Et sa grand-mère…

Elle s'interrompit, incapable de finir sa phrase.

Julien lui laissa le temps de dire quelque chose, mais elle secoua la tête et repartit vers le château, le laissant seul dans la nuit qui sentait la pierre humide et le regret.

Il resta planté un instant, regardant le portrait par la fenêtre, cette tache sombre sur la main du fondateur comme une signature apposée en travers de l'histoire officielle. La marque d'un homme qui n'existait peut-être pas. La marque d'un faux.

Dans sa poche, son téléphone vibra. Le message de Mireille était bref :

« Félix Belliveau n'existait pas avant 1901. Pas un acte, pas une mention, pas une tombe. C'est comme s'il avait été créé de toutes pièces. On se voit demain matin. J'ai la copie d'un acte de vente concernant le domaine. Le signataire est un certain Étienne Marchand, vigneron. Daté de 1905. »

Julien relut le message deux fois. Il leva les yeux vers le tableau, vers l'homme qui n'existait que sur la toile tendue au-dessus d'une famille entière.

— Qui es-tu ? murmura-t-il dans la nuit.

Le château ne répondit pas, mais quelque part, dans la profondeur des caves, il lui sembla entendre un bruit sourd. Comme si, soixante mètres sous terre, une porte venait de se refermer.