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La Tromperie du Millésime

Lire le chapitre 6: The Missing Vintner

La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, comme si le ciel de Bordeaux voulait lui aussi laver quelque chose. Julien Moreau gara sa vieille Peugeot devant les Archives départementales de la Gironde, coupa le contact et resta un instant immobile, les mains sur le volant. Mireille lui avait obtenu un accès exceptionnel aux registres notariés du début du vingtième siècle, mais ce n’était pas l’administration qui lui serrait la gorge. C’était l’image d’Anne Belliveau, sa voix presque suppliante au téléphone, lui demandant d’empêcher son père de brûler les preuves.

Il consulta sa montre. Dix-sept heures. La nuit tomberait vite sur le Médoc, et il avait promis de la rejoindre aux caves avant minuit. Cela lui laissait le temps, à peine.

Dans la salle de lecture, une archiviste à lunettes rondes le conduisit vers une table où l’attendaient trois registres reliés de cuir brun, marqués « Actes de vente et mutations », années 1903–1907. Julien s’assit, sortit ses gants de coton et ouvrit le premier volume. L’odeur du papier ancien monta, poussiéreuse et douceâtre.

Il chercha d’abord la trace du nom Belliveau. Rien avant 1901, comme l’avait dit Mireille. C’était déjà troublant : un homme qui achète un domaine viticole prestigieux en pleine expansion, sans aucune mention dans les registres commerciaux, les cadastres ou les annonces légales de la décennie précédente. On ne naissait pas propriétaire de chais à Bordeaux ; on s’y faisait un nom. Félix Belliveau n’avait pas de nom avant le siècle nouveau. C’était presque comme s’il était apparu par génération spontanée.

Julien feuilleta plus avant, jusqu’à l’année 1905. Et là, il le trouva.

Un acte de vente sur trois pages, rédigé à l’encre brune, signé le 17 juin. « Par-devant Maître Henri Delpla, notaire à Saint-Julien, a comparu le sieur Étienne Marchand, maître de chai et vigneron, propriétaire en jouissance du domaine dit Montrose-Belliveau, pour céder, vendre et transporter à monsieur Félix Belliveau, homme de lettres, domicilié à Paris… »

Julien s’arrêta. Homme de lettres. Il nota mentalement l’expression, quitta la ligne pour la relire. Un homme de lettres qui achetait une exploitation de cent vingt hectares, sans un sou d’emprunt apparent.

Il poursuivit. Le prix de cession était inscrit : douze mille francs-or. Julien connaissait assez l’histoire agricole de la région pour savoir que c’était dérisoire. Le seul inventaire des fûts et du matériel du château, en 1905, devait en valoir le triple. Un vignoble entier, ses chais, sa réputation naissante, cédé pour trois fois rien à un homme qui n’avait jamais mis les pieds dans la viticulture.

Et puis, quelque chose attira son regard.

Trois pages plus loin, l’acte contenait une clause que Julien n’avait jamais vue dans une vente de cette époque. Une annexe, numérotée d’une main différente, plus fine, presque féminine. « Le vendeur s’engage, en outre, à ne jamais faire usage des connaissances techniques acquises dans l’exercice de ses fonctions au château, ni à révéler certaines méthodes de vinification spécifiques, ce sous peine de nullité de la présente vente. »

Certaines méthodes de vinification.

Julien sortit son téléphone, photographia la page. Le cœur battant un peu plus vite. On ne faisait pas ce genre de clause pour protéger une recette de bouturage. On faisait ce genre de clause quand le vin lui-même contenait quelque chose qu’on ne voulait pas voir remonter en surface.

Il examina les signatures. En bas, une écriture nerveuse, presque illisible : *Étienne Marchand*. À côté, le paraphe élégant, sans hésitation, de *Félix Belliveau*. Mais c’était une autre différence qui l’arrêta. Dans presque tous les actes notariés de l’époque, le vendeur mentionnait son domicile, son état civil complet, parfois même le nom de son épouse et de ses enfants. Ici, la ligne biographique d’Étienne Marchand était d’une pauvreté remarquable. Pas d’adresse. Pas de filiation. Juste « maître de chai et vigneron ».

Julien referma le registre, en ouvrit un autre. Celui des actes complémentaires. Il chercha « Marchand ». Après dix-huit minutes de recherches silencieuses, il finit par trouver une mention dans un registre de témoignages notariés daté du 3 juillet 1905, deux semaines après la vente.

Un témoignage de Domaine Belliveau était rare à cette époque. Julien lut attentivement le texte daté, rendu en vieux français expéditif :

« Sur la demande de monsieur Belliveau, comparution d’Étienne Marchand, lequel déclare renoncer formellement à toute revendication présente ou future sur le domaine, en récompense de la somme ci-devant versée. Interrogé sur les raisons de son départ précipité, il a répondu qu’il avait, en conscience, la volonté de fuir ce qui ne saurait être nommé, sans vouloir s’expliquer davantage. »

Julien relut la phrase, lentement. « Fuir ce qui ne saurait être nommé. » Ce n’était pas le langage d’un homme heureux de vendre, légalement et sereinement, un domaine qu’il avait bâti. C’était le langage d’un homme qui fuyait. Malgré les gants, ses doigts étaient moites.

De retour dans sa voiture, le crépuscule tombait sur les quais de Bordeaux. Il composa le numéro d’Anne. Elle décrocha à la deuxième sonnerie, la voix tendue.

« Vous venez toujours ce soir ?

— Oui. Mais je dois d’abord comprendre une chose. Étienne Marchand, le vigneron d’origine. Vous avez déjà entendu ce nom ? — Le nom sur les anciennes étiquettes, avant 1905, oui. Mon grand-père disait qu’il avait été “malheureux”… — Malheureux comment ? — Il ne s’est jamais marié. Il a disparu sans laisser d’héritiers. C’est ce que disait la légende de famille. »

Julien serra le téléphone. Il y avait autre chose dans le ton d’Anne, quelque chose qu’il n’arrivait pas à identifier.

« Anne, votre père. Pourquoi brûler des documents maintenant, après toutes ces années ?

Elle marqua une pause. Puis, plus basse, presque murmurée : — Parce qu’il a trouvé un carnet. Dans la double paroi d’un vieux fût, derrière les archives du chai. Il ne m’en a pas parlé directement, mais je l’ai entendu au téléphone, cette nuit, en parlant à son avocat. Il a dit qu’il fallait faire “disparaître les preuves avant que le passé ne remonte”. Il a parlé du carnet d’un nommé Marchand. »

Le sang de Julien ne fit qu’un tour. Le carnet d’Étienne Marchand, caché dans un fût depuis plus d’un siècle. Et Jacques Belliveau avait décidé de le détruire ce soir, précisément ce soir où Julien devait entrer dans les caves.

« Anne, dit-il, je serai là avant vingt-trois heures. Dites-moi juste une chose : est-ce que vous savez ce qu’il y a dans ce carnet ?

— Pas encore. Mais mon père a tremblé en le posant sur la table. J’ai vu ses mains. Il avait peur. Un homme qui a peur depuis si longtemps, c’est qu’il sait exactement ce qu’il a fait. »

La ligne coupa. Julien resta un instant, le téléphone collé à l’oreille, le regard perdu vers le fleuve sombre.

Douze mille francs-or. Une clause de silence sur des méthodes de vinification. Un vigneron disparu après avoir signé les yeux bandés. Et maintenant, le carnet de ce même vigneron, sur le point de partir en fumée dans les caves du château le plus réputé du Médoc.

Il démarra la voiture, alluma les feux de croisement. Les événements se précipitaient. Il lui restait moins de six heures pour relire ses photos d’archives, préparer son matériel, et pénétrer dans un domaine dont chaque centimètre de cave lui renvoyait désormais un mensonge. Il écrasa l’accélérateur. Le vieux moteur diesel toussa, puis rugit en direction du Médoc.

La nuit commençait.