La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 1: The First Storm
La mer ne mentait pas. Elle ne l’avait jamais fait, et elle ne commençait pas ce soir-là.
Yann Le Gall posa son sac de toile sur le plancher de pierre humide et laissa la porte de la lanterne claquer derrière lui. Le vent s’engouffra une dernière fois, souleva des papiers gras sur la table de garde, puis retomba dans un gémissement sourd. À l’intérieur, l’air sentait le cuivre brûlé, l’huile de lin et le sel. Partout ailleurs, cela aurait été une odeur de confinement. Ici, c’était une odeur de vigilance.
Il n’avait pas encore défait son manteau que la première rafale frappa la tour de plein fouet. La structure entière vibra, un frisson long et grave qui remonta du soubassement de granit jusqu’aux vitres du fanal. Yann s’y attendait. On ne venait pas au Kermor pour la tranquillité. On y venait pour le contraire.
Il grimpa l’escalier en colimaçon, les marches érodées par des générations de gardiens, et poussa la trappe du haut. La salle de la lanterne l’accueillit dans un halo de verre et de laiton. La lentille de Fresnel tournait lentement sur son axe, jetant son faisceau vers l’ouest, vers le large, vers rien. Le mécanisme d’horlogerie tictaquait dans sa cage de verre comme un cœur mécanique.
Yann fit le tour du foyer. Tout semblait en ordre. La mèche était propre, le niveau d’huile correct, les volets d’aération réglés au bon angle. Le précédent gardien avait laissé un carnet ouvert sur la petite table d’acajou. La dernière entrée datait de dix jours. Elle disait, d’une écriture nerveuse : « Brouillard à hue et à dia. Les rochers jouent des tours. Trois nuits de suite, j’ai cru voir une voile au large de la pointe. Je ne la verrai plus. »
Yann referma le carnet sans le lire davantage. Il ne savait pas qui avait tenu ce registre avant lui, ni pourquoi il avait cessé. On ne l’avait pas précisé à l’embauche. On lui avait dit simplement : le phare du Kermor, c’est seul, c’est fou, c’est à toi si tu n’as pas peur de la nuit. Il n’avait rien répondu. Il n’avait plus peur de ce genre de choses. Il avait peur du calme, plutôt. Du calme qui s’installe après une perte, quand plus rien ne fait de bruit à l’intérieur.
Il sortit sur la galerie extérieure, le vent le hetta comme une lame. La mer était mauvaise, démontée, une masse noire zébrée d’écume blanche. La pluie arrivait presque à l’horizontale. En bas, à une encablure, les brisants de Kerandrouez hurlaient, chaque paquet de mer explosant contre la roche dans une gerbe de phosphore. Yann s’accrocha à la rambarde et resta là un long moment à regarder. C’était sa première nuit. Il voulait voir ce que ce phare avait à montrer.
À deux heures du matin, la tempête atteignit son paroxysme.
Yann était retourné dans la salle de la lanterne, les mains sur le levier du volet de hublot, quand un changement imperceptible dans la tonalité du vent le fit se figer. La pluie s’était écartée, comme si quelque chose de massif s’avançait dans son sillage. Une accalmie étrange, un creux dans la fureur. Il regarda par la vitre.
Et là, sous son faisceau, à un mille environ de la pointe, une voile se déployait.
Yann cligna des yeux. Il avait navigué quinze ans. Il connaissait chaque type de gréement à trois cents mètres, la nuit, dans la brume, les yeux mi-clos. Ce qu’il voyait n’appartenait à aucune catégorie connue. C’était une goélette à deux mâts, d’un modèle ancien, avec une coque peinte en noir et des voiles qui semblaient taillées dans de la fumée. Elle avançait contre le vent. Contre la houle. Contre toute logique.
Mais ce n’était pas cela qui le fit reculer d’un pas. C’était la lumière.
La goélette était incandescente. Pas en feu — lumineuse. Une lueur pale, verdâtre, qui montait de ses flancs comme une fièvre de la mer. Elle éclairait les coutures du bois, les cordages, les quatre hublots latéraux. Chaque détail hurlait une vérité impossible : ce navire était entier. Il était ancien. Et il ne naviguait pas. Il se souvenait.
Yann mit les deux mains sur la vitre. Son souffle embua le verre. Il leva les yeux vers la vergue d’envol, et c’est là qu’il les vit. Des silhouettes sur le pont. Immobiles. Plusieurs, alignées le long du bastingage comme un équipage à la manœuvre. Elles ne bougeaient pas au rythme du roulis. Elles bougeaient à peine. Tout en gardant la même posture, elles semblaient tournées vers lui. Tout droit le long du faisceau, vers la lanterne, comme si la lumière du Kermor était ce qu’elles attendaient.
Le cœur de Yann se mit à battre fort. Pas de peur. Pas encore. De reconnaissance. Il avait déjà vu ce genre de clarté, une fois, il y a quinze ans, par une nuit de décembre au large d’Ouessant. Une mer d’huile, un ciel dégagé, et une lumière sur l’eau que rien n’expliquait. On l’avait appelé trouble de la rétine, fatigue, alcool. Il avait arrêté de boire la semaine suivante. Mais il n’avait jamais oublié.
Il décrocha la corne de brume et tira trois fois. Le son déchira la tempête, long, grave, plaintif. La goélette ne changea pas de cap. Elle continua sa route, pareille à elle-même, glissant sans sillage au milieu des brisants. Les rochers qui avaient déchiré mille carènes semblaient s’écarter devant elle, par simple indifférence.
Yann reposa la corne. Ses mains tremblaient légèrement, mais sa voix, quand il parla à voix haute — à lui-même, au phare, à la nuit — ne tremblait pas.
— Vous demandez un pilote ? Personne ne vous répondra, ici.
Il prononça ces mots en breton. C’était plus ancien que lui, plus ancien que le phare. Une langue qui avait vu des choses et qui s’en souvenait.
La goélette s’approcha encore. Elle se trouvait maintenant à moins d’un quart de mille. À cette distance, Yann pouvait distinguer la figure de proue : une femme, les bras tendus vers l’avant, les cheveux aplatis par un vent qu’elle seule semblait subir. Le bois de la proue était couvert de goémon sombre. De sel. De temps.
Il fit ce qu’un gardien de phare doit faire. Il sortit les fusées de détresse du coffre scellé, en chargea une dans la lance de bronze, monta sur la galerie et l’alluma. La fusée jaillit en sifflant, traça un arc de feu dans la nuit, puis retomba vers la mer. Son éclat éblouit un instant les vitres du phare. Quand la lumière retomba, la goélette était plus proche encore. Elle semblait avoir avancé de plusieurs encablures d’un seul coup.
Sur le pont, les silhouettes étaient toujours là. Et maintenant, Yann pouvait les voir distinctement. Des hommes en vareuse. Des femmes en robes longues. Un enfant, même, tout petit, agrippé à un cordage, qui le regardait sans qu’on pût voir son visage. Ils étaient tous debout. Tous immobiles. Tous tournés vers la lumière du Kermor, comme si c’était elle qui les maintenait en l’air, comme si son faisceau était un fil tendu entre leur naufrage et l’éternité.
Yann comprit alors, avec une certitude froide qui ne venait pas de la raison mais d’autre chose, d’une mémoire ancienne inscrite dans l’os, que ce navire était déjà revenu. Qu’il était revenu chaque nuit de tempête, chaque fois que le ciel s’ouvrait sur ce littoral, chaque fois que quelqu’un montait allumer la lanterne du Kermor. Qu’il était là, dans la houle, depuis des décennies, peut-être des siècles, à chercher une réponse qui ne venait jamais.
Pourquoi ce soir ? Pourquoi lui ?
Il resta sur la galerie jusqu’à ce que le vent se calme, jusqu’à ce que la pluie renonce, jusqu’à ce que l’océan passe, par mutations imperceptibles, de l’encre au plomb, au mercure, à l’argent. Peu à peu, la lueur de la goélette faiblit. Les silhouettes s’évanouirent, non pas en une fois, mais en détail : une main d’abord, un profil, une voile. Bientôt, il ne resta qu’une coque sombre, échouée sur une mer qui ne voulait pas d’elle ; puis plus rien. Une traînée d’écume. Un silence que la mer ne connaissait pas.
Le jour se leva sur un océan lavé, lisse, innocent. Les mouettes reprirent possession du ciel. Les rochers de Kerandrouez, émergés à marée basse, pointaient des dents noires et pacifiques. Rien, dans la lumière du matin, ne pouvait témoigner de ce qui s’était passé la nuit. Rien, sauf Yann. Et Yann, lui, ne doutait pas.
Il redescendit dans la chambre de garde. Il remplit le feuillet du carnet. Il écrivit, d’une main ferme : « Tempête toute la nuit. À deux heures, une goélette ancienne à deux mâts, visible dans le faisceau. L’équipage au complet. Aucun signal de détresse. Aucune réponse à la corne. Le bâtiment a disparu au jour. »
Il posa la plume. Puis il sortit une carte marine de son sac, la déplia sur la table et promena son doigt le long de la côte, de la pointe du Kermor jusqu’au village de Saint-Armel, à trois kilomètres à l’est. Le village dormait encore au creux de la baie, tassé contre l’église, contre le port, contre ses secrets.
Yann plia la carte. Il n’avait pas encore décidé quoi faire. Mais il savait déjà qu’il descendra. Que la réponse, si elle existait, n’était pas dans ce phare. Elle était en bas, derrière les volets clos, derrière les langues qui se taisaient, derrière les familles qui donnaient leurs noms aux rochers.
Il attacha son manteau, prit son sac et poussa la porte.