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La Veillée du Porteur de Lanterne

Lire le chapitre 2: The Village of Saint-Armel

Le matin s'arrachait à la mer comme une plaie mal fermée. Le vent était tombé, ne laissant qu'une houle lourde qui venait battre les rochers Kermor dans un râle régulier. Yann Le Gall enfila sa vareuse, celle qui sentait encore le sel d'autres ports, et verrouilla la porte de la lanterne. Son carnet de bord gonflait sa poche, une ligne écrite à l'encre violette accusait ce qu'il avait vu. Ou cru voir. Il fallait en avoir le cœur net.

Le sentier côtier dégringolait vers Saint-Armel, un ruban de terre écrasé entre la falaise et la plaine rase où seuls quelques chênes tordus tenaient tête aux embruns. Yann marchait vite, son paquetage sur l'épaule, les pieds trouvant d'eux-mêmes les creux que trente ans de gardiens avant lui avaient creusés dans la pierre. Il avait faim, et cela le rassurait. Un homme qui a faim a encore les deux pieds dans le monde des vivants.

Le village apparut au détour d'une anse : une vingtaine de maisons en granite, leurs toits d'ardoise brillant d'une eau encore fraîche, une église trapue comme un fortin, et un môle où dansaient trois bateaux de pêche. Une femme en noir tirait un seau du puits communal. Elle le vit, marqua un temps d'arrêt, puis détourna la tête et rentra chez elle en refermant la porte sans un bruit.

Plus loin, un vieil homme ravaudait un filet devant sa porte. Yann s'approcha.

« Le maire. Où je le trouve ? »

L'homme releva des yeux couleur de galet. Il sembla peser la question, puis son regard se perdit un instant sur la silhouette du phare qui se découpait au loin.

« À la mairie, mais vous y perdrez votre temps. Il est comme tout le monde, ici. Il ne regarde pas la mer la nuit. »

Il cracha entre ses dents et retourna à son ouvrage, la conversation finie avant d'avoir commencé.

La mairie occupait une pièce unique au rez-de-chaussée d'un bâtiment de douane désaffecté. Un portrait de la République trônait au-dessus d'un bureau d'acajou ciré, mais c'est la fenêtre qui retint l'attention de Yann : elle donnait plein ouest, sur le phare. Derrière le bureau, Guy de Kerandraon se tenait debout, comme s'il attendait qu'on l'invite à s'asseoir. Un homme de cinquante ans, sec, les cheveux noirs plaqués par une eau de Cologne trop parfumée. Il portait une chaîne de montre en or qui jurait avec son costume de laine rêche.

« Le gardien. » Il ne le disait pas comme un nom, plutôt comme un constat. « On ne vous attendait pas si vite. »

Yann posa son carnet sur le bureau, ouvert à la page de la nuit.

« J'ai vu un navire. Ancien, deux mâts, bâbord amure. Il a tenu le cap sur le phare jusqu'à quatre heures moins le quart. Il n'était pas dans les tables de marées. »

Le maire ne regarda pas le carnet. Son regard glissa vers la fenêtre, revint.

« Il y a eu du brouillard, une mer croisée. Vous avez sans doute vu le chalutier de Le Fur qui rentrait de Kérino. Il lui arrive de s'aligner sur le phare pour trouver l'entrée du chenal. »

« Ce n'était pas un chalutier. Et vous le savez. »

La voix de Yann était plate, comme une lame qu'on ne sort pas encore. Kerandraon soupira — un soupir d'homme qui a répété sa phrase pour un public qui ne l'écoute pas.

« Écoutez-moi, Le Gall. Vous êtes ici depuis quarante-huit heures. Dans ce village, on a des histoires. Des histoires qui ont la vie dure, et qui s'accrochent aux rochers comme les algues. Vous m'en voyez désolé, mais quand un homme est seul dans une tour avec le bruit de la mer... il finit par peupler son silence. Rien de plus. »

Yann referma son carnet d'un geste lent.

« Le précédent gardien. Son log s'arrête au 12 octobre. On ne l'a pas revu. »

Un muscle tressaillit sous l'œil droit du maire. Il ouvrit un tiroir, en sortit une pipe, la remit dedans, referma.

« Le père Arzel. Il avait l'âge de partir, la santé qui flanchait. La mer l'a pris, peut-être, un jour qu'il pêchait à pied. Ou il est parti rejoindre sa sœur à Quimper. Les gens d'ici ne font pas d'histoires avec les départs. » Il planta ses yeux dans ceux de Yann. « Et ils savent surtout qu'il y a des questions qui mènent les hommes sur les récifs de Kerandrouez. La nuit. Par gros temps. Sans qu'on retrouve jamais rien. »

L'espace d'une seconde, le masque du maire se fendit. Il y avait autre chose, sous la politesse compassée. Pas de la menace — de la mise en garde, à peine.

« Ils étaient combien dans ce village à avoir perdu quelqu'un, le 12 octobre ? »

Kerandraon devint blanc. Puis rouge. Il leva une main qui trembla légèrement, la rabaissa, s'obligea à sourire.

« Le café du Port vous servira un bon déjeuner. Dites-leur que c'est la mairie qui régale. Et puis, gardien, je vous conseille de dormir. Vous avez une longue nuit devant vous. »

Yann ramassa son carnet. La conversation était morte, mais elle avait saigné assez pour tacher l'acajou.

Le café du Port sentait le café brûlé, la cire et l'encre du journal qu'une serveuse repliait en bougonnant. C'était une salle étroite, éclairée par deux fenêtres donnant sur le quai, avec un bar en zinc martelé, éraflé par des décennies de coudes.

Elle s'appelait non pas une serveuse mais la patronne : une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux en chignon gris, des mains rouges qui ne craignaient pas la chaleur de la plonge. Elle regarda Yann entrer, jaugea son manteau, ses bottes, et sembla conclure un marché silencieux avec elle-même.

« Le maire m'a dit que vous régaliez. » Yann posa sa vareuse sur sa chaise. « Il pense que j'ai eu une hallucination. »

Elle ne répondit pas. Elle déposa une assiette de poisson au beurre blanc, un verre de cidre brut, et ramassa le journal sans dire un mot.

Yann mangea. Il avait faim, comme prévu, et ce poisson était bon. De la lotte, préparée comme on sait le faire quand on a la mer en face et rien à prouver. Il s'appliquait à ne penser à rien, à laisser son esprit vider l'écume de la nuit, quand quelqu'un poussa la porte.

Elle entra comme un souffle d'air venu d'une autre saison. Une femme d'une trentaine d'années, des cheveux sombres tirés en arrière, un visage étroit et pâle qui ne devait pas souvent voir la lumière du jour. Elle portait un manteau noir usé aux coutures, trop léger pour la saison, et elle regarda la salle comme on cherche une porte de sortie qui n'existe pas. Ses yeux — d'un vert presque inhabituel, translucide — s'arrêtèrent sur Yann, s'y fixèrent une seconde de trop, puis elle se dirigea vers le comptoir. Le pendentif d'argent à son cou captait la lumière du zinc : un médaillon ovale, finement travaillé, orné d'une ancre gravée.

Le le patronne la vit et son visage se ferma comme un volet.

« On ne vous sert plus ici, mademoiselle. Vous le savez. »

La femme ne répondit pas. Elle souleva le médaillon du bout des doigts, le fit tourner une fois, comme pour vérifier qu'il était toujours là, et ressortit. La porte tinta derrière elle, la laissant ouverte une seconde sur le ciel gris et le roulis du port.

Sur le sol, à l'endroit où elle s'était tenue, un reflet argenté. Yann se baissa. Le médaillon avait glissé — ou avait été laissé. Il était encore tiède. Il ouvrit la serrure minuscule d'un ongle. À l'intérieur, deux mèches de cheveux. L'une foncée, l'autre d'un blanc rare, presque lumineux. Sur le couvercle intérieur, une gravure fine : *Pour tous les marins. 12 octobre.*

La date de l'entrée du père Arzel. La date du log de Yann.

Dehors, la femme avait déjà disparu. La patronne s'approcha, vit le médaillon entre les doigts de Yann, et son visage se vida de tout son sang.

Le silence du café pesait soudain plus lourd que l'air.

Yann referma son poing sur l'argent.

« Elle revient souvent ? »

La patronne se retourna, attrapa un torchon, en essuya une tache invisible.

« J'ai un ragoût qui mijote pour ce soir. Revenez si vous voulez manger autre chose que du poisson. »

Ce n'était pas une invitation. C'était un congé.

Yann sortit du café, le médaillon serré contre sa poitrine. Le village de Saint-Armel s'était refermé comme une huître autour de lui. Trop calme, trop muet, trop d'yeux qui ne regardaient pas. Le maire mentait par usage, la patronne par prudence, et cette femme au médaillon savait quelque chose qu'elle avait laissé tomber là exprès. Il remonta vers l'église. Sous le porche, un écriteau de bois annonçait : *Presbytère Saint-Armel, curé Le Bris — permanente, avec un horaire.* Peut-être un prêtre aurait-il un autre carnet à lui ouvrir. Ou une autre confession à lui vendre. Derrière lui, à l'étage du café, un rideau bougea à peine — puis rien.

La route du retour au phare hésitait au bout du môle. Yann la regarda, puis jeta un coup d'œil au médaillon fermé dans sa paume.

Ce soir, le vent se lèverait encore. Il en était sûr.