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La Veillée du Porteur de Lanterne

Lire le chapitre 10: The Survivor of Record

Le clocher de Sainte-Anne sonnait les trois coups de l’après-midi quand Yann poussa la porte de la sacristie. L'odeur de cire froide et d'encens ancien l'enveloppa, familière comme une ancre dans un port. Le père Le Bris leva les yeux de son registre, les sourcils froncés.

— Vous avez l'air d'un noyé qui a marché trop longtemps, dit le prêtre.

Yann ignorait le compliment. Il posa ses deux mains à plat sur le bureau, laissant l'eau goutter de ses manches sur le bois ciré.

— Un homme a été repêché après le naufrage. En 1931. Je veux son nom.

Le père Le Bris ferma le registre avec lenteur, comme on scelle une tombe.

— Qui vous a dit cela ?

— Personne. C'est pour ça que je viens vous demander.

Le prêtre croisa les bras. La lumière du vitrail tombait sur son visage, creusant les rides autour de sa bouche.

— Je n'étais pas encore né, Yann. Le registre des morts de cette époque a été copié proprement, les pages originales ont été brûlées voilà cinquante ans dans un incendie de la mairie.

— Vous le savez par cœur, quand même. Vous en avez lu des noms à voix haute.

Le père Le Bris tressaillit. Presque imperceptible. Mais Yann vit la main du prêtre se serrer autour du revers de sa soutane.

— Je récite les litanies des disparus chaque année. C'est tout.

— Père. Je n'ai pas le temps pour vos précautions. La femme sur le bateau, elle m'a montré l'ouest. Contre la nuit. J'ai trouvé un plan, j'ai trouvé une croix. J'ai trouvé l'or. Maintenant, trouvez-moi l'homme qui a survécu.

Le silence dura assez longtemps pour que la poussière retombe entre eux.

— Il n'y a pas de survivant officiel, dit enfin le prêtre. C'est le problème. Un naufrage sans rescapé, cela arrangeait tout le monde pour les assurances. Cela évitait les témoins. Mais mon prédécesseur, le père Kerloc'h, a laissé une note marginale sur son exemplaire personnel du registre des inhumations. Pas dans la copie officielle. Dans le sien.

Il tendit la main vers une étagère basse, derrière lui, et tira un volume relié de cuir noir craquelé. Il l'ouvrit à une page marquée par un ruban de soie effilochée.

— Ici. Vous voyez ?

Yann se pencha. L'écriture à l'encre violette était fine, pressée, presque rageuse :

*Noyé anonyme, retiré de l'eau au large de Kermor. Décédé des suites. Enterré au cimetière marin, section des pauvres. Pas d'identité - ne devait pas être identifié.*

— Retiré de l'eau au large de Kermor, répéta Yann. C'est à quatre milles de la côte. Personne ne dérive quatre milles vivant par cette mer-là, sauf s'il était sur une épave qui flottait encore.

— Partielle, dit Le Bris. Les mâts sont restés visibles deux jours. Le capitaine avait des tonneaux vides arrimés pour garder le gaillard d'avant hors de l'eau. Un homme attaché à cela aurait pu survivre un moment.

— Et ils l'ont enterré comme un indigent sans même lui donner un nom ?

— C'est ce que la note suggère. Le père Kerloc'h écrivait comme il pensait : en code de marin. *Ne devait pas être identifié.* Cela veut dire qu'il se doutait qu'on viendrait le chercher pour le faire taire.

Yann recula, passa une main sur sa joue râpeuse.

— La section des pauvres. Le cimetière marin. Les tombes sans pierre ?

— Oui. Mais avant que vous ne partiez creuser, regardez cela.

Le prêtre ouvrit une autre page du même registre, plus loin. Une seconde note, écrite de la même encre mais d'une main plus tremblante, datée de dix ans plus tard :

*Le noyé de Kermor est revenu demander sa sépulture sous son vrai nom. Je l'ai refusé. Je prie pour que ce fût la bonne décision.*

Yann relut la phrase deux fois. Le froid qui montait dans sa poitrine n'avait rien à voir avec la brise qui s'infiltrait par les fenêtres mal jointes.

— Dix ans plus tard, vous dites ? En 1941. En pleine guerre.

— Et cette phrase, vous la comprenez ? demanda le prêtre.

— Un fantôme ne demande pas de sépulture. Il a besoin que quelqu'un prie pour lui, mais il ne vient pas vous le demander en personne.

— Non, dit doucement le père Le Bris. Un fantôme ne le fait pas. Mais un homme caché, qui a assez longtemps fui, peut vouloir revenir. Pour retrouver sa place. Pour retrouver les siens.

Yann pensa aux yeux de son père dans la cabine du Marie-Claire. Âgés de vingt ans, mais la même flamme. La même blessure.

— Vous pensez que le noyé anonyme était mon père ? Il aurait survécu au naufrage et on l'aurait enterré six jours après ?

— Je pense que le père Kerloc'h n'était pas un menteur. Il notait ce qu'il voyait. Il a vu un corps repêché, très abîmé, qu'on lui a demandé d'enterrer avec célérité. Il l'a fait. Et dix ans plus tard, il a écrit cette seconde note. Pourquoi ? Parce que quelqu'un était venu, vivant, demandant une tombe au nom du noyé.

— Quelqu'un portant son nom.

— C'est ce que j'ai toujours supposé, oui.

Yann ferma les yeux. Son père était mort deux fois, alors. Une fois noyé, une fois remplacé par un imposteur dans la tombe. Ou peut-être que le corps dans le cimetière n'était pas le sien du tout, et que la seconde note racontait une autre histoire : celle d'un homme qui avait survécu au naufrage, était resté caché pendant dix ans, et était revenu pour réclamer son identité - mais trop tard. Sa femme l'avait fait déclarer mort. Son fils avait appris à vivre sans lui. Le monde officiel l'avait effacé.

— Il faut que je voie cette tombe.

— La section des pauvres a été réaménagée dans les années soixante, dit le prêtre. Les corps ont été déplacés dans l'ossuaire commun derrière le mur nord. Vous trouverez des ossements, rien d'autre.

— Alors il faut que j'aille voir qui s'est occupé du déplacement. Le registre des exhumations existe ?

Le prêtre hésita. Longtemps. Il regarda la porte, puis la fenêtre, comme si les murs eux-mêmes pouvaient écouter.

— Il existe. Mais il est tenu à la mairie. Par la famille de l'archiviste. Votre amie là-bas, mademoiselle Le Duff, elle garde précieusement ce qu'elle sait.

— Elle m'a donné le registre de la douane.

— Elle vous a donné ce qu'elle pouvait vous donner, corrigea Le Bris. Prenez garde, Yann. Elle est exposée. Sa mère a été soudoyée, mais elle, elle a choisi l'autre camp. Les de Kerandraon ne pardonnent pas ceux qui choisissent.

Un bruit de pas sur le gravier, dehors. Le prêtre se raidit, repoussa le registre dans l'étagère, ferma le rabat de sa soutane.

— Partez par la porte de derrière. Et si quelqu'un vous demande ce que vous cherchiez ici, dites que vous vouliez une messe pour votre père.

— Une messe pour un homme qui est peut-être encore vivant.

— C'est exactement ce que je me dis.

Yann n'attendit pas la suite. Il passa par la sacristie, longea le mur du cimetière sans s'arrêter devant les tombes alignées comme des dents noires. Arrivé sur la route, il s'arrêta.

La brume commençait à rouler depuis la mer.

Il sortit de sa poche le bout de papier qu'il avait arraché du registre des douanes - le manifeste falsifié - et le tint en face de lui, comme si la réponse allait apparaître entre les lignes.

Le nom du capitaine était là. La liste des familles indemnisées. Sa propre famille en dernier.

Et au-dessus, à demi effacée par l'eau de mer qui avait imprégné le papier pendant toutes ces années, une annotation que personne n'avait remarquée :

*Homme confié au ressac. Compté à la mer. À rendre avant la fin.*

À rendre avant la fin. Yann plia le papier, le glissa dans sa poche intérieure, près de son cœur.

Son père n'était pas mort. Il avait été *compté*. Une dette vivante. Une promesse non tenue qu'il fallait solder avant la Toussaint.

Et si son père revenait sur le navire fantôme, ce n'était pas pour le retrouver. C'était parce que la mer l'avait pris comme gage.

Yann regarda l'horizon. La silhouette du vieux phare de Kermor se découpait sur la brume, droite, immobile, fidèle à son poste.

Le crépuscule approchait. Et avec lui, la nuit.