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La Veillée du Porteur de Lanterne

Lire le chapitre 9: The Second Storm

La pluie commença à frapper les vitres de la lanterne comme des doigts impatients, bien avant que le vent ne se lève. Yann reposa la carte de Moreau sur la table de la salle de veille, les doigts encore marqués par l'encre rouge qui dessinait une croix au large de la pointe du Loup. Trois jours qu'il n'avait pas dormi plus de deux heures d'affilée. Trois jours que la femme en blanc tournait dans sa tête, que le visage de son père — ce père qu'il n'avait jamais connu qu'à travers les silences de sa mère — se superposait à chaque reflet dans les vitres.

Le baromètre chuta brutalement. Yann le vit descendre comme une pierre dans l'eau, et son instinct de marin lui serra la gorge.

Il sortit sur la passerelle extérieure. La mer, encore calme à l'horizon, semblait retenir son souffle sous un ciel couleur de plomb. Le vent commença à tourner, d'ouest en nord-ouest, charriant l'odeur du large. Cette odeur — Yann l'aurait reconnue entre mille. Sel, iode et quelque chose de plus profond, de plus ancien, comme si la mer elle-même remontait quelque chose des abysses.

À vingt heures, les premières vagues vinrent fracasser les rochers de la pointe. À vingt-deux heures, la pluie devint une muraille liquide qui effaçait le village. Yann vérifia la lentille de la lanterne, les fixations, les amarres de la passerelle. Ses gestes étaient précis, mécaniques, presque rituels. Mais tout son être tendu attendait autre chose qu'une simple tempête.

Il attendait la lumière.

Elle vint à minuit quarante. Une lueur verte, diffuse d'abord, comme une bioluminescence d'algues, puis plus nette. Au sud. À l'est de la position où le navire était apparu les fois précédentes. Cette fois, il s'approchait du rivage.

Yann ne réfléchit pas. Il dévala l'escalier en colimaçon de la tour, attrapa son ciré et son falot, et courut vers la cale abritée où le bureau des phares entretenait un petit canot de service. Un skiff solide, à rames, peint en rouge fatigué. Les vagues déferlaient sur la jetée artificielle ; l'écume giclait jusqu'à sa poitrine dans un hurlement continu. Il jeta le falot dans le fond du canot, défit l'amarre et poussa.

La mer le reçut comme une bête qui ouvrait la gueule.

Il rama. Chaque coup de rame était une lutte contre le ressac qui cherchait à le recracher sur les rochers. Ses bras hurlaient, ses épaules craquaient sous l'effort. La pluie cinglait son visage, et il n'y voyait presque rien — seulement la lueur verte qui dansait devant lui, plus proche maintenant, et la silhouette sombre qui se dessinait dans la nuit.

Le Marie-Claire émergea de la brume à moins de cinquante mètres.

Elle était là, réelle, tangible. Les vagues déferlaient contre sa coque noire sans la faire tanguer d'un centimètre, comme si elle flottait dans une autre eau, un autre temps. Les voiles pendaient en lambeaux à ses mâts brisés. Et pourtant, à travers les vitres sales des cabines, une lumière vacillait. Une lampe à huile, comme celle qu'on laissait allumée pour un mort veillé.

— Hé ! cria Yann, sa voix déchirée par le vent. Hé, là-bas !

Aucune réponse que le fracas des vagues. Le skiff tanguait dangereusement, l'eau passait par-dessus le plat-bord. Yann lutta pour s'approcher, pour saisir quelque chose — un bout, une chaîne, n'importe quoi pour s'arrimer à cette coque qui semblait le narguer.

C'est alors qu'un visage apparut au hublot de la cabine arrière.

La lumière de la lampe l'éclairait de profil comme un portrait peint. Les traits étaient jeunes, durs, marqués par le sel. Des yeux sombres qui semblaient regarder au-delà de la tempête, vers quelque chose que Yann ne pouvait pas voir. Une balafre traversait la joue gauche.

Le même visage que le portrait du médaillon.

Yann lâcha ses rames d'un seul coup, comme frappé. Il plongea la main sous son ciré, chercha le médaillon à son cou, l'ouvrit d'un geste tremblant malgré le froid. Le portrait miniature était légèrement effacé par les années, mais les traits étaient les mêmes. Le même front large. La même mâchoire volontaire.

Son père.

— Père ! hurla-t-il. Père, je suis ici !

L'homme au hublot tourna la tête. Lentement. Ses yeux rencontrèrent ceux de Yann — et dans ce regard, il n'y avait ni reconnaissance, ni surprise, ni même vie. Juste une attente infinie, une patience d'outre-tombe. Puis il tourna le dos et disparut dans l'obscurité de la cabine.

— Non ! Attends !

Yann ne sait pas ce qui le poussa — désespoir, colère, ou cet instinct filial plus vieux que la raison. Il se jeta de son skiff vers la coque, ses doigts cherchant une prise sur le bois pourri. Il les enfonça dans le bois qui céda comme du carton humide, et son poids le projeta de tout son long contre la paroi du navire.

Contre la paroi *vide*.

Il passa à travers.

La coque du Marie-Claire n'était pas solide. Elle n'était rien qu'une apparence, une image projetée sur l'eau comme une lanterne magique. Yann s'abattit dans la mer qui se referma sur lui, l'eau glacée mordant la chair de ses bras et de ses jambes. Il coula — une seconde, deux secondes — avant que son instinct de marin ne le ramène à la surface, crachant l'eau saline, haletant.

Le skiff dérivait à dix mètres. Le Marie-Claire, lui, avait disparu.

Yann flotta dans la tempête, les bras engourdis, les yeux rivés sur le point où le navire avait été. La pluie redevint simple pluie. Le vent, simple vent. Mais dans sa poitrine, quelque chose venait de se briser.

Son père ne cherchait pas à être sauvé. Il attendait. Comme le mot l'indiquait sur la carte — « Attends ». Attendre quoi ? Le capitaine Cormoran ? Le sacrifice ?

Ou attendait-il que son fils le voie ?

Yann nagea vers le skiff, s'y hissa par un effort surhumain. Ses dents claquaient. Le froid lui engourdissait jusqu'aux os. Mais une pensée lui réchauffait la poitrine, brûlante comme du fer rouge :

Le médaillon montrait son père comme il était au moment du naufrage. Mais le visage qu'il venait de voir au hublot était celui d'un homme qui avait vécu des années de plus. Des rides creusées et des cheveux poivre et sel aux tempes. Le portrait datait de 1891 — Yann l'avait toujours su.

Ce qu'il venait de voir, c'était cet homme vieilli de vingt ans.

Son père n'était pas mort au large d'Ouessant. Il était mort — ou vivait encore — d'une autre façon, ailleurs, dans cette autre eau que traversait le navire fantôme. Et si le suicide avait été aussi une mise en scène, comme la noyade de la femme en blanc le réclamait ?

La foudre déchira le ciel à l'ouest.

Yann rama vers le rivage, épuisé, mais son esprit ne connaissait plus de repos. Le vertige de la vérité commençait à s'ouvrir sous ses pieds comme un gouffre. Moreau avait dit : « Si le capitaine complète son sacrifice la nuit du 12 octobre, la malédiction retombera sur les vivants. » Mais peut-être que la malédiction, elle, n'avait jamais cessé de tomber.

Elle avait simplement choisi de tomber sur lui.