La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 16: The Captain's Diary
Le lampadaire à huile crachait une flamme jaune et grasse. Autour, les ombres de la chambre du phare dansaient comme des naufragés. Yann avait étalé le journal du capitaine ouvert sur la table de la cuisine, les pages gondolées par l'humidité de la cachette, et Anne-Marie se tenait à son épaule, silencieuse. Dehors, la mer roulait une houle basse, mais ce n'était pas une nuit de tempête. Pas encore.
— Lisez à voix haute, dit-elle. J'ai besoin d'entendre les mots.
Yann tourna une page. L'encre brune du capitaine se déroulait, fine et régulière. Le premier passage datait de l'automne, sept mois avant le naufrage.
*« Elle m'a rejoint à la grève du Menhir blanc, sous prétexte de ramasser des coquillages avec sa servante. Mais sa servante est complice, et son regard n'avait rien d'innocent. Elle m'a dit : “Partez avec moi, emportez tout ce qui est à moi, et vivez.” Je lui ai répondu que je ne pouvais pas prendre une femme de la noblesse sur un navire marchand. Elle a souri et m'a dit que je ne comprenais pas encore le prix d'un trésor. »*
Anne-Marie posa une main sur la table.
— C'est elle. Éléonore de Kerandraon.
— Il l'aimait, murmura Yann. Il l'aimait comme un fou.
Il tourna plusieurs pages. Les entrées s'espacaient, puis le ton changea. Le capitaine parlait moins de la mer, plus de l'or.
*« La cargaison est chargée. Douze tonneaux scellés, disant “huile de baleine” aux douaniers, mais je sais ce qu'ils contiennent. Le vieux Kerandraon a vidé son coffre, et Éléonore a vidé la cassette de son père. Quatre-vingts lingots, dit-elle. De quoi acheter une province. De quoi se cacher jusqu'à la fin du monde. »*
Yann s'arrêta. Il relut la phrase. Quatre-vingts lingots. Pas des pièces – des lingots.
— Le caveau contenait trente-trois empreintes, dit-il lentement. Des pièces. Pas des lingots.
Anne-Marie secoua la tête.
— Peut-être qu'ils ont converti une partie. Ou que le trésor a été divisé. Le journal parle d'un plan de fuite. Une femme de la noblesse bretonne qui s'enfuit avec un capitaine marchand – c'était un scandale. Les familles l'ont su ?
— C'est là que ça devient intéressant.
Yann tourna trois pages d'un coup. Les dates se rapprochaient du naufrage. La dernière entrée avant la tempête était datée de la veille du départ, et la calligraphie s'était altérée – plus rapide, plus nerveuse.
*« Nous partons au soir, à la marée descendante. Je sais qu'ils se doutent. Les de Kerandraon, les Le Lez, les Morvan – ils ont vu l'or monter à bord sous leurs yeux, et ils n'ont rien dit. C'est ça qui me terrifie. Ils ne disent jamais rien avant d'avoir déjà frappé. Mais j'ai un homme de confiance à terre, un pêcheur du nom de Le Gall, qui veillera sur nous. Il m'a promis un signal si les familles préparaient un mauvais coup. Je me fie à sa parole. »*
Yann sentit ses doigts se crisper sur le coin de la page.
— Mon père.
— Votre famille était du bon côté, dit Anne-Marie doucement. Votre père était leur messager, pas leur complice.
— Le journal continue. Écoutez.
*« La tempête n'était pas naturelle. J'ai navigué trente ans, je connais les grains, les lames de fond, les brisants. Mais ça – c'était une muraille d'eau dressée exactement au sortir de la baie, comme si elle nous attendait. Les barreurs criaient que c'était le diable. Moi, je savais. Ce n'était pas la mer qui nous voulait. C'était les hommes sur la côte. Ils ont allumé de faux feux sur la pointe Keravel pour nous attirer vers les rochers, et quand nous avons touché, les chaloupes ont surgi de l'ombre. »*
Yann marqua une pause. Le silence de la pièce s'épaissit.
— Il a survécu, dit Anne-Marie. Le journal dit qu'il a survécu au naufrage.
— Oui. Et lisez la suite.
*« Le Marie-Claire s'est brisé sur les récifs comme une noix. Les hommes étaient jetés à l'eau, et les chaloupes ne ramassaient pas les naufragés – ils les chargeaient à coups de gaffe, comme du bétail. J'ai crié à Éléonore de rester dans la cabine, de ne pas sortir. J'ai vu son visage à la vitre, une dernière fois, avant que la vague suivante ne me porte hors du pont. Je me suis accroché à un baril. Les rochers étaient proches. J'ai cru que j'allais m'en tirer. »*
Yann leva les yeux. Anne-Marie avait blêmi, les lèvres serrées.
— La plage, dit-elle. La plage des Douze Croix. Où les vieux disent que des marins se sont échoués et ont été enterrés là où personne ne pose plus les pieds.
— Il n'a pas été enterré.
Yann tourna la dernière page écrite de la main du capitaine. L'encre était plus pâle, comme diluée par l'eau de mer, et l'écriture tremblait – la main d'un homme blessé, fiévreux, à bout de force.
*« Je me suis traîné sur la grève. J'ai vu les falaises de Kernavel, j'ai reconnu l'éperon du manoir. Les chaloupes étaient revenues avant moi, car ils avaient déjà allumé des torches sur la plage. Je les ai appelés. J'ai crié mon nom, mon grade, j'ai promis de payer rançon. Le vieux Kerandraon lui-même est venu à ma rencontre, torche haute. Il avait le visage de sa fille, et il n'a pas dit un mot. Il a fait un signe, et deux de ses hommes m'ont saisi par les bras. »*
La main de Yann se mit à trembler.
*« Je ne sais pas combien de temps ils m'ont gardé. Quelques heures, peut-être. Ils m'ont amené au caveau familial, sous le manoir. Il y avait une table de pierre. Je compris ce qu'ils allaient faire. Le vieux m'a dit : “Mon gendre ne sera pas un marin. Mon gendre sera un mort.” Puis il a sorti l'or. Il a versé des pièces sur ma poitrine, une à une, pour que je compte la valeur de ma vie. Trente-trois pièces. C'était le poids de ma trahison. Le prix du sang. Puis il a pris le couteau de son père, celui qui sert à ouvrir les coquilles Saint-Jacques aux grandes fêtes, et il l'a planté dans ma gorge. »*
Le silence retomba. Dehors, un goéland cria, et Yann sursauta.
— La pièce, dit-il. La pièce de Kerandraon qu'ils ont trouvée dans la mâchoire du squelette.
— Ce n'était pas Éléonore, souffla Anne-Marie. C'était lui. Le capitaine lui-même. Les trente-trois pièces dans le caveau – c'est là qu'ils ont enterré l'or, mais pas comme un trésor.
Yann tourna la page. Il en restait une, une seule. L'écriture avait changé de main – plus carrée, plus appliquée, à l'encre noire.
*« Père, si tu lis ceci, c'est que quelqu'un t'a trouvé. Moi, je l'ai trouvé, vingt ans après ton naufrage. Le caveau est vide, mais j'ai lu ton journal, et ils ne savent pas que je l'ai pris. Je l'emporte avec moi. Je vais le confier à un homme sûr, un homme d'Église, qui saura quoi en faire. Les familles croient que la dette est une malédiction. Moi, je crois qu'ils ont peur que la vérité sorte un jour. Garde-la. Qu'elle te serve de bouclier. »*
La signature était nette : *Y. Le Gall.*
Yann ne respirait plus. Son père avait lu le journal avant lui. Son père avait tout su – le naufrage, le meurtre, le caveau de trente-trois pièces – et il avait enterré la preuve là où les familles ne chercheraient jamais, sous leurs propres pieds, dans le caveau du manoir.
— Trente-trois, murmura Yann. Le même nombre que les empreintes dans la malle. Ils n'ont jamais payé la dette. Ils ont caché le corps du capitaine dans un caveau familial et ils ont laissé l'or dans une malle.
Anne-Marie prit une inspiration brève.
— Yann, les lingots. Quatre-vingts lingots d'or chargés à bord. S'ils sont restés dans l'épave ou s'ils ont été volés par les familles, c'est une chose. Mais si le capitaine les a confiés à Éléonore avant de s'échouer, et qu'elle s'est enfuie avec son enfant…
Yann regarda la dernière ligne écrite par son père, sous la signature, d'une encre différente, plus récente :
*« Le vieux Kerandraon n'a jamais retrouvé l'enfant. Il croyait que je le savais. Il avait raison. Je l'ai gardé au chaud pendant une nuit de tempête, trente-deux ans avant de venir me cacher dans ta chambre, Yann. Tu le connais. »*
Yann relut la phrase deux fois. Il pensa à Julien, à son sourire trop facile, à ses yeux qui se plissaient quand il parlait de Kernavel.
— Julien, dit-il. Julien est l'enfant d'Éléonore.
Anne-Marie porta la main à sa bouche. Dehors, le vent se leva d'un coup, et la flamme du lampadaire vacilla, projetant leurs ombres déformées sur le mur du phare. Le sifflet du brasero près du port déchira la nuit, une longue note plaintive, et Yann sut que la mer se préparait déjà, comme elle se préparait à chaque fois qu'une vérité remontait à la surface.
Il prendrait cette vérité. Et il la lâcherait au visage des familles, devant tout le village, avant que la tempête n'arrive.
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