La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 15: The Hidden Chamber
La pluie battait les carreaux du presbytère quand Julien poussa la porte sans frapper. Il était trempé jusqu'aux os, ses cheveux collés au front, et ses yeux cherchaient quelque chose dans ceux de Yann.
— Mon père, dit-il. Il a fait quelque chose.
Yann referma doucement le livre qu'il lisait — un registre des naissances qu'il avait emprunté au père Le Bris sans permission. La lampe à pétrole vacilla entre eux.
— Quoi?
— Je ne sais pas exactement. Mais cette nuit du festival, quand tu as vu le bateau... je l'ai surpris dans son atelier. Il peignait. Pas ses marines habituelles. Un portrait.
Julien s'assit sur le bord de la table sans que Yann l'y invite. Ses mains tremblaient quand il les tendit vers la chaleur de la lampe.
— Une femme. Le genre de portrait qu'on ne montre à personne. Et quand il m'a vu le regarder, il a tout rangé comme si sa vie en dépendait.
Yann sentit son cœur accélérer. La femme du médaillon. Celle que seule Anne-Marie avait reconnue.
— Ton père est lié à la Marie-Claire?
— Il était marin, autrefois. Je te l'ai déjà dit. Mais il n'en parle jamais. Ma mère non plus. C'est comme si cette partie de sa vie n'existait pas.
Julien leva les yeux vers lui. Il y avait quelque chose de nouveau dans son regard — une dureté que Yann ne lui connaissait pas.
— Hier, j'ai cherché dans son armoire. Derrière ses outils. Il y a un panneau qui bouge, dans le mur de son atelier.
— Tu veux qu'on entre chez toi.
— Non. Chez les de Kerandraon.
Le silence s'étira. Dehors, une rafale de vent secoua la toiture du bâtiment.
— Mon père s'y rend chaque semaine, dit Julien. Le soir quand tout le monde dort. Il prend le chemin de la falaise, pas celui du village. Et il rentre avec des mains propres mais des yeux fatigués.
— Tu penses qu'il travaille pour eux?
— Je pense qu'il leur doit quelque chose. Ou qu'ils lui doivent. Et je pense que ton père était là-dedans.
Yann considéra le jeune homme. Julien — celui qui avait menti pour lui, celui qui avait connu son père, celui qui était peut-être le seul allié sincère qu'il avait dans cette affaire.
— Quand?
— Cette nuit. Ils sont tous au dîner pour le départ du maire en province. La maison sera vide.
Yann avait les mains encore bandées du sang de la grotte. Il les regarda un instant avant de se lever.
— On y va.
La maison de Kerandraon se dressait sur le promontoire, sombre et massive contre un ciel chargé de nuages. C'était un manoir de granit vieux de trois siècles, construit comme une forteresse face à la mer. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées — un dîner y battait son plein.
Julien le conduisit par l'arrière, à travers le potager abandonné et le long d'un mur de pierre couvert de lierre. Il connaissait chaque passage, chaque angle mort.
— L'atelier de mon père donne sur la cour intérieure, murmura-t-il. Il y a une fenêtre qu'on peut ouvrir par l'extérieur. Je l'ai remarquée quand j'étais enfant.
— Ton père entretient le manoir?
— Il a été leur factotum toute sa vie. Comme son père avant lui. Ma famille sert les de Kerandraon depuis la construction.
La fenêtre céda sans résistance. Ils se glissèrent dans une pièce étroite qui sentait la térébenthine et l'huile de lin. Des toiles retournées contre les murs, des pots de pigments alignés sur une étagère. Yann reconnut l'odeur des ateliers de marine — celle qu'il avait connue chez les armateurs de Brest.
— Le panneau, souffla Yann.
Julien s'approcha d'un mur de planches apparemment ordinaire. Il poussa une latte à hauteur du genou, puis une autre plus haut. Le panneau pivota sans bruit sur des gonds secrètement huilés.
Un escalier étroit s'enfonçait dans l'obscurité, taillé dans l'épaisseur du mur. L'air qui en montait était froid et chargé d'humidité, mêlé à une odeur de cire et de vieux papier.
Ils descendirent. Au bas des marches, une porte de chêne garnie de fer forgé s'offrait à eux. Elle était fermée, mais une petite clef portait la date « 1832 » gravée sur son anneau.
— Mon père gardait ça dans son atelier, dit Julien. Je l'ai pris aujourd'hui.
Il inséra la clef, tourna. La serrure répondit avec un claquement sec.
La pièce qui s'ouvrit devant eux n'avait rien d'une cave. C'était une chambre secrète, soigneusement aménagée, éclairée par une lampe à huile qui brûlait encore. Sur les murs, des étagères de bois sombre supportaient des livres reliés de cuir. Au centre, sous un drap de velours, une forme verticale se dressait.
Julien tira le drap.
C'était elle.
Le portrait montrait une jeune femme d'une beauté saisissante — cheveux sombres relevés en couronne, robe de soie bleue, un médaillon d'or visible à son cou. Le même médaillon que Yann avait trouvé dans la grotte. Le même visage que celui de la silhouette du bateau fantôme.
Ses yeux étaient gris comme la mer d'orage. Ils semblaient regarder Yann avec une intensité qui le fit reculer d'un pas.
Au bas du portrait, une plaque de laiton gravait un nom : *Éléonore de Kerandraon, 1810–1832*.
— Elle est morte l'année du naufrage, murmura Julien. Je ne l'ai jamais su. Personne n'en parle jamais.
Yann s'approcha de l'étagère. Son regard tomba sur un livre dont la reliure était différente des autres — un cuir brun éclairci par l'eau, marqué par une cicatrice sombre sur toute sa longueur. Il le prit, l'ouvrit.
La première page portait une écriture fine, régulière, d'une main instruite.
*Journal du trois-mâts La Marie-Claire, commandé par le capitaine Yves-Marie Kerdrel. Journal conservé comme témoignage de notre passage sur cette terre.*
Les pages étaient gondolées, certaines collées ensemble, mais lisibles.
— Un journal de bord, dit doucement Yann. Le capitaine a survécu pour le tenir.
Il tourna quelques pages. L'écriture était datée, méthodique, jusqu'à ce qu'elle change de ton. Au milieu du volume, une écriture plus rapide, presque fiévreuse:
*23 mars 1832. Elle m'a fait parvenir un message par le pêcheur Le Gall. Nous partirons par la mer. Les de Kerandraon ne sauront jamais ce que leur fille a fait. Je l'attends au large de la pointe, elle viendra en barque avec le nécessaire — et nous naviguerons vers un pays où le nom de Kerdrel et celui de Kerandraon seront nos seuls titres.*
Yann s'arrêta. Le nom de son propre père — ou celui de son grand-père? — apparaissait là, au cœur d'un drame vieux de plusieurs générations. Le pêcheur Le Gall. Le messager. Le Gall — le nom qui revenait dans les marges du registre du père Kerloc'h, qui s'écrivait à la craie sur le parchemin du père Le Bris, qui se gravait dans une dette dont personne ne parlait à voix haute.
Il tourna la page. L'écriture devenait irrégulière, hachée:
*25 mars. La tempête. La mer nous a pris la proue puis les hommes. Nous avons abandonné le navire — elle, moi, deux matelots. Nous avons atteint la côte au matin. Nous avons vu la lumière de la pointe et nous avons cru être sauvés.*
*C'est là que nous avons compris leur trahison. Les villageois nous attendaient sur la grève, les de Kerandraon en tête. Ils nous ont battus comme des chiens. Elle est tombée la première. Ils ont noyé les matelots sans un mot. Je suis le dernier sur cette grève, et je vois mon propre sang se répandre sur le sable.*
Le texte s'arrêtait au milieu d'une phrase, la page suivante blanche.
Yann resta immobile, le journal entre les mains. Les pièces du puzzle tournaient dans sa tête — le navire n'avait pas simplement sombré. Il avait été pillé. Les familles fondatrices, celles dont les noms s'alignaient sur le parchemin du père Le Bris, avaient attiré le navire sur les rochers pour s'emparer de sa cargaison d'or. Et quand les survivants avaient atteint le rivage, on les avait massacrés pour garder le secret.
Mais alors, il y avait un autre nom sur la grève cette nuit-là. Celui du pêcheur Le Gall, messager de l'amour interdit. Celui qui n'apparaissait nulle part dans le récit du capitaine — et qui, pourtant, revenait comme une litanie dans toutes les marges, toutes les annotations, toutes les comptabilités de cette histoire.
— Mon père le savait, dit Julien d'une voix blanche. Il a peint son portrait. Il a caché ce journal. Il est de leur côté depuis le début.
— Peut-être pas leur côté, répondit Yann en tournant la page finale du journal. Peut-être qu'il cherchait la même chose que nous.
Il montra la dernière page. Une écriture différente, moderne, presque calligraphiée:
*Le pêcheur a survécu. Il a pris l'enfant des amants, cette petite que les de Kerandraon voulait déjà morte. Il l'a cachée parmi les siens. Le Gall, qu'on appelait simple pêcheur, a fait un choix que nous n'avons jamais su honorer.*
*Nous avons payé notre silence avec nos morts. La mer nous réclame tous. Elle n'oublie rien.*
Le reste de la page était occupé par une date et une signature illisible — mais une date que Yann connaissait trop bien. L'hiver dernier. Quelques semaines avant qu'il ne vienne à Kernavel prendre son poste de gardien de phare.
Ce n'était pas le capitaine qui avait écrit ces lignes.
C'était son père.
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