La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 3: The Registry of the Deceased
La pluie s’était arrêtée pendant la nuit, mais le vent de terre charriait encore une odeur de sel et de pierre mouillée lorsque Yann poussa la porte de l’église de Saint-Armel. L’intérieur le saisit — non par la froideur, mais par une pénombre si dense qu’elle semblait avoir été versée là depuis des siècles. Il cligna des yeux, laissant à sa vue le temps de s’habituer. Des bancs de chêne ciré brillaient faiblement sous la lumière d’un unique vitrail, bleu et rouge, où saint Armel lui-même foulait une mer stylisée de vagues vertes.
Une voix s’éleva de la nef, sans prévenir. « On ne vient pas ici pour admirer les murs, mon fils. On y vient pour autre chose. »
Le prêtre se tenait à demi caché par un pilier, les mains croisées sur son ventre, vêtu d’une soutane usée aux coudes. Il était vieux — plus vieux que le cimetière extérieur ne le suggérait — et ses yeux, d’un gris liquide, ne clignaient pas.
« Vous êtes le nouveau gardien, dit-il. Je m’appelle Le Bris. Vous auriez pu m’envoyer un mot. »
« J’aurais pu, oui », répondit Yann. Il sortit de sa poche la clé de la sacristie qu’on lui avait donnée à la mairie — posée là, disait l’employé, pour « les travaux d’entretien ». Un mensonge mince, mais qu’il avait accepté sans commentaire.
Le prêtre regarda la clé, puis le visage de Yann, et laissa échapper un soupir qui pouvait passer pour de la résignation. « Suivez-moi. Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez derrière l’autel. »
La sacristie était plus petite que Yann ne l’avait imaginé, encombrée de chasubles pliées dans des armoires de bois blanc et de caisses de cierges. Mais au fond, sous une fenêtre donnant sur le cimetière marin, se trouvait un meuble à tiroirs, massif, fermé par une serrure de cuivre terni.
« Les registres paroissiaux, dit Le Bris en désignant le meuble. Baptêmes, mariages, enterrements. Les morts vivent ici, gardien. Vous en cherchez un, n’est-ce pas ? »
Yann ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha du meuble et posa la main sur le tiroir du haut. Le bois était froid, presque humide. « Je cherche un navire, pas un homme. La Marie-Claire. Perdue il y a trente ans, par une nuit d’octobre. »
Le prêtre se figea. Ses doigts, qui jouaient avec son étole, s’arrêtèrent net. Un long silence s’étira, rompu seulement par le râle du vent dans les ardoises du toit.
« Qui vous a parlé de ce navire ? demanda-t-il enfin, et sa voix avait perdu son onction.
— Personne. Le registre du phare. Mon prédécesseur l’a noté avant de disparaître. »
Le prêtre ferma les yeux, puis les rouvrit. Quelque chose passa sur son visage — une hésitation, un calcul — avant qu’il ne sorte une clé plus petite de sa poche et l’introduise dans la serrure du meuble. Le tiroir s’ouvrit avec un grincement de bois sec.
« Le registre des défunts, dit-il. Vous y trouverez ce que vous cherchez. Mais ce que vous n’y trouverez pas vous en dira davantage. »
Il s’effaça, laissant Yann seul devant le tiroir ouvert. À l’intérieur, un volume relié de cuir noir, épais comme un missel, portait en lettres dorées fanées : Saint-Armel — Registrum Mortuorum.
Yann l’ouvrit sur la table de bois. Les pages étaient d’un parchemin épais, remplies d’une écriture à l’encre brune, serrée et appliquée. Il remonta dans les années jusqu’à trouver l’entrée qu’il cherchait. Là, sous une date — le 12 octobre, il y a trente ans — une main différente, plus nerveuse, avait inscrit :
« Naufrage de la Marie-Claire, trois-mâts goélette, venue de Nantes, chargée de vin et de toile. Perdue corps et biens au large de Kerandrouez. Âmes en mer : dix-neuf. »
Suivait une liste de noms, chacun accompagné d’une mention de famille. Yann parcourut la colonne, la gorge serrée par ce que ces noms portaient en eux — des pères, des fils, des fiancés. Mais ce qui l’arrêta, ce fut la dernière ligne. Après les dix-neuf, une note marginale, d’une écriture presque illisible :
« Vingt âmes, en comptant celle qui n’était pas à bord. »
« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda Yann sans se retourner.
Le prêtre s’approcha de son ombre. « Vous avez remarqué. Vous deviez être marin, pour compter aussi vite. »
« J’étais marin, oui. »
« Alors vous savez qu’un navire ne se perd pas sans laisser de traces. »
Yann laissa courir son doigt sur les noms. Levasseur, Corre, Guivarc’h, Le Roch. Des patronymes qu’il avait vus gravés sur les tombes du cimetière, sur les enseignes du village, sur les rochers mêmes. Le village portait leurs noms, et leurs noms portaient le village. Puis, plus loin, une seconde liste, plus courte, inscrite d’une encre plus pâle, comme si on l’avait ajoutée sans conviction :
« Familles éprouvées : de Kerandraon — père et fils aîné. Le Bris — un frère. Le Mignon — le beau-père. Kerandrouez — cousin germain. »
Il s’arrêta. « Le Bris ? »
Le prêtre détourna les yeux. « Mon frère aîné. Mousse à quinze ans. » Il fit une pause, et sa voix se brisa légèrement. « Notre mère n’a pas survécu à la nouvelle. Elle attendait déjà le soir des morts quand elle est partie. »
Yann n’avait pas de mot pour cela. Il se contenta de poursuivre sa lecture. Les pages suivantes du registre n’étaient pas vierges de notes, mais leurs marges portaient des annotations d’une autre encre, plus récente, presque fraîche : des années de dates inscrites nerveusement, chaque 12 octobre, une seule et même phrase répétée : « Aucune trace. Rien signalé. »
« Qui consigne ces rappels ? demanda Yann.
— Le curé de l’époque. Puis moi. »
« Si souvent ? Pendant des années ? »
Le prêtre s’assit lourdement sur une chaise de bois, comme si ses jambes avaient cessé de le soutenir. « Ce n’était pas un choix, gardien. C’était une charge. La paroisse a décidé, il y a longtemps, que ce jour-là devait être surveillé. »
« Surveillé pourquoi ? Pour un naufrage vieux de trente ans, personne ne surveille. On se souvient, on prie, on passe. On n’écrit pas vingt fois “rien signalé”. »
Le prêtre leva vers lui des yeux épuisés. « Parce que la Marie-Claire n’est jamais vraiment revenue à sa place, mon fils. Certains disent encore qu’elle ne coule pas — qu’elle attend, quelque part, que le phare l’appelle une dernière fois. Vous l’avez vue, n’est-ce pas ? La nuit de votre arrivée. »
La phrase tomba entre eux comme une pierre dans l’eau.
Yann ne nia pas. Il ne pouvait pas nier. Il avait vu cette voile blanche, ces silhouettes immobiles sur le pont, cette lueur qui n’appartenait à aucun feu de navire. Il se contenta de dire : « Je l’ai vue. Elle attendait la lumière. »
« Alors vous comprenez pourquoi ces familles payent encore pour que je note ce qu’il advient de leur mort. Tant que le registre les garde, elles restent ici. Si l’une d’elles s’échouait ailleurs… » Il laissa la phrase en suspens, haussa les épaules. « C’est une superstition, je sais. Mais les superstitions gardent les vivants en vie parfois. »
Yann ferma le registre avec précaution. Son esprit ne cessait de retourner la note : « Vingt âmes, en comptant celle qui n’était pas à bord. » Dix-neuf marins, et une passagère. Une passagère que l’on n’avait jamais inscrite sur aucune liste officielle.
« Qui était la vingtième ? demanda-t-il. Celle qui n’était pas à bord ? »
Le prêtre ne répondit pas. Il se leva, vint prendre le registre des mains de Yann, et le replaça dans le tiroir sans un regard. Puis il en sortit une autre feuille, jaunie et pliée en quatre, qu’il tendit à Yann.
« Je vous ai dit que ce que vous ne trouveriez pas vous en dirait davantage. Voici ce qu’elle vous dit : une liste, faite de ma propre main, des femmes du village qui ont perdu quelqu’un cette nuit-là. Toutes les veuves, toutes les fiancées. Il vous sera utile de connaître celle qui a perdu le plus. »
Yann déplia la feuille. Une seule ligne s’y trouvait, écrite d’une encre que l’âge avait rendue sépia, mais parfaitement lisible :
« Anne-Marie Le Mignon, veuve de Pierre Le Mignon, quartier-maître. Perdit époux, père et frère en une seule nuit. Rue du Calvaire, la maison aux volets bleus. »
« Elle vit encore ? demanda Yann.
— Elle vit. Mais elle ne parle pas à tout le monde. Il faudra être celui qu’elle attend peut-être. »
« Celui qu’elle attend ? »
Le prêtre esquissa un sourire sans joie. « Elle a vu la lumière, elle aussi. Elle est la seule, ici, à ne pas avoir peur des marins qui voient le navire. Ce sont les marins qui ont peur d’elle. Allez-y, si vous voulez. Mais prenez garde, gardien : Anne-Marie ne vous racontera pas une histoire d’épave. Elle vous racontera ce que tout le monde ici a passé trente ans à taire. »
Yann rangea la feuille dans sa poche, soigneusement, pliée contre son cœur. La pluie s’était remise à tomber contre les vitraux, et la lumière s’était éteinte d’un coup, comme si le jour s’était noyé quelque part au large.
« Le 12 octobre ne tombe pas dans huit jours », dit-il. « Pourquoi ces annotations chaque année, la semaine avant ? »
Le prêtre le regarda, et pour la première fois, Yann vit autre chose que de la fatigue dans ses yeux — une ébauche de crainte, ancienne. « Parce que la mer n’annonce pas son heure au calendrier des hommes, gardien. Elle la choisit dans le vent. Un jour ou deux avant, toujours, l’eau change — et on sait que la Marie-Claire va remonter chercher ce qui lui revient. »
Il se signa, un geste rapide, presque honteux.
« Le jour où vous l’avez vue, ce n’était pas une apparition. C’était un compte à rebours. Elle vient plus tôt chaque année, maintenant. Et cette année, elle a trouvé quelqu’un à bord du phare qui sait la regarder. »
Yann sortit de l’église sous une pluie qui cinglait. La maison aux volets bleus se trouvait en contrebas, à l’extrémité de la rue du Calvaire — une bâtisse de pierre sombre, recroquevillée contre le vent comme une vieille femme qui s’attend à recevoir un coup.
Il marcha vers elle sans hésiter, sachant que la vieille femme, derrière ses volets bleus, avait peut-être soudain allumé une lampe, comme si elle avait entendu ses pas sur le pavé mouillé depuis longtemps.
« La mer se souvient, murmura-t-il pour lui-même, mais la terre ment. »
Et il frappa à la porte.