La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 35: The Missing Survivor
La lettre était datée du 3 novembre 1891, trois jours avant le naufrage. L'écriture d'Éléonore de Kermadec y était serrée, presque fiévreuse, comme si elle avait craint qu'on ne trouve les mots avant qu'elle n'ait fini de les tracer. Yann la lut une seconde fois à la lueur de la lampe à pétrole, dans le bureau du docteur Kermadec, maintenant scellé par la gendarmerie de Quimper.
Julien se tenait près de la fenêtre, regardant la mer grise et calme. Sa main droite tripotait le bord de sa veste, un geste nerveux qu'il avait acquis depuis la nuit de la tour.
« Elle écrit qu'un marin a survécu », dit Yann. « Qu'il a été payé pour se taire, puis enfermé. Elle donne le nom de l'établissement. »
Julien se retourna. « Un asile près de Nantes. »
« Oui. Mais elle ne donne pas le nom de l'homme. Seulement celui du docteur qui l'a reçu, et la somme versée. »
Yann plia la lettre et la rangea dans la poche intérieure de sa veste de toile. Sa blessure à l'épaule le faisait encore souffrir quand il levait le bras gauche, mais il avait appris à composer avec la douleur. Il enfila son ciré.
« Quimper a validé mon départ provisoire », dit-il. « Je prends le bateau de Roscoff ce soir. L'asile est à deux heures de Nantes. Je serai de retour dans trois jours. »
Julien secoua la tête. « Vous n'êtes pas en état de voyager seul. Je viens. »
« Le village a besoin de vous ici. Les familles doivent préparer la restitution. »
« Elles peuvent attendre. » Julien prit son propre ciré, accroché près de la porte. « L'homme qui a tué Guy — s'il est encore vivant, s'il peut parler — c'est ma mère qui est mêlée à cette histoire. Je veux entendre ce qu'il a à dire. »
Yann le regarda longuement. Il vit dans les yeux du jeune homme la même obstination tranquille qui l'avait poussé, des semaines plus tôt, à descendre dans la crypte inondée de la chapelle. Il acquiesça.
Ils marchèrent jusqu'au débarcadère sous un ciel bas. La mer avait pris cette couleur d'étain qui précède les grandes pluies. Le bateau de Roscoff les attendait, un sloop à voile et à vapeur, gris comme l'horizon. Le patron, un homme taillé dans le granit, les accueillit d'un hochement de tête.
« Vous êtes celui qui a fait parler les fantômes », dit-il à Yann.
« Je suis celui qui a fait taire le docteur. »
Le patron rit, un son bref et rauque. « Ça, tout le littoral le sait. Montez. On lève l'ancre dans cinq minutes. »
La traversée dura quatre heures. Ils longèrent la côte déchiquetée, passèrent devant l'île de Batz, puis le bateau s'enfonça dans le chenal de la Loire. Les rives devenaient basses, vertes, marécageuses. La lumière baissait quand ils accostèrent à Nantes.
L'asile se trouvait dans un ancien couvent reconverti, à l'ouest de la ville, entouré de murs de pierre et de tilleuls centenaires. Yann montra le papier signé par le préfet de Quimper. L'infirmier-chef, un homme maigre aux doigts jaunis par le tabac, les fit entrer dans un parloir aux murs nus.
« Il est ici depuis 1891 », dit-il en consultant un registre. « Le docteur Le Guen, de Saint-Renan, l'a amené lui-même. Payé par avance, pour la vie. On n'a jamais su son vrai nom. Il refusait de le donner, mais il a toujours dit qu'il était marin. »
« Il peut parler ? » demanda Julien.
« Il parle peu. Mais il parle. La plupart du temps, il est calme. Il a des crises, parfois, la nuit quand il y a du vent. Il parle alors de grands mâts et de lanternes. » L'infirmier les dévisagea l'un après l'autre. « Vous voulez le voir ? »
Yann acquiesça.
Ils traversèrent une cour intérieure où des patients en blouse grise jardinaient sans enthousiasme. L'infirmier ouvrit une porte au bout d'un couloir humide. La chambre était petite, éclairée par une unique fenêtre aux barreaux forgés. Un homme était assis sur un lit de fer, les mains posées à plat sur ses genoux. Il paraissait avoir soixante-dix ans, mais ses yeux étaient extraordinairement vifs, d'un bleu délavé qui semblait avoir bu toute la mer pendant des décennies.
Il leva les yeux quand ils entrèrent. Il les regarda l'un après l'autre, puis son regard se fixa sur le ciré de Yann, mouillé encore de la traversée.
« Vous venez de la côte », dit-il. Sa voix était étonnamment ferme, sans le tremblement des vieillards.
« De Menéham », dit Yann.
Le vieil homme ferma les yeux un long moment. Ses doigts tremblèrent légèrement sur ses genoux.
« Menéham », répéta-t-il. « Alors ce n'est pas fini. »
« C'est fini », dit Yann. « Le docteur Kermadec est mort. Les familles ont avoué. Le bateau ne reviendra plus. »
Le vieil homme rouvrit les yeux. Il y eut dans son regard un mélange d'incrédulité et d'une chose que Yann ne put identifier tout de suite — du soulagement, peut-être, ou du chagrin.
« Le docteur Kermadec », dit-il lentement. « Il vous a fallu trente ans pour comprendre ce qu'il faisait là-haut avec son masque d'argent. »
Yann s'approcha. « Vous le connaissiez. »
« Je connaissais son père. C'est lui qui m'a payé. » Le vieil homme se tut, les yeux perdus dans le carré de ciel gris visible par la fenêtre. « J'étais timonier à bord de la Fleur du Matin. Le trois-mâts qui portait la dame de Kermadec. Vous savez cela ? »
Julien fit un pas en avant. « Elle s'appelait Éléonore. Elle cherchait à fuir. »
« Elle cherchait à vivre », corrigea le vieil homme. Il leva les yeux vers Julien, et son visage se plissa. « Vous lui ressemblez. Vous avez ses yeux. Vous êtes son sang ? »
« Sa descendance », dit Yann.
Le vieil homme hocha la tête lentement. « Je l'ai vue monter à bord, cette nuit-là, à Brest. Elle portait une cape noire et un petit sac de voyage en cuir. Elle avait l'air d'une jeune mariée qui part en voyage de noces. Mais le capitaine Dubreuil, lui, savait ce qui l'attendait. » Il marqua une pause. « C'est le docteur Kermadec qui avait organisé le naufrage. Le père. Il avait engagé des hommes armés sur un navire de patrouille. Ils devaient arraisonner la Fleur du Matin au large de Menéham et la faire taire, elle et le capitaine. Le plan était de couler le bateau dans les récifs et de faire passer le tout pour un accident. »
« Mais le navire a coulé trop vite », dit Yann.
« La tempête a fait son ouvrage avant eux. Les récifs ont pris le bateau. Les hommes du docteur ont dû se contenter de repêcher les survivants et de les payer pour le silence. » Il ferma les yeux. « Ils ont payé les pêcheurs, les gardes-côtes, les familles. Nous avons tous été payés. Les cadavres, on les a laissés dans l'eau. On a dit que c'était le travail de la mer. »
Julien s'assit lentement sur une chaise au pied du lit. Son visage était pâle.
« Ma mère », dit-il. « Elle était à bord ? »
Le vieil homme le regarda avec une douceur inattendue. « Non. Votre mère était le fruit d'une liaison qui n'aurait jamais dû exister. Elle a été élevée loin, dans une famille de Nantes, pour que personne ne sache. » Il hésita. « On l'a payée aussi. Sa famille, je veux dire. On leur a donné de quoi l'élever honnêtement, à condition qu'elle ne revienne jamais à Menéham. »
Julien resta silencieux un long moment. Yann laissa le silence s'installer. Le vent s'était levé dehors, et la pluie commençait à tambouriner contre la vitre.
« L'homme qui a tué Guy », dit enfin Yann. « Un garde du corps de la famille. Vous le connaissez ? »
Le vieil homme écarquilla les yeux. « Guy ? Le fils de Kermadec ? » Il secoua la tête. « Je n'ai jamais su qu'on l'avait tué. J'ai entendu dire qu'il avait disparu en mer, comme les autres. »
Yann sortit la lettre d'Éléonore et la tendit au vieil homme. Celui-ci la lut lentement, ses lèvres remuant sur les mots. Quand il la rendit à Yann, ses mains tremblaient.
« C'est elle qui écrit cela ? » demanda-t-il. « Elle dit qu'un marin a survécu et qu'il sait tout ? »
« Oui. Elle désigne le docteur de Saint-Renan qui recevait les paiements. C'est lui qui vous a amené ici ? »
Le vieil homme hocha la tête. « Le docteur Le Guen. Il est mort il y a dix ans. C'est son successeur qui a pris la charge de l'asile, mais il ne savait rien des arrangements. On m'a oublié ici. » Il marqua une pause. « Mais l'homme qui a tué votre ami, vous dites ? Il est vivant ? »
Yann acquiesça. « Il est dans un autre établissement, près de Nantes. Un ancien domestique des Kermadec. Il avait été engagé pour faire disparaître Guy quand celui-ci a commencé à s'intéresser aux archives de la famille. »
Le vieil homme ferma les yeux. « Les morts ne restent jamais bien morts », dit-il dans un souffle. Il rouvrit les yeux et regarda Julien. « Vous avez l'intention de le voir ? »
« Oui », dit Julien. Sa voix était ferme.
Le vieil homme hocha la tête. Puis il se tourna vers Yann.
« Je n'ai jamais parlé de tout cela, même quand on me demandait. On m'avait payé pour me taire, et j'ai tenu parole. Mais c'était une mauvaise parole. » Il tendit une main noueuse vers Yann. « Je vais la dédire maintenant. Écrivez ce que je vous dis. Je signerai. »
Yann prit le papier et le crayon que lui tendit l'infirmier-chef, resté dans l'encadrement de la porte. Le vieil homme parla longtemps, d'une voix posée, sans hâte. Il raconta la nuit du naufrage, les ordres reçus, l'argent distribué, les noms des familles qui avaient accepté la bourse du silence. Quand il eut fini, il signa d'une main ferme sous la dernière ligne.
« Voilà », dit-il. « Le mort peut reposer maintenant. »
Yann rangea le papier avec la lettre d'Éléonore. Julien se leva, hésita, puis tendit la main au vieil homme. Celui-ci la serra longuement, puis il se rassit sur son lit de fer, le visage tourné vers la fenêtre où la pluie battait toujours.
Ils sortirent dans la cour. L'infirmier referma la porte derrière eux.
« Il finira ses jours ici », dit Yann. « L'asile a été payé pour la vie. »
Julien resta silencieux, puis son regard s'éleva vers le ciel gris. « Nous devons lui trouver une place sur la colline. Avec le capitaine et Éléonore. Quand la mémoire sera fondée. »
Yann acquiesça. La pluie tombait sur leurs épaules, régulière comme une bénédiction. Ils repartirent vers Menéham, la lettre signée dans la poche intérieure de Yann, et pour la première fois depuis des semaines, la route devant eux paraissait claire.
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