La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 34: Aftermath: The Dawn
La pluie cessa comme si quelqu’un, là-haut, avait tiré un rideau. Le vent tomba d’un coup, laissant la mer épuisée gronder contre les rochers dans un râle long et mouillé. L’aube sur Menéham était grise, striée de rose pâle, et l’air sentait le sel, le bois détrempé et la fin des choses.
Julien se tenait au pied de la vieille tour, les mains écorchées par les pierres qu’il avait escaladées, le visage levé. Il avait entendu le cri de Yann, puis le silence. Un silence si épais qu’il avait cru que la mer l’avait repris lui aussi.
Il gravit les dernières marches en courant, glissa sur une flaque d’eau de mer qui s’était infiltrée par une brèche, et le trouva.
Yann était affalé sur le parapet, la tête tournée vers le large, une main encore crispée sur la pierre. Le sang avait imbibé sa vareuse, sombre sur le drap bleu, et sa respiration soulevait à peine sa poitrine. Près de lui, les fragments du masque d’argent gisaient éparpillés, ternis, inoffensifs.
— Yann ! cria Julien, et sa voix se brisa.
Il s’agenouilla, chercha un pouls au cou, les doigts tremblants. Faible, mais là. Régulier comme un mauvais moteur qui refuse de caler.
— Tiens bon, murmura-t-il. Tiens bon, espèce d’entêté.
Il déchira sa propre chemise, en fit un tampon grossier qu’il pressa contre la plaie à l’épaule de Yann. La toile de la vareuse était déjà raide de sel et de sang. Julien jeta un regard circulaire : le masque détruit, l’angle du parapet, la mer vide là où le navire s’était tenu. Il n’y avait plus rien. Juste la houle qui se calmait, des mouettes qui revenaient, et en contrebas, les premières lumières du village qui s’allumaient une à une.
Il fallut une demi-heure pour descendre Yann, halé entre deux pêcheurs que l’aube avait sortis à la recherche du canot disparu. Marie-Anne, la femme du garde précédent, était arrivée avant eux, les mains serrées sur un châle, les yeux rouges. Quand elle vit Yann, elle ne dit rien, mais elle ôta son châle et le posa sur ses jambes.
Dans la maison du gardien, on le coucha sur la table de la cuisine, près du feu que quelqu’un avait rallumé. La vieille femme du port, celle qu’on appelait Mam Gozh, examina la plaie d’un œil exercé, appuya, fit la moue, puis hocha la tête.
— Il perdra le bras si on ne le recoud pas, dit-elle. Mais il le gardera s’il est plus têtu que le mal.
Yann, inconscient, ne pouvait répondre. Mais ses doigts, du côté indemne, remuaient par instants, comme s’il cherchait encore un cordage à saisir.
On le recousit. Il ne cria pas, parce qu’il était déjà ailleurs, dans un sommeil profond et salé, peuplé de voiles et de chants.
Le village se rassembla dans la matinée, en silence. Non pas sur la place, comme pour les fêtes, mais en petits groupes dans les ruelles, sur le seuil des portes, les voix basses et les regards tournés vers le môle. Le navire fantôme n’était plus là. La mer était vide, lavée, bleue. Et pourtant personne n’osait encore affirmer que c’était fini.
Ce fut l’instituteur, vieil homme intègre et bavard, qui dit ce que tous pensaient. Il était venu avec le texte de la confession que les familles avaient signée avant l’aube, à Quimper, dans l’étude du notaire. Un mot était déjà parti par le courrier du matin.
— Les Kermadec ont remis leurs terres à l’église. Les Le Dem ont libéré trois métairies. Le nouveau prêtre a rendu son étole — on dit qu’il part pour Rennes ce soir.
Il s’arrêta, ajusta ses lunettes, et ajouta plus bas :
— Et le docteur… le docteur est mort dans la tour. On a retrouvé sa sacoche au pied du rocher. Personne n’est descendu la chercher.
Une femme croisa les bras, le menton dur.
— Le mal est parti dans la mer avec lui, dit-elle.
Murmures approbateurs. Mais Julien, assis sur la rambarde du quai, ne hocha pas la tête. Il regardait la maison du gardien, où l’on avait allumé une lampe à la fenêtre, en plein jour. Comme un signe.
Vers midi, Yann ouvrit les yeux. Il était seul dans la pièce, la lumière du Nord tombant sur le plancher en longues flaques propres. Sa plaie le tirait, cuisante, recousue avec un soin brutal. Il bougea la main droite : elle répondit. Il bougea l’épaule gauche : la douleur lui coupa le souffle, mais le bras bougea.
— Bien, dit-il à voix haute, dans la langue des marins qui constatent que la coque flotte encore.
La porte s’ouvrit. C’était Julien, une assiette de soupe à la main, des cernes sombres sous les yeux.
— Tu m’as fait peur, dit-il.
Yann cligna des yeux, mit un moment à répondre.
— Le masque ?
— En pièces. Jetées dans le creux du rocher, pour que personne ne les recolle jamais.
— Le navire ?
Julien s’assit en face de lui, posa l’assiette sur la table. Il regarda par la fenêtre, où la mer brillait d’un éclat ordinaire et presque cruel de tranquillité.
— Disparu. Après que tu es tombé. Il s’est défait comme un brouillard à la fin de la nuit. Les voix… on les entendait même depuis la grève. Et puis plus rien.
Yann resta silencieux. Il toucha son épaule, grimace, puis demanda :
— Et elle ?
Julien comprit de qui il parlait.
— Elle l’a regardé. Éléonore. Elle a regardé la tour, pendant que le navire s’éteignait. Comme si elle te voyait. Puis elle a fait un signe — je ne sais pas si c’était un adieu ou un remerciement. Et la lumière l’a emportée.
Yann ferma les yeux. Il laissa la soupe refroidir un long moment, puis se redressa, s’assit sur le bord de la table, les pieds nus sur le plancher.
— Et les familles ?
— À Quimper avant la marée. La confession est signée, scellée, envoyée. L’évêché a déjà fait savoir qu’on enverrait son propre homme pour inventorier le chapelle et restituer ce qui doit l’être aux descendants légitimes.
— Y compris lui ?
Julien hésita. Il savait que la question ne portait pas que sur l’or.
— Y compris moi, dit-il doucement. Ils m’ont reconnu lors de la signature. Le notaire a dit que je devais être appelé légataire. Je crois que je le suis. Une partie de la terre de Kermadec revient à ma mère. Ou à sa mémoire.
Yann ne répondit pas. Il se tourna vers la fenêtre, observa la mer un long moment.
— Tu repartiras ? demanda Julien.
— Je n’ai pas de port d’attache, dit Yann simplement. Mon travail ici est fait.
Julien regarda ses mains, puis releva les yeux.
— L’homme qui a tué Guy, dit-il. Nous n’avons toujours pas su. La confession des familles fait état du complot, du silence, des paiements. Mais aucun nom pour le meurtre.
Yann hocha lentement la tête.
— Dans le carnet de la dame, une page parlait d’un marin qu’on avait aposté sur la falaise le jour de la cérémonie de la cloche. Un homme qui devait guetter l’arrivée des curieux et les éloigner. Ce marin a vu Guy découvrir le caveau au pied du rocher. Et il a eu peur.
— Il l’a tué ?
— Non. Il a fait signe. Et c’est un autre qui a frappé. Le docteur avait noté le nom dans sa sacoche. Je ne l’ai pas lu — je n’en ai pas eu le temps.
Julien se leva, parcourut la pièce, s’arrêta devant la cheminée.
— La sacoche est encore là, dit-il. Là-bas. Personne n’est descendu.
Yann se leva lentement, en se tenant au dossier d’une chaise. Sa blessure à l’épaule tiraillait à chaque mouvement, mais il se tenait droit.
— Nous irons la chercher, dit-il. Quand la mer le permet.
La mer le permettait cet après-midi-là. Une lumière blanche et ferme, une brise régulière, un soleil pâle de fin d’automne qui cuivrait les toits de schiste du village. Yann marcha lentement, appuyé sur une canne que Mam Gozh avait taillée dans un manche de fourche, jusqu’au sentier qui descendait au pied du rocher.
Julien descendit le premier, trouva la sacoche coincée entre deux blocs, le cuir déjà gorgé d’eau mais la fermeture intacte. Il remonta avec, la tendit à Yann sans mot dire.
Yann ne l’ouvrit pas tout de suite. Il resta un moment face à la mer, le dos au village, la sacoche posée sur un rocher plat. Les mouettes criaient, les embruns montaient en fines giclées entre les pierres.
— Regarde, dit-il enfin.
Julien suivit son regard. Sur l’eau, là où le navire fantôme avait coutume de se matérialiser, un banc de sable blond affleurait à marée basse, exposé pour la première fois en des décennies. Quelques planches noircies, un anneau de fer, une extrémité de chaîne. Les restes de la Quéméneur, rendus par la tempête.
Yann s’assit sur le rocher, ouvrit la sacoche. Il en sortit des papiers trempés, une trousse de soin, une petite boîte en fer-blanc. Il força le couvercle de la boîte avec son couteau. À l’intérieur, un carnet de cuir cerclé d’un élastique, l’écriture fine et pressée du docteur Kermadec.
Il feuilleta les dernières pages, les lisant à voix basse pour lui-même. Puis il s’arrêta sur la dernière entrée.
— Il savait, dit-il. Il savait qu’il ne reviendrait pas de la nuit de la tour. Il a écrit le nom de celui qui a frappé Guy.
Julien s’accroupit près de lui.
— C’est qui ?
Yann leva les yeux. Sa voix était neutre, mais les rides autour de ses yeux s’étaient creusées.
— Un des gardes du corps des anciens Kermadec. Un homme qui n’est jamais revenu au village. Il a pris une pension, il s’est fait oublier, et il a fini dans un asile, près de Nantes. Le docteur dit qu’il est toujours vivant.
Julien regarda la mer, le banc de sable, les planches noircies.
— Tu iras, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Yann ferma le carnet, le glissa dans sa veste, près de son cœur.
— Je vais d’abord reprendre des forces, dit-il. Le bras doit guérir. Un homme ne traverse pas la Bretagne avec une épaule ouverte.
Il se leva, déplia sa haute silhouette face au soleil couchant. Le village s’était remis au travail : une barque rentrait du large, chargée de langoustes blanches, des enfants faisaient claquer leurs sabots sur les pavés du quai. La vie reprenait, comme elle fait toujours, pesante et obstinée.
— Tu pourrais rester, dit Julien doucement.
Yann regarda la maison du gardien, la lampe allumée à la fenêtre, les tulipes rouges que quelqu’un avait déjà plantées devant le perron.
— Je pourrais, répondit-il. Mais un soir de tempête, j’entendrais encore les voiles.
Il tourna le dos à la mer et rentra lentement vers la maison, la canne rythmant ses pas sur les pierres du sentier. Derrière lui, la marée montait déjà, recouvrant le banc de sable, les planches, les chaînes, avalant à nouveau la mémoire du naufrage sous les eaux calmes.
Le village de Menéham, ce soir-là, alluma ses fenêtres tôt. On fit du feu, on parla peu, on mangea simple. La confession était partie pour Quimper. L’or était endormi sous l’autel de la chapelle. Les fantômes étaient rentrés dans la mer.
Et dans la petite maison du gardien, Yann Le Gall étendit sa vareuse encore tachée sur le dossier d’une chaise près du feu, regarda les braises rougeoyer, et but la soupe qu’on lui avait laissée, pendant qu’au-dessus de la mer apaisée, la dernière étoile de la nuit s’éteignait sans un mot.
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