La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 6: The Lighthouse Hour
La nuit s'était refermée sur Kermor comme une main sur un secret.
Yann Le Gall n'avait pas allumé la lampe de sa chambre. Il était assis dans le fauteuil de cuir fatigué du précédent gardien, la lorgnette posée sur ses genoux, le locket froid contre sa poitrine sous la laine de son pull. Il n'avait pas réussi à dormir, pas après ce que la vieille Anne-Marie lui avait dit. Pas après avoir vu son propre père — un homme dont il n'avait connu que le silence et le départ — inscrit dans le grand livre du capitaine Cormoran, sa dette annulée par la mort.
Dehors, la mer respirait. Lentement. Régulièrement. Comme une poitrine qui attend quelque chose.
Yann consulta sa montre. Une heure cinquante-cinq.
Il se leva, traversa la pièce en trois pas — le logement était exigu, le plafond bas, la pierre suintait l'humidité salée — et gravit l'escalier en colimaçon de la tour. Ses bottes résonnaient contre le fer des marches. À chaque palier, les embrasures laissaient entrer des rafales de vent chargées d'iode.
La salle de veille était nue, circulaire, dominée par l'optique de la lanterne, une immense pièce de cuivre et de verre taillé qui tournait sur son axe avec un ronronnement régulier. Yann s'en approcha, jeta un coup d'œil au mécanisme — le balayage lumineux rythmait la nuit toutes les huit secondes, saoulant les vagues de ses halos.
Il ouvrit la porte de la galerie extérieure.
Le vent le frappa de plein fouet, plaquant son ciré contre son corps. En contrebas, la mer était une étendue d'encre où les crêtes blanches apparaissaient et mouraient, innombrables.
Il leva la lorgnette et balaya l'horizon nord.
Rien.
Nord-nord-ouest.
Rien.
Il fit pivoter l'instrument, lentement, avec une patience apprise dans la marine. La baie de Saint-Armel, les récifs de la Pointe du Corbeau, la silhouette sombre des îles de la Frise derrière lesquelles le continent, la nuit, semblait ne plus exister.
Puis il vit.
À deux heures précises — il vérifia sa montre, machinalement, comme on vérifie un réflexe — une lumière naquit à l'endroit même où la mer et le ciel ne faisaient plus qu'un.
Pas un phare. Pas un bateau de pêche.
Une lueur verte. Sourde. Tremblotante, comme vue à travers de l'eau.
Yann abaissa la lorgnette. À l'œil nu, elle était encore là — un point pâle qui grossissait, se précisait.
Le navire émergea des profondeurs sans remous, comme s'il abandonnait la substance même de la nuit pour prendre forme. Yann connaissait cette sensation. Il l'avait éprouvée deux fois déjà. Le froid qui descendait le long de la colonne vertébrale, la certitude que ses yeux ne pouvaient pas mentir — et l'envie irrationnelle de les fermer pour que tout redevienne comme avant.
Il ne ferma pas les yeux.
Le deux-mâts s'approchait, toutes voiles dehors, ses huniers gonflés par un vent qui ne touchait que lui. La coque noire, à hauteur d'eau, était incrustée de sel et de coquillages. Les mâts, fragiles squelettes de bois peint, pointaient vers le ciel étoilé.
Il y avait des figures sur le pont.
Yann compta. Six. Huit. Elles étaient immobiles, pétrifiées dans des postures de travail — l'une tenant un cordage, l'autre penchée sur quelque chose, une troisième debout à la barre qu'elle ne semblait pas tenir vraiment.
Mais ce n'était pas elles qu'il regardait.
À la proue, presque suspendue au-dessus de l'eau, une silhouette se détachait du reste. Une femme. Sa robe blanche paraissait lumineuse dans la nuit, indépendante de la lueur verte qui baignait le navire. Elle était face au rivage, bras le long du corps, et elle pointait.
Yann suivit la ligne de son bras tendu.
La pointe. La pointe ouest de la baie. Rien de plus. Pas le phare, pas la jetée. Une étendue d'eau noire située entre les récifs de la Frise et le petit promontoire rocheux où les villageois, disait-on, venaient brûler du varech au printemps.
La femme ne bougeait pas. Son bras était parfaitement horizontal, son index tendu avec une précision de statue.
Yann sentit son cœur battre plus fort. Il abaissa à nouveau la lorgnette, voulut distinguer le visage — mais la distance était trop grande, la lumière trop diffuse. La seule chose qu'il était sûr de deviner, c'était la pâleur de la robe, la longueur de la chevelure qui flottait, anormalement longue dans un vent qui n'effleurait même pas les voiles.
La femme de l'auberge.
C'était la même stature. La même façon de se tenir droite, comme si elle défiait la gravité. Il ne l'avait vue que quelques minutes, dans l'ombre de la salle, avant qu'elle ne glisse entre ses doigts avec ce locket qu'elle avait laissé derrière elle. Mais quelque chose dans cette pose immobile, dans cette main tendue vers l'océan comme une accusation —
— lui rappela le moment où elle s'était levée de la table voisine, où elle avait tourné la tête, juste assez pour qu'il aperçoive la ligne de sa mâchoire, le blanc de son profil.
Oui. C'était elle.
Le navire commença à virer.
Yann sursauta. Le deux-mâts tournait lentement, présentant son flanc tribord au phare. À la proue, la femme ne bougea pas — elle gardait le bras tendu vers le même point, maintenant désigné depuis la nouvelle orientation du navire.
Puis elle tourna la tête.
Il le vit. Le visage se dirigea vers la tour, vers l'endroit où il se tenait — et même à cette distance, même dans la pénombre verte, il vit que la bouche s'ouvrait. Lentement. Comme pour parler. Ou crier.
Mais aucun son ne traversa la mer.
Le visage se tourna de nouveau vers le rivage. La femme fit un pas. Un seul. Depuis la proue, sans s'aider du bord, comme si le vide ne la concernait pas.
Et elle se pencha.
Non.
Elle ne se pencha pas. Elle fut poussée. Son corps bascula lentement par-dessus le bastingage, sa robe blanche se déployant dans la nuit comme une voile arrachée de son mât. Elle tomba et ne fit pas d'éclaboussure.
Elle disparut dans l'eau sans créer une ride.
Le navire continua. Il vira complètement, tendit vers le large, vers la ligne d'horizon où la lumière verte s'était formée — et se résorba.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Yann resta sur la galerie, la lorgnette encore levée, les doigts engourdis par le froid du métal. Sa montre indiquait deux heures neuf minutes. Neuf minutes. Ça n'avait duré que neuf minutes.
Il rentra dans la salle de veille, referma la porte de la galerie d'une main tremblante, et s'assit sur la chaise de garde sans la quitter des yeux. La lanterne tournait, tournait, balayant la mer de sa lumière dure.
La femme de l'auberge.
Ou plutôt, la femme qui avait laissé le locket à l'auberge — il avait seulement supposé qu'il y avait un lien entre elle et le locket. Il ne l'avait jamais vue déposer la boîte sur la table. Il avait entendu la porte, vu la chaise encore tiède, et le petit coffret de métal posé près du verre à moitié plein.
Il ouvrit sa main. Le locket était là, dans sa paume, chaud contre sa peau froide.
La femme blanche pointait vers la baie ouest. Le point qu'elle désignait, c'était peut-être autre chose que le rivage. C'était peut-être l'endroit où la Marie-Claire avait coulé.
Ou bien l'endroit où elle reviendrait pour de bon.
Anne-Marie avait parlé d'une dette. Julien de Kerandraon avait parlé d'un paiement.
La femme blanche venait de lui montrer où se ferait le compte.
Yann se leva, descendit l'escalier de la tour à pas lourds, et s'arrêta devant la carte marine épinglée au mur. Une carte ancienne, annotée par plusieurs gardiens successifs. Il chercha la baie ouest, le passage des récifs.
Sa main s'arrêta.
Quelqu'un avait dessiné une croix à l'encre rouge, à l'endroit exact que désignait la femme blanche. Une croix fine, régulière, avec un mot gribouillé en dessous, en lettres si petites qu'il dut approcher son visage pour les lire.
« Attends. »