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La Veillée du Porteur de Lanterne

Lire le chapitre 7: The Doctor's Vault

La pluie s’était arrêtée, mais l’air pesait encore sur Saint-Armel comme un drap humide. Yann trouva la maison du docteur Moreau au bout d’une ruelle étroite, derrière l’église, une bâtisse de pierre grise à l’auvent affaissé. Il frappa deux fois. Une vieille femme entrebâilla la porte, le regarda de la tête aux pieds, puis le fit entrer sans un mot.

Le docteur Moreau était assis près d’une fenêtre basse, une loupe vissée sur l’œil, examinant un pot de verre empli d’un liquide ambré. Il avait au moins quatre-vingts ans, les mains tachées de son, le visage raviné comme une falaise rongée par les embruns. Il ne se leva pas.

— Vous êtes le nouveau gardien, dit-il sans lever les yeux. Le fils Le Gall.

— Je ne viens pas pour une consultation.

Moreau reposa la loupe. Ses yeux, d’un bleu délavé, se posèrent enfin sur Yann.

— Tout le village sait ce que vous cherchez, monsieur. Et tout le village a décidé de ne rien vous dire. Pourquoi seriez-vous assis dans mon salon si vous aviez écouté la rumeur ?

Yann s’assit en face de lui, sans y être invité. Il posa la carte trouvée sur le mur du phare, pliée en quatre, sur la table entre eux.

— On m’a dit que vous étiez discret. Même sur ce qui concerne la Marie-Claire.

Le docteur Moreau regarda la carte sans la toucher. Son expression ne changea pas, mais ses doigts se crispèrent légèrement sur le bras de son fauteuil.

— La Marie-Claire. Trente ans déjà. Vous éveillez un nid de guêpes mortes, jeune homme.

— Une femme en blanc est passée par-dessus bord cette nuit. J’ai vu sa main désigner la baie ouest. Puis elle a disparu dans la mer sans laisser une ride. Vous appelez ça une guêpe morte ?

Moreau ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, quelque chose avait cédé dans son regard.

— Vous êtes allé voir Anne-Marie Le Mignon.

— Oui.

— Alors vous savez pour la passagère. Et pour votre père.

Yann ne répondit pas. Sa mâchoire se serra.

Moreau se leva lentement, traversa la pièce et verrouilla la porte. Il tira les rideaux, pas par peur de la lumière mais par habitude de tomber dans une autre sans témoin. Il revint avec une clé suspendue à son cou, qu’il utilisa pour ouvrir un coffre de bois noir dans l’angle de la pièce.

Il en sortit un rouleau de papier jauni, attaché par un ruban de soie défraîchi. Il le déroula devant Yann : c’était une carte ancienne de la côte, plus précise que celle trouvée au phare, avec des sondages marqués en pieds et des récifs nommés à la main — Roches de la Vierge, Ar Goz, Frise Sud. Une croix rouge, tracée d’une encre plus sombre, était apposée au large de la baie ouest, à un endroit où les courbes de profondeur formaient un entonnoir étrange.

— Je suis né ici, dit Moreau. J’ai grandi avec les histoires de Cormoran. Marin brutal, avare, mais habile. Quand la Marie-Claire a sombré, je n’étais encore qu’un étudiant à Brest. Mais je suis revenu l’année suivante, juste après le décès de mon père. Le village était en deuil — pas des morts officiels, mais d’autre chose. Une angoisse sourde, comme on en voit après un désastre que personne n’explique.

Il indiqua la croix sur la carte.

— Cette carte est une copie d’un relevé d’assurance souscrit par les armateurs, les de Rozens. Elle montre le lieu où le navire reposait, selon les premières indications des plongeurs envoyés pour évaluer l’épave.

— Reposait ? dit Yann.

— Le navire n’y est plus, depuis longtemps. La mer de Bretagne ne garde rien, elle dévore. Les plongeurs n’ont jamais retrouvé la coque. Le gouvernement a fini par classer le dossier sans mention de corps, ni de chargement.

— Et le chargement ?

Moreau se rassit. Il croisa les mains sur ses genoux.

— Tout le monde a cru, pendant des semaines, que la Marie-Claire transportait du sel et des pots de grès — le manifeste officiel, celui que vous trouverez aux archives municipales si vous savez qui y a accès. Mais Cormoran n’était pas un capitaine de cabotage. Il naviguait pour d’autres, des armateurs qui payaient en silence.

Yann lui lança un regard interrogateur.

— Il s’agissait d’or, monsieur. Des lingots destinés à financer quelque chose — jamais révélé, peut-être des dettes, peut-être des rançons, peut-être une guerre oubliée. Le navire, une fois chargé aux îles, devait rejoindre Brest sous pavillon neutre. Cormoran devait recevoir une part considérable. Certains disent qu’il avait été choisi pour son silence, d’autres qu’il avait acheté ce chargement à moitié prix.

Il laissa ces mots peser quelques secondes.

— L’or n’a jamais été récupéré. L’épave introuvable — officiellement. Mais je sais qu’à plusieurs reprises, des hommes du village, souvent les mêmes familles — les de Kerandraon, les Le Bihan, les Tanguy — ont organisé des sorties de nuit vers la baie ouest. Ils revenaient les mains vides, le visage fermé, et parfois après de telles sorties des dettes étaient étrangement effacées, des fermes rachetées au prix fort.

— Ils cherchent toujours le trésor aujourd’hui ?

— Peut-être. Mais ce n’est pas ce qui les hante, monsieur Le Gall. L’or est un prétexte, une fièvre, un poison. Ce qui les tient, c’est autre chose. Ce qui revient chaque année — peu importe la date exacte, les calendriers ne comptent pas dans les profondeurs — c’est le capitaine et son navire. Et ce qu’il réclame, ce n’est pas de l’or.

Moreau se pencha, sa voix si basse que Yann dut retenir sa respiration pour l’entendre.

— La passagère cachée dans la cale de Cormoran était une comtesse, une fille de la noblesse ruinée qui fuyait — Anne-Marie vous l’a dit, avec sa manière à elle. Mais ce que le village ne dit pas, ce qui n’est inscrit dans aucun registre, c’est que Cormoran avait des ordres : pas d’arrivée à Brest. Pas de témoin noble. Le capitaine devait la livrer, mais pas à terre. À la mer. Elle était une promesse de sang, une signature sur un contrat.

Yann se souvint de la femme en blanc, poussée par-dessus bord. Le geste répété, année après année.

— Et elle ? demanda-t-il.

— Elle apparaît, monsieur, parce qu’elle n’a jamais été sacrifiée selon la volonté du contrat. La nuit du naufrage, Cormoran l’a mise à la mer — mais le navire a sombré avant que l’acte ne soit accompli, avant que les paroles rituelles ne soient prononcées. La mer a avalé les deux : le sacrifice incomplet et l’exécuteur. Et depuis, chaque année, le capitaine revient pour terminer son devoir. Et chaque année, la dame revient aussi — pour demander qu’on l’aide à fuir avant qu’il n’achève sa tâche.

Il regarda Yann avec une intensité étrange.

— Vous l’avez vue, puisqu’elle vous a montré la carte. Vous savez donc pour qui elle vous prend.

Yann ne comprenait pas.

— Pour un marin qui saurait l’emmener loin — pour un officier qui aurait dû, il y a trente ans, monter à bord avant le départ et choisir au lieu de fuir.

Le silence s’épaissit. Le visage d’Yvan se figea.

— Mon père.

Moreau inclina la tête.

— Elle croit que vous venez la chercher. Elle vous montre la route. Et si vous ne la prenez pas avant le 12 octobre, le capitaine la prendra — et cette fois, il la livrera aux profondeurs pour de bon. Et quand son geste sera accompli, la malédiction qui couve sous Saint-Armel depuis trente ans se libérera sur les vivants.

Yann saisit la carte de Moreau et la plia, sans détourner les yeux.

— Pourquoi me donner ça ? Vous savez ce que cela déclenche.

Le vieux docteur sourit, un sourire triste qui plissait tout son visage.

— Parce que mon père, lui aussi, avait un nom dans un registre. Et que j’ai passé toute ma vie à écouter des mourants me raconter des choses qu’ils n’avaient jamais dites personne. Sachez une chose, monsieur Le Gall : chaque famille de ce village porte une dette envers Cormoran, mais toutes les dettes ne sont pas payables en or. Votre père a payé par la mort. Julien de Kerandraon payera encore, lui — il s’engage auprès du capitaine d’une façon que je ne peux pas vous dire ici.

Il se leva et ouvrit la porte, mettant fin à l’entretien.

— Vous avez trois semaines. Choisissez qui vous voulez sauver.

Yann sortit dans la lumière grise. La carte et le linceul de questions pesaient dans sa vareuse. Il se dirigea vers la mairie, où la poussière des archives accumulait peut-être ce que la mer n’avait jamais rendu.