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La Veine de l'Archiviste

Lire le chapitre 1: The Invisible Wing

Le premier lundi d’octobre sentait l’encre et la pluie sur le quai des Orfèvres. Julien Moreau ajusta sa cravate trop neuve devant la haute porte de la Préfecture de police, son badge tout juste laminé pesant contre sa poitrine comme un serment qu’il n’avait pas encore prononcé. Il avait mis sept ans à obtenir cette mutation. Sept ans dans le XIXe arrondissement à courir après des voleurs de sacs et des querelles de voisinage, pendant que les vraies affaires — celles qui montaient jusqu’aux journaux — se décidaient ici.

À l’intérieur, la lumière tombait des verrières en colonnes poussiéreuses. Un brigadier aux moustaches grises le regarda approcher, parcourut son ordre de mission, puis fronça les sourcils d’une manière que Julien apprit plus tard à reconnaître : celle du fonctionnaire confronté à une anomalie qu’il n’a pas envie de gérer.

— Moreau ? Attendez ici, je vérifie quelque chose.

Il disparut dans un couloir. Julien resta planté dans le hall, entre les allées et venues des agents qui le frôlaient sans le voir. Cinq minutes. Dix. Il commençait à se demander s’il s’était trompé d’étage quand le brigadier réapparut, l’air légèrement soulagé.

— Suivez-moi. On vous attend ailleurs.

Ailleurs, c’était un passage sous la cour, puis une porte discrète dans le mur du Palais de Justice — une porte que Julien avait dû longer cent fois sans jamais la remarquer. Peinte de la même pierre que son cadre, sans plaque, sans numéro, elle s’ouvrit sur un escalier en colimaçon qui descendait, beaucoup plus profondément que ne le permettait la simple géologie de l’île de la Cité.

— C’est une blague ? demanda Julien.

Le brigadier ne répondit pas. Il le laissa en haut de l’escalier, et la porte claqua derrière lui avec le bruit d’un secret bien huilé.

Julien descendit. Les marches étaient usées au centre, polies par des générations de pas. La pierre suintait une fraîcheur qui n’avait rien de parisien — plus proche de la cave d’église que du sous-sol administratif. Au pied de l’escalier, un couloir voûté s’ouvrait sur une salle éclairée au néon : des bureaux, des classeurs métalliques, des écrans d’ordinateur dont la lueur bleutée semblait presque anachronique dans ce décor de catacombes.

— Inspecteur Moreau ?

La femme qui l’accueillit portait un tailleur strict et des lunettes carrées. Elle lui serra la main avec une poigne ferme, sans sourire.

— Commandante Verne. Section 13.

— Je croyais que je venais à la Brigade criminelle.

— Vous y êtes, d’une certaine manière. La Section 13 en dépend — administrativement. Sur le terrain, nous avons nos propres règles.

Elle le fit entrer dans son bureau. Sur le mur, derrière elle, une carte de Paris était constellée d’épingles de couleurs différentes — rouges pour les années récentes, jaunes pour les décennies passées, bleues pour les siècles lointains. Certaines épingles semblaient anciennes, leurs têtes ternies par le temps.

— Prenez un siège, Moreau.

Il obéit. Verne ouvrit un tiroir fermé par trois serrures distinctes et en sortit un dossier de carton jauni, sans marquage officiel, seulement une étiquette manuscrite : SAUVAGERIE — 1923.

— Votre première affectation. Relisez-le. Vous me direz ce que vous en pensez.

Julien ouvrit le dossier. À l’intérieur, une feuille de rapport tapée à la machine, des procès-verbaux d’interrogatoire manuscrits à l’encre violette, et des photographies en noir et blanc d’un corps — ou plutôt de ce qu’il en restait. Les photos étaient granuleuses, mais la violence restait lisible : des griffures profondes, parallèles, trop régulières pour être humaines. Une blessure à la gorge qui ne ressemblait à aucun coup de couteau.

— Attaque de chien, dit Julien, par habitude professionnelle.

— Lisez les témoignages.

Il les parcourut. Un boucher du quartier Saint-Gervais, déchiqueté dans sa propre réserve. Les voisins parlaient d’une grande ombre, plus grande qu’un homme, qui filait entre les toits. Le médecin légiste de l’époque avait conclu à « morsures de grande taille » — un loup, peut-être, échappé d’une ménagerie.

— On a cherché le loup, dit Verne. On n’a rien trouvé. Et puis il y a ceci.

Elle lui tendit une feuille supplémentaire, glissée dans une pochette en papier cristal. C’était la main courante du commissariat local, pour la nuit du meurtre. En bas de page, dans une écriture serrée, quelqu’un avait noté une déposition : un témoin avait vu une silhouette « habillée de peaux » entrer dans l’immeuble du boucher juste avant l’attaque. Le témoin s’appelait Pierre Moreau.

Julien relut le nom. Puis il le relut encore.

— C’est un cousin ? demanda Verne.

— Je ne connais pas de Pierre Moreau. Mais Moreau… c’est mon nom de famille. Évidemment.

— C’est un nom commun.

— Pas dans ma famille. On est parisiens depuis cinq générations, et on n’a jamais beaucoup bougé. Si un Moreau a témoigné dans cette affaire, il y a des chances que ce soit un parent.

Verne le regarda par-dessus ses lunettes. Elle ne semblait ni surprise ni inquiète — plutôt comme une personne qui savait exactement où cette conversation allait la mener.

— Intéressant, dit-elle simplement. Vous en parlerez aux archives.

— Aux archives ?

— Toutes les affaires de la Section sont consignées depuis sa création. Si votre famille apparaît dans les dossiers, vous pourrez le vérifier vous-même.

Elle se leva, signifiant l’entretien terminé. Julien sortit dans le couloir, le dossier sous le bras, son cœur cognant un rythme irrégulier. Un nom commun. C’était un nom commun. Et pourtant, quelque chose dans la manière dont Verne avait prononcé « intéressant » lui avait semblé calculé, presque théâtral.

La salle principale était calme. Un planton somnolait devant un écran de surveillance. Les autres bureaux étaient vides. Julien s’installa dans celui qu’on lui avait attribué — un coin de la pièce avec un ordinateur ancien et une chaise qui grinçait — et rouvrit le dossier.

Il y avait d’autres mentions. Dans la liste des personnes entendues, un certain Émile Moreau, propriétaire de la boucherie voisine. Dans les notes de l’enquêteur, une remarque lapidaire : « Moreau Émile affirme avoir vu l’animal rôder près des égouts la nuit précédente. » Et dans une lettre jointe, écrite par un avocat représentant la famille de la victime, le même nom revenait : Moreau, témoin de moralité.

Julien sortit son téléphone. Il composa le numéro de sa mère, puis raccrocha avant la première sonnerie. Non. Pas encore. Il avait besoin de comprendre par lui-même avant d’affronter les explications familiales — s’il y en avait.

Il ouvrit l’ordinateur. L’interface était rudimentaire, mais fonctionnelle : un simple moteur de recherche indexé sur les archives numérisées de la Section. Il hésita, puis tapa son propre nom.

Le résultat mit trois secondes à s’afficher, et trois secondes suffirent pour que sa vision se brouille. Deux cent quatorze entrées. Deux cent quatorze dossiers dans lesquels le nom « Moreau » apparaissait, entre 1728 et l’année dernière.

Ce n’était pas commun. C’était impossible.

Julien cliqua sur l’entrée la plus ancienne : un procès-verbal de 1743 concernant une « épidémie de fureur » dans le quartier des Halles. Un témoin, Nicolas Moreau, avait décrit un homme couvert de poils courant dans les rues en hurlant — avant de mourir dans sa cellule quelques jours plus tard, de causes non élucidées.

Il cliqua sur une entrée de 1879 : une affaire de disparitions au Père-Lachaise. Un gardien, Auguste Moreau, avait été interrogé — puis libéré sans charges.

Il cliqua sur une affaire de 1967 : un immigré roumain avait été retrouvé vidé de son sang dans une chambre de bonne du XVIe. Le propriétaire de l’immeuble, Jean Moreau, avait fourni son alibi.

Toujours des témoins. Toujours présents. Toujours libres.

Une main se posa sur son épaule. Julien sursauta, le cœur dans la gorge.

— Vous allez vite, inspecteur.

C’était Verne, une tasse de café à la main, un demi-sourire aux lèvres.

— C’est… c’est une coïncidence ?

— Je ne crois pas aux coïncidences, Moreau. C’est une des premières choses qu’on apprend dans la Section.

Elle posa le café sur son bureau, puis se pencha vers l’écran.

— Vous avez vu les archives complètes ?

— Pas toutes. Il y en a trop.

— Il y en aura toujours trop. Les fichiers ne couvrent que les affaires officielles. Certaines n’ont jamais été écrites — ou ont été effacées plus tard. Le dernier grand cas Moreau, par exemple. Il n’a pas de dossier.

Julien leva les yeux.

— Quel cas ?

Verne hésita. Puis elle secoua la tête.

— Ce n’est pas à moi de vous le dire. C’est à vous de le trouver.

Elle s’éloigna, le laissant seul avec l’écran et le nom de sa famille qui clignotait dans la lumière bleue. Julien resta là un long moment, sans bouger, à essayer de faire tenir deux siècles de mystère dans sa tête. Puis il se leva. Il avait besoin d’air, de marche, de Paris à hauteur d’homme.

Quand il revint, une heure plus tard, il y avait un objet sur son bureau qu’il n’y avait pas mis.

Une montre de poche en laiton, fermée, gravée d’un motif qu’il ne reconnut pas tout de suite — un arbre dont les racines dessinaient des lettres entrelacées. Il la retourna. Au dos, une inscription, grattée à la pointe fine : « À J. — Prends soin de ce qui reste. »

Autour de lui, la salle était toujours vide. Pas un bruit, pas un pas, pas une silhouette dans l’embrasure de la porte.

Julien Moreau souleva le couvercle de la montre. Il tenait à la main le passé de sa famille, et il savait déjà, au fond de lui, que refermer le boîtier ne suffirait pas à le refermer, lui.