La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 11: The Cousin's Last Words
Le cousin n’était pas mort. Pas encore.
Sa poitrine se soulevait par à-coups sous la tunique noire maculée de sang, là où la fléchette avait trouvé la veine du cou. Ses yeux révulsés tentèrent de se fixer sur Julien, qui s’était jeté à genoux dans la boue du passage catacombe, le poignard du garde encore à la main.
— Ne parle pas, souffla Julien en pressant la paume sur la plaie. Romy ! Appelle les secours, la vraie équipe, ceux qui connaissent la Veine.
Romy dégoupilla son talkie dans un grésillement de friture, mais le cousin la saisit par le poignet. Une force démente pour un homme à l’agonie. Il tira Julien vers lui, une bulle de sang éclatant à la commissure de ses lèvres.
— L’archiviste…, articula-t-il dans un râle.
— L’archiviste, oui. Claire. Je la cherche, répondit Julien en maintenant la pression.
Le cousin secoua la tête avec une violence spasmodique. Son autre main agrippa le col de Julien, le tissu fin crissant sous ses ongles noirs de terre.
— Non. Pas la fonction. La femme. Claire Durand. Celle qui tient le registre, depuis… depuis toujours. Elle est la seule à pouvoir ouvrir.
Il chercha son souffle. Julien vit l’ombre passer sur ses prunelles, cette décoloration grise que la vieille brute du Musée des Arts lui avait appris à reconnaître. Le poison œuvrait vite, beaucoup trop vite. Le cousin n’avait plus que quelques secondes.
— Ouvrir quoi ? demanda Julien. Le caveau sous l’Opéra ? Le tombeau d’Irène ?
Le visage du cousin se tordit, non de douleur mais de quelque chose qui ressemblait à de l’ironie. Il rit. Un petit gargouillis humide.
— Tu portes l’anneau, maintenant. Tu l’as pris sur mon doigt. Le sceau des Moreau.
— Oui. Tu me l’as laissé.
— Il était à toi depuis toujours. Comme elle. Comme tout ça. » Sa voix se brisa, descendit d’un ton. « On t’a préparé, Julien. On t’a préparé depuis ta naissance, et elle savait où ça devait finir. Ta mère savait. Tu étais le seul qui pouvait…
Il cracha une giclée de sang. Romy referma ses doigts sur l’épaule de Julien, le souffle court.
— L’archiviste détient la clé de la Veine, reprit le cousin. Pas la clé de pierre, celle de la porte. La clé de l’accord. Le vrai pouvoir n’est pas dans le sang, il est dans le souvenir de ce qu’il a promis. Ma grand-mère me racontait que le premier Moreau n’a pas scellé un pacte, il a confié une dette. Et l’archiviste garde le registre de cette dette depuis 1678.
— Depuis 1678 ? Mais Claire Durand a officiellement trente-quatre ans.
Le cousin ferma les yeux une longue seconde. Quand il les rouvrit, ils étaient d’un bleu limpide, comme lavés de toute fièvre.
— Elle n’a pas trente-quatre ans, Julien. Elle a cent soixante-huit élections. Chaque fois qu’un archiviste approche de la fin de son terme, la Veine choisit sa remplaçante. Et elle choisit dans le sang de la même lignée. Ta lignée.
Le silence du tunnel absorba la phrase. Julien entendit son propre pouls cogner dans ses oreilles.
— Claire Durand est une Moreau, murmura-t-il.
— Elle était ta grand-tante favorite. La sœur de ton arrière-grand-père. Celle qui a disparu en 1960 pour prendre le poste. Irène, ta bisaïeule, n’est pas devenue une porte par accident. Elle est devenue une porte parce que Claire l’y a conduite. C’est Claire qui a fermé le caveau, quand Irène a choisi de rester dedans.
Le corps du cousin se raidit. Ses doigts se crispèrent sur l’avant-bras de Julien avec une force qui fit blêmir la peau.
— Le poison vient de l’alchimiste du 19e, dit-il dans un souffle rauque. Il est à la solde de l’autre plus profond. Celui qui n’a pas de visage. Il veut que la Veine s’éteigne, que personne ne se souvienne de sa promesse d’ouverture. Quand l’archiviste meurt sans transmettre, la dette est effacée. Et le nom Moreau devient juste un nom de famille dans les archives de Paris.
Sa tête retomba lourdement contre la pierre. Mais ses yeux restèrent ouverts, fixés sur Julien, et y brillaient la même détermination farouche qui habitait le portrait d’Étienne dans le salon de l’Oncle.
— Va la chercher, dit-il. Ils l’ont prise avant-hier. Après l’auction. Ils l’ont emmenée dans un entrepôt abandonné, Passage de la Fonderie, au nord. Le vieux bâtiment des imprimeries désaffectées. C’est là qu’opère l’alchimiste. Il la garde en vie pour interroger sa mémoire. Mais il la tuera dès qu’il aura ce qu’il veut.
Il cracha encore du sang, et cette fois Julien vit que les veines de son cou s’étaient noircies, un réseau de filets sombres remontant vers la mâchoire.
— Promets-moi, dit le cousin.
— Quoi ?
— Que tu la sortiras de là. Que la Veine ne s’éteindra pas. Tu es le dernier Moreau de la ligne directe. Si tu échoues, il n’y aura plus personne.
Julien sentit le poids de l’anneau contre son index. Il n’avait jamais voulu de cette charge, de ce nom, de ce sang. Il avait rejoint la police criminelle pour enquêter sur des meurtres ordinaires, des histoires humaines, loin des fantômes et des fées qui avaient bercé son enfance. Et pourtant, depuis son arrivée à Paris, chaque pas le ramenait vers la même porte.
— Promis, dit-il.
Le cousin sourit. Une expression étrange, presque tendre. Puis son corps se détendit, la main retomba, et ses yeux restèrent fixés sur le plafond de pierre du tunnel où personne ne viendrait le trouver.
Romy se releva la première. Elle coupa la communication restée en ligne et glissa le talkie dans sa veste.
— Il a dit Claire Durand a cent soixante-huit ans. C’est une survivante multi-séculaire ?
— Donc une créature de la Veine. Un gardien.
— Et l’alchimiste qui l’a enlevée connaît sa nature. C’est pour ça qu’il ne la tue pas tout de suite : il veut sa mémoire de l’ancien pacte.
Julien détacha la lampe-torche de son ceinturon et l’alluma sur la page photocopiée du registre, celle qu’il avait subtilisée aux Archives. Le papier jauni semblait respirer sous la lumière, les pattes de mouche des annotations anciennes se tordant légèrement, comme si l’encre conservait encore une forme de vie. Mais cette vie était affaiblie, filamenteuse.
— Elle a été tracée au sang, dit Julien en approchant la page de son visage. C’est une trace d’affiliation. La Veine l’a enregistrée comme cordon de recherche.
Il posa le pouce de sa main droite sur l’encoche du sceau au bas de la page, là où le papier se repliait en une poche minuscule. L’anneau Moreau vint se loger exactement dans la cavité, comme s’il y avait été taillé.
Romy observa, fascinée. Une lumière rougeâtre, profonde, courut le long des filets tracés à l’encre, s’effilant vers le bord supérieur de la page où figurait l’adresse du dépôt d’archives.
— Tu fais un sort de pistage avec une photocopie ? demanda-t-elle. C’est de la magie de papier. Il faut l’original.
— Ce n’est pas une copie ordinaire, répliqua Julien. Le registre est composé d’un alliage d’encre-fer et de sang de la Veine. La photocopieuse n’a pas photocopié, elle a… reflué.
La lumière rougeâtre trembla, se stabilisa, puis s’étira vers l’ouest sur la table qu’ils avaient improvisée à même la caisse d’un camion de maraîcher abandonné. Julien avait déplié une carte de Paris fixée au tableau de bord. La trace lumineuse se coucha sur le 19e arrondissement, dans l’enchevêtrement des voies ferrées et entrepôts du nord-est de la capitale.
— Passage de la Fonderie, lut Julien. Il avait raison. L’entrepôt le plus reculé du secteur, celui qui longe les catacombes.
— Tu l’as su ?
Julien plia la carte et la glissa dans sa veste. L’anneau était chaud contre sa peau, comme s’il avait pris une température nouvelle, plus organique.
— Le cousin n’aurait pas risqué sa vie pour me donner une adresse fausse. Mais je ne me fie pas aux témoignages de morts. Je me fie à la trace qu’ils laissent dans les choses.
Il lança un dernier regard au corps étendu dans le tunnel, à la flaque sombre qui s’élargissait sous la nuque.
— On va la sortir de là, dit-il d’une voix qu’il voulait ferme. Parole de cousin.
Romy acquiesça d’un geste sec, mais quelque chose dans la façon dont elle redressa le col de sa veste trahissait son doute. Elle avait entendu le même poids que lui dans la phrase du mourant.
L’archiviste n’avait pas cent soixante-huit ans parce qu’elle était un gardien de plus. Elle avait cent soixante-huit ans parce que la Veine l’avait choisie, encore et encore, dans la même lignée. Et si la lignée s’interrompait, si Julien échouait…
Il ne voulut pas finir la pensée. Il ne savait pas encore que l’entrepôt du Passage de la Fonderie contenait des miroirs, que les miroirs contenaient des visages, et que l’un de ces visages était celui de sa mère.
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