La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 12: The Warehouse of Mirrors
L’entrepôt sentait le moisi et le cuivre. Une nef industrielle du Passage de la Fonderie, rue déserte à cette heure, toiture de verre dépoli qui laissait filtrer une lumière grise. Les pas de Julien et Romy rebondirent sur le béton nu.
Romy balaya la pièce de sa lampe torche. « Bordel. »
Julien comprit pourquoi.
Des miroirs. Des centaines. Debout, adossés aux murs, empilés sur des chevalets, certains brisés au sol comme des dents cassées. Certains plus grands qu’un homme, d’autres petits comme une paume. Sur chacun, gravée dans le cadre ou directement sur le verre, une date. Et un nom.
« Moreau, dit-il.
— Tous ?
— Tous. »
Romy s’approcha du plus proche. Cadre doré, moisissure aux angles. *Jules Moreau, 1762*. Elle en parcourut deux autres du regard. *Louise Moreau, 1811.* *Henri Moreau, 1789.*
« C’est une salle des archives », murmura-t-elle.
Julien se déplaçait entre les lames, le cœur battant à un rythme qu’il ne maîtrisait plus. *Camille Moreau, 1874.* Il s’arrêta. Un miroir ovale, pied de laiton, verre fêlé en étoile depuis le centre. Il tendit la main, puis la retira. Il connaissait ce nom depuis quelques heures à peine et déjà il le voyait gravé ici, au milieu de cette collection impossible.
« Chaque membre de ma famille a un miroir », dit-il.
Romy le rejoignit. « Et le vôtre ? »
La question le glaça. Il chercha instinctivement une date récente. Rien au-delà de 1962. Irène Moreau, 1962. Il toucha la monture, presque avec respect. Sa mère avait parlé d’elle comme d’une morte depuis toujours. La Moire avait dit autre chose.
« Julien. »
La voix de Romy changea de registre. Il pivota.
Au fond de la nef, un cercle de miroirs brisés disposés face contre terre formait une scène. Et sur cette scène, une femme attachée à une chaise métallique. Bâillonnée. Les yeux ouverts, fixant droit devant elle.
Elle ressemblait à son père. La même mâchoire, le même front. Il n’avait jamais rencontré Claire Durand, mais il la reconnut immédiatement.
Il s’élança.
Un mouvement le stoppa net. Derrière la chaise, se détachant de l’ombre entre deux miroirs monumentaux, une silhouette se dressa. Un homme. Grand. Trop grand. Vêtu d’un long manteau noir dont les pans semblaient absorber la lumière plutôt que la refléter. Sous un chapeau à large bord, Julien ne distingua pas de visage. Rien qu’une pâleur indistincte, comme un verre dépoli posé sur un néant.
L’homme posa une main sur l’épaule de Claire. Elle frémit sous le bâillon.
« Vous êtes en retard », dit l’homme. Voix basse, sans timbre, comme un écho dans une cave vide.
Julien tira son arme. « Lâchez-la.
— Elle n’est pas à vous.
— Elle porte mon nom de famille. Pour moi, c’est suffisant.
— Votre nom. » L’homme inclina la tête. Le geste parut mécanique, presque cassé. « Et pourtant, vous ne regardez pas ce qui vous entoure. Regardez, Julien Moreau. »
Julien n’aurait pas dû détourner les yeux. Il le sut. Mais le nom prononcé par cette voix l’y força.
Il parcourut les miroirs alentour. Une nouvelle série, disposée différemment, non plus adossée aux murs mais plantée debout en cercle, faces tournées vers la scène. Chacune gravée du même nom.
*Julien Moreau, 1998.* L’année de sa naissance. *Julien Moreau, 2002.* Il apprenait le vélo. *Julien Moreau, 2011.* Première enquête sur le terrain, simple vol. *Julien Moreau, 2019.* Son affectation à la brigade criminelle. *Julien Moreau, 2025.*
Cette année. Le verre de celui-ci n’était pas fêlé. Il était complet, poli, brillant.
« Vous êtes une pièce de collection, dit le colosse. Et on termine toujours une collection.
Romy tira la première. La balle frappa l’homme en pleine poitrine. Il ne bougea pas. Il ne vacilla pas. La balle tomba au sol avec un tintement sec, déformée, comme si elle avait heurté de la fonte.
L’homme sourit. Du moins, quelque chose dans son absence de visage suggéra un sourire.
« Assez. »
Il se pencha, passa un bras sous les épaules de Claire et la souleva comme un sac de toile. Elle s’agita, les yeux écarquillés, muette derrière le bâillon.
Julien fonça.
Il était à trois mètres quand l’homme recula dans le miroir le plus proche — un grand panneau de verre teinté, cadre noir, aucune date. La surface ondula autour de lui comme de l’eau calme. Il y entra avec Claire dans les bras, et la surface se referma.
Silence.
Le miroir redevint un simple miroir. Julien s’y jeta, paumes contre la surface froide. Rien. Du verre dur et inconsistant.
« Putain », souffla Romy derrière lui.
Il frappa la vitre du plat de la main, une fois, deux fois. La troisième, la douleur le surprit — un éclat au cadre, une esquille, et sa paume s’ouvrit.
Le sang coula.
Sur la surface brisée, sur l’arête tranchante. Il retira la main, mais une goutte tomba sur la cassure au niveau de la gravure *Julien Moreau, 2025*.
Le verre but son sang.
Julien le vit. Le liquide fut aspiré à l’intérieur de la faille, disparut dans l’épaisseur du miroir comme de l’eau dans du sable. Puis une lumière naquit du cœur de la fissure. Pâle d’abord, puis de plus en plus vive, globuleuse, liquide, comme une veine incandescente qui s’étendait à travers le verre.
Il recula d’un pas.
Le miroir s’embrasa.
Pas une émission de chaleur, mais une clarté aveuglante qui dessina dans l’air des motifs impossibles — des lignes, des taches, des visages qui se formaient et se dissolvaient. Une chaleur intense irradia de la vitre. Julien sentit l’anneau de la famille Moreau devenir presque brûlant contre son doigt.
Un cri. Derrière lui, une voix qu’il connaissait.
Pas Romy. Une voix ancienne, magnétique, au fond de la nef, mais qui semblait surgir de l’intérieur même de sa tête.
*Julien.*
Puis la lumière explosa.
Les centaines de miroirs de l’entrepôt réagirent en chaîne. Chacun d’eux s’illumina de l’intérieur, une seconde à peine, comme frappé par un même éclair. Les noms gravés brillèrent — tous les Moreau, toutes les dates, deux siècles d’archives privées — puis s’éteignirent d’un coup.
Le miroir devant Julien se figea.
Il n’y vit pas son reflet.
Il vit Claire. Derrière une faille sombre, dans ce qui ressemblait à un corridor de pierre. À côté d’elle, la silhouette au manteau noir. Elle le regardait. Et au moment où leurs regards se croisèrent, elle desserra les lèvres sous le bâillon — qui n’était plus là — et prononça un mot.
Il n’entendit rien, mais il le lut.
*Trouve.*
Le verre redevint opaque. Son propre visage lui revint, blême, une goutte de sang encore sur la joue.
Romy le saisit par le bras, le tira en arrière.
« On part. Tout de suite.
— Mais elle…
— Julien, elle n’est plus là. Elle est passée *dans* le miroir. Et vous venez d’allumer quelque chose qu’on ne comprend pas. » Elle montra du menton le cadre. « Écoutez. »
Dans la nef entière, les miroirs éteints émettaient maintenant un bourdonnement sourd, continu, comme un moteur lointain sous la ville. Julien sentit l’anneau pulser contre sa peau.
Il se baissa, ramassa un fragment du miroir qu’il avait brisé. Petit, glissant, tranchant. La gravure *2025* était dessinée sur la surface.
Il le glissa dans sa poche intérieure.
Il n’allait pas le laisser ici.
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