La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 23: The Inescapable Approach
L’appartement sentait la poussière et l’encre sèche. Julien n’y avait pas remis les pieds depuis deux jours, et l’air y était resté figé, comme une scène de crime dont on n’aurait pas encore relevé les indices. Il posa la bague sur la table basse, entre deux tasses froides, et regarda Romy entrer sans frapper.
Elle s’arrêta sur le seuil, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Ses cheveux courts étaient humides de pluie. Elle ne regarda pas la bague. Elle regarda lui.
— Tu l’as trouvée, dit-elle.
— Tu le savais.
— Je savais que tu irais au château. Pas ce que tu y trouverais.
Julien laissa passer un silence. Il aurait voulu lui cracher toute sa colère, l’accuser encore, la jeter dehors. Mais il était trop fatigué, et le visage de Claire ne cessait de danser derrière ses paupières.
— Elle est vivante, dit-il. Marchand m’a parlé. Il parle à travers l’entité. Il m’a dit qu’elle mourrait si j’approchais du sceau avant le solstice.
Romy s’avança lentement, contourna la table, s’assit sans qu’on l’y invite. Elle croisa les mains sous son menton et le fixa avec cette intensité qui lui était propre, celle qui semblait lire les mensonges avant même qu’ils ne franchissent les lèvres.
— Et tu le crois ? Marchand est mort en 1972. Ce qui parle à travers lui, c’est autre chose. Ça ment par nature.
— Il a dit que Claire était vivante. C’est la seule chose que je veux vérifier.
Romy sortit un petit carnet de sa poche intérieure, le feuilleta, puis le referma d’un geste sec. Elle tira une chaise vers elle, en sortit un morceau de craie bleue qu’elle brisa en deux.
— On a un moyen de la trouver. Un vrai. Ça demande du sang et de la terre. Pas le tien. Le mien.
Julien la regarda tracer un cercle grossier sur le plancher, puis un second à l’intérieur. Elle y inscrivit des symboles qu’il ne reconnut pas, des courbes à l’envers qui semblaient fuir son regard. Sa main tremblait légèrement, juste assez pour qu’il le remarque.
— Tu savais tout depuis le début, dit-il. Ma mère. Le rituel. Verne. Et tu ne m’as rien dit.
Romy hacha une mèche de cheveux, la plaça au centre du premier cercle, puis tira une lame de sa ceinture et s’entailla la paume.
— Parce que tu n’étais pas prêt. Et parce que ta mère m’avait demandé de te protéger, pas de te guider. C’est Verne qui t’a guidé. C’est lui qui a tout orchestré pour que tu tombes sur cette enquête, sur ce dossier, sur tout.
— Et tu l’as laissé faire.
— Je n’avais pas le choix. La Section 13 est une famille. On ne choisit pas ses parents.
Elle fit tomber trois gouttes de sang dans le cercle. Le liquide s’étala comme une encre vivante, dessinant des lignes qui vibraient sous la lumière hésitante du plafonnier. Puis elle murmura une phrase en une langue qu’il ne reconnaissait pas. Quelque chose d’ancien, de caverneux, comme le son que ferait une porte de pierre en s’ouvrant.
Le cercle s’illumina. Une carte de Paris apparut en filigrane, flottant à quelques centimètres du sol. Les rues, la Seine, les ponts, tout y était. Une fine ligne rouge, semblable à un fil de sang, se déroula depuis le quai Voltaire et serpent à travers le treizième arrondissement avant de se figer près de la place d’Italie.
— Elle est là, dit Romy. Pour l’instant.
Elles prirent la voiture de service. La pluie remplaçait la neige, et les rues étaient gluantes de reflets jaunes. Romy conduisait vite, sans demander le chemin, comme si le tracé dans sa tête était plus précis que n’importe quel GPS. Julien tenait la bague dans son poing fermé, presque inconsciemment. La pierre froide semblait répondre aux battements de son cœur, un léger réchauffement qui le surprenait à chaque fois.
Ils atteignirent un immeuble abandonné rue de la Glacière. La façade était mangée par l’humidité, et les fenêtres du troisième étage étaient condamnées par des planches. Romy se gara en double file, coupa le moteur et sortit sans un mot. Julien la suivit.
L’entrée était une gueule obscure qui avalait la lumière. Ils montèrent prudemment, le bois craquant sous leurs pas. Au deuxième palier, un miroir brisé, coincé entre deux portes aveugles, capta le reflet de Julien. Il ralentit. Dans la vitre fêlée, son image semblait légèrement en retard, comme s’il bougeait en différé. Il passa devant sans y prendre garde.
Au troisième, Romy s’arrêta devant une porte à moitié ouverte. Elle fit signe à Julien de rester derrière elle, puis poussa le battant du dos de la main.
La pièce était vide. Pas de meubles, pas de vie. Mais au centre du sol, un cercle de sel brisé, et autour, des traces confuses, comme si quelque chose avait été déplacé rapidement. Sur le mur opposé, un miroir de poche était accroché à un clou. Il était intact. Le seul objet propre de la pièce.
Julien s’approcha. Dans la glace, il vit le reflet de la pièce vide, le reflet de Romy, le reflet de lui-même. Mais pas le reflet de la porte qui venait de grincer derrière lui. Il se retourna. Personne.
— Elle était là, dit Romy. Il l’a déplacée. Il y a moins de deux heures. Peut-être moins.
Julien baissa les yeux et aperçut une fine poussière brune et dorée qui saupoudrait le plancher, près du miroir. Il s’accroupit, en toucha une pincée, la fit rouler entre ses doigts. Du sable. Pas du sable de Paris ou de Sable. Quelque chose de plus spécifique, de plus granuleux, avec des reflets de mica.
— De la plage, dit-il. C’est du sable normand. Je connais cette texture. On le trouve sur les côtes du Calvados, près de Cabourg. J’ai passé des étés là-bas quand j’étais enfant.
Romy s’accroupit à côté de lui, saisit une pincée de sable qu’elle huma, puis la laissa couler.
— Porte-miroirs, murmura-t-elle. C’est une technique ancienne. Les objets réfléchissants servent de passages, mais seulement quand la lumière est juste. Chaque déplacement laisse une trace de l’endroit d’où l’on vient. C’est pour ça que le sable est resté.
— Donc chaque fois qu’il la déplace, il transporte cette trace avec lui ?
— Exactement. Chaque miroir porte un fragment de son origine. Un grain de sable, une graine, une particule de terre. C’est inhérent à la technique. On ne s’en débarrasse pas vraiment. On peut le cacher, mais on ne peut pas l’effacer.
Julien se releva, ramassa le miroir de poche et le tourna entre ses mains. Sa propre image, encore une fois, lui renvoya un visage qu’il ne reconnut pas. Les yeux étaient plus sombres, le pli de la bouche plus marqué. Il reposa le miroir face contre le mur.
— Il doit avoir des relais. Des endroits où il passe la nuit, des planques. Combien de miroirs il faut pour déplacer quelqu’un de Paris à la Normandie ?
Romy ouvrit son carnet.
— La règle des portes-miroirs, c’est qu’on ne saute jamais plus loin que trois lieues à la fois. Après, on perd la cohérence. Pour une personne vivante, c’est dangereux. Il faut des relais intermédiaires, un réseau. Si Marchand utilise des portables, il crée une chaîne invisible d’une extrémité à l’autre.
— On peut la suivre ?
Romy examina les fragments de sable une dernière fois, puis leva les yeux vers lui.
— Si on trouvait un autre de ces relais. Chaque étape laisse un indice, mais il les change régulièrement. Il est prudent. Il sait que tu es proche. La question, c’est de savoir pourquoi il s’obstine à rester dans cette région. Il y a le sceau, au nord de Paris, sous le Palais. Mais il y a autre chose en Normandie.
Julien regarda par la fenêtre condamnée. Au loin, les lumières de Paris luisaient sous la pluie.
— Quoi ?
— Une église abandonnée, à vingt kilomètres de Cabourg. Le dernier lieu connu où Étienne Marchand a effectué ses recherches avant sa disparition. On l’appelle la chapelle des Glaces, parce qu’elle était remplie de miroirs, tous selon une configuration précise. Après sa mort, la Section a vidé et condamné l’endroit. Mais si quelqu’un a rouvert le site, c’est là qu’il va. C’est là qu’il cache Claire.
Julien enfonça la bague dans sa poche, sentit le froid de la pierre monter le long de son bras.
— Alors on y va. Maintenant. Avant qu’il ne décide de la déplacer encore une fois.
Romy se releva. Un imperceptible sourire incurva le coin de ses lèvres.
— Il est déjà trop tard pour cela. Le solstice est dans deux jours. Il ne la déplacera plus. Les sceaux se préparent à lui-même, et il veut qu’elle soit présente pour l’ouverture. Il va s’enfermer avec elle là-bas.
— Alors c’est un piège.
— Oui. Mais c’est le seul endroit où elle sera. Et les portes-miroirs fonctionnent dans les deux sens. S’il pense que tu viens par la porte, on peut entrer par le reflet.
Julien regarda le miroir posé face contre le mur. Une idée, encore floue, commença à prendre forme dans son esprit. Il pensa à la bague, au sang séché dans la montre de sa mère, à l’entité qui attendait sous Paris.
— On n’a qu’un seul avantage, dit-il. Il ne sait pas que je l’ai vue. Il ne sait pas que je sais comment il la déplace. Donc il ne saura pas par où on va venir.
Romy inclina la tête, comme si elle évaluait un calcul qu’elle avait déjà fait plusieurs fois.
— Tu as raison. Pour l’instant. Mais une fois qu’on entrera, il le saura. Et il est chez lui, là-bas. Chaque miroir est un œil.
Julien ramassa le miroir, en brisa la glace avec son coude, et en garda un éclat qu’il glissa dans sa poche.
— Alors on lui volera son œil avant d’entrer. Il faut qu’il nous croie ailleurs.
Le silence retomba. Dehors, la pluie s’intensifia, martelant les vitres comme des doigts impatients. Julien sentait encore la chaleur de la bague contre son cœur. Il resta un instant à écouter, et dans le martèlement continu de l’eau, il crut entendre une voix peu familière qui murmurait son nom.
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