La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 33: The Mind of Oubli
La première chose que Julien sentit fut le froid. Pas celui de la pierre ou de l'hiver parisien, mais un froid mental, comme si quelqu'un avait vidé son crâne et l'avait rempli de neige. Il ouvrit les yeux dans un lieu qui n'existait pas.
Autour de lui, des couloirs s'étiraient dans toutes les directions, leurs murs faits de brume et de fragments translucides. Des images miroitaient dans la matière — un enfant courant dans un jardin, une femme pleurant devant une porte fermée, un homme criant dans une langue oubliée. Chaque vision se dissolvait dès qu'il tentait de la fixer.
« Tu es venu. »
La voix venait de partout et de nulle part. Julien se retourna, et un homme se tenait là où il n'y avait personne un instant plus tôt. Il portait le costume sombre d'une autre époque, le col haut fermé par une épingle d'argent. Son visage — les mêmes yeux creusés que Julien voyait dans son miroir chaque matin, la même mâchoire obstinée.
Antoine Moreau. Le fondateur. Celui qui avait noué la première corde.
« Tu es réel ? » demanda Julien.
« Aussi réel que toi, ici. » Antoine inclina la tête, examinant son descendant avec une curiosité presque clinique. « Je suis ce qu'Oubli retient de moi. Un souvenir qu'il n'a pas réussi à digérer. Les liens de sang sont les plus difficiles à effacer. »
Julien regarda autour d'eux. Les couloirs de brume semblaient respirer, se contractant et se dilatant comme des poumons. « C'est lui, tout ça ? »
« C'est lui, oui. Mais ce n'est pas tout. » Antoine fit un geste vague. « Oubli n'est pas une entité unique. C'est une accumulation. Des siècles de mémoire que quelqu'un — ou quelque chose — a décidé d'enterrer ici. Il est devenu ce qu'il est parce qu'on l'a rempli de ce qui devait disparaître. »
« La prophétie parle d'un dormeur. »
Le visage d'Antoine se ferma. « Ne t'aventure pas là. »
« Ma mère a dit que tu savais. Que tu avais toujours su. »
Antoine resta silencieux un long moment, puis il soupira, un son qui ressemblait au vent traversant une pièce vide. « J'ai fait ce que j'ai fait pour protéger Paris. Et j'ai réussi. Mais j'ai aussi créé une dette que notre famille a payée pendant des générations. Sais-tu pourquoi j'ai choisi le mot "oubli" comme nom de la créature ? »
Julien secoua la tête.
« Parce que c'était un ordre. Pas une description. » Antoine s'approcha, et Julien remarqua que ses pieds ne touchaient pas le sol — ou plutôt, que le sol n'était pas tout à fait là. « Je lui ai dit d'oublier ce qu'il protégeait. De se souvenir de sa fonction mais pas de son objet. C'était le seul moyen de le garder docile. »
« Vous voulez dire que l'entity elle-même ne sait plus ce qu'elle garde ? »
« Exactement. Elle sait qu'elle doit garder quelque chose. Elle sait qu'elle est liée aux Moreau. Mais elle a oublié pourquoi. » Antoine marqua une pause. « Si tu brises ce lien maintenant, tu la libères de sa contrainte. Et quand elle se souviendra — parce qu'elle se souviendra, la mémoire revient toujours — elle cherchera ce qu'elle protège. Et elle le trouvera. »
Le sol trembla sous leurs pieds. Des fragments de mémoire jaillirent des murs — une bataille, des épées, un cercle de pierres dressées, quelque chose de sombre au centre. L'image se dissipa avant que Julien puisse la comprendre.
« Tu vois ? » dit Antoine. « Même ici, dans sa propre conscience, elle ne laisse pas voir le centre. Trop profondément enfoui. Trop dangereux à regarder. »
Julien avala. « Alors il faut que j'y entre. Que je trouve le centre. »
« Tu ne peux pas. Le centre est verrouillé par la même corde qui te lie à elle. La force qui te retient est la même qui te donne accès à elle. Tu ne peux pas défaire l'une sans perdre l'autre. »
« Alors, comment est-ce que je fais ? »
Antoine sourit, et pour la première fois, quelque chose de presque humain passa dans ses yeux. « Tu ne défais pas la corde. Tu la fais oublier qu'elle existe. »
Julien cligna des yeux. « C'est un jeu de mots. »
« C'est une stratégie. » Antoine étendit la main. Une corde d'énergie lumineuse en émergea, filant vers l'infini dans les deux directions. « La corde du lien. Elle t'attache à Oubli. Mais une corde n'est efficace que si ceux qu'elle relie savent qu'elle est là. Si tu pouvais faire oublier à Oubli qu'elle vous lie... la corde existe toujours. Mais elle ne contraint plus. »
« Elle serait juste... là. »
« Elle serait juste là. Et toi, tu serais libre. Pas délié — libéré. Il y a une différence. »
Julien regarda la corde de lumière. Elle pulsait doucement, comme un accordéon qui respire. « Comment je fais pour qu'elle oublie ? »
« Tu utilises son propre langage. » Antoine se rapprocha, et sa voix devint un murmure. « Oubli est une entité de mémoire et d'effacement. Elle obéit aux ordres. Elle a obéi à mon commandement il y a deux siècles. Elle obéira au tien. Mais il faut le dire au bon moment, au bon endroit. Le moment du solstice. L'endroit où le lien a été créé. »
« Le lieu de la première cérémonie. »
« Tu connais ce lieu. » Ce n'était pas une question.
Julien pensa à la chapelle sous le Palais, celle qu'il avait trouvée dans les archives de Claire, dont les murs portaient encore les marques des rituels anciens. « La chapelle oubliée. »
« Le nom est ironie. » Antoine sourit. « Elle n'a jamais été oubliée. On l'a seulement fait semblant. »
Autour d'eux, le labyrinthe de mémoire commença à se convulser. Les murs vibrèrent, des images hurlèrent en silence. Un changement d'humeur — comme si l'entity entière venait de réaliser qu'il y avait un intrus dans sa conscience.
« Elle se réveille, » dit Antoine. « Tu dois partir. »
« Attends — qu'est-ce que tu sais de Claire ? De ses archives ? »
Le visage d'Antoine se figea. « Claire est... une anomalie. Elle n'appartient à aucune lignée. Elle est arrivée après moi, mais elle savait des choses qu'elle n'aurait pas dû savoir. Méfie-toi, Julien. Elle t'aide, mais son aide a un prix. »
« Quel prix ? »
Les murs s'effondrèrent sur eux. Julien se retrouva à genoux, les mains serrées contre sa poitrine, une douleur fulgurante transperçant sa nuque — comme si une corde invisible venait d'être tirée. La voix d'Antoine lui parvint de très loin, déformée par la distance :
« Le prix, c'est ce qu'elle efface quand elle te guide. Chaque vérité qu'elle te montre est une mémoire qu'elle garde pour elle. Réfléchis à ce qu'elle ne te dit pas. »
Le monde se déchira. Julien fut éjecté de la conscience d'Oubli comme un bouchon de liège, traversant un tunnel de lumière blanche et de visages grimaçants. Il atterrit sur le sol froid de la chapelle, le souffle court, la sueur coulant sur son front.
Autour de lui, les bougies qu'il avait allumées avant de tenter l'expérience vacillèrent puis reprirent leur flamme. Il était revenu. Seul.
Mais pas tout à fait — quelque chose restait, comme une seconde peau. Le lien. Il passa sa main devant ses yeux et la vit, la corde d'énergie lumineuse qui le reliait encore à l'invisible. Elle était là. Toujours présente.
Mais quelque chose en lui avait changé. Il savait maintenant ce qu'Antoine avait voulu dire. La corde ne tenait que si elle était reconnue.
Il se releva, épousseta son manteau. Dans sa poche, la clé de la chambre du premier fil pesait comme un reproche silencieux. Il ne l'avait pas utilisée. Pas encore.
Mais il savait maintenant qu'il aurait à la faire. Parce que si Antoine avait raison — si Claire gardait des mémoires pour elle-même — alors le secret de la "première chambre" pourrait être aussi dangereux que la prophétie qu'elle prétendait déchiffrer.
Il sortit de la chapelle et se dirigea vers le Palais. La main sur la poignée de la porte de son bureau, il s'arrêta.
Sur le mur en face de lui, quelqu'un avait écrit en lettres de craie blanche :
ELLE SAIT.
Il ne put dire si c'était une menace ou une invitation. Mais Étienne, dans l'éclat de miroir dans sa poche, choqua une fois — comme un rire strangulé.
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