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La Veine de l'Archiviste

Lire le chapitre 5: The First Overt Case

La sonnerie du téléphone de service arracha Julien à son sommeil à quatre heures du matin. Pas un réveil. Le téléphone. La ligne de Section 13.

— Moreau, articula-t-il, la voix encore rauque.

— Pigalle. Un mort. On vous attend.

La communication coupa. Pas de nom, pas de détails. Juste une adresse qu'il dut noter dans le noir, une main tâtonnant sur la table de nuit à la recherche d'un stylo qu'il ne trouva pas.

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Le corps était allongé au centre d'une petite place pavée, derrière la basilique du Sacré-Cœur, là où les touristes ne s'aventurent jamais avant l'aube. La lumière des lampadaires jetait des ombres obliques sur les façades anciennes. Un ruban de police rouge et blanc avait déjà été déroulé en cercle autour de la victime.

— Vous êtes le nouveau ? demanda une voix derrière lui.

Julien se retourna. Une femme se tenait adossée contre un mur de pierre, les bras croisés. Trente-cinq ans environ, des cheveux noirs courts plaqués en arrière, des yeux d'un vert liquide qui semblaient filtrer la lumière plutôt que la refléter. Elle portait un manteau en cuir noir, usé aux coudes, et tenait une cigarette non allumée entre les doigts.

— Julien Moreau, oui. Le transfert…

— Je sais qui vous êtes. Tout le monde sait qui vous êtes, maintenant. Moi, c'est Romy. Romy Lefèvre.

Le nom lui fit dresser l'oreille. Lefèvre. Comme l'antiquaire du Marais. Il ne releva pas.

Elle le guida vers le corps. Un homme, la cinquantaine, costume sombre de bonne coupe, désormais trempé d'une substance qui n'était pas de la pluie. Le sang avait séché en rigoles concentriques autour de lui, comme une mare qui se retire. Deux entailles profondes barraient son cou, écartelées dans un geste qui semblait presque théâtral.

— Autopsie déjà faite, dit Romy en consultant son téléphone. Officiellement : rupture d'anévrisme. Officieusement : quelqu'un lui a vidé de son sang sans ouvrir une seule artère majeure.

Julien s'accroupit près du corps. Les entailles ne saignaient pas. Pas un suintement, pas une ecchymose. Juste une pâleur totale. Une blancheur de cire.

— Des marques de griffes, dit-il. Trois lignes parallèles, de la carotide à la clavicule.

— Mais aucune trace d'ADN animal. Le labo a confirmé. Ni chien, ni loup, ni rien de connu.

— Alors quoi ?

Romy jeta un coup d'œil par-dessus son épaule vers la basilique, dont le dôme blanc se dessinait dans le ciel qui commençait à rosir.

— Vous connaissez la légende des gargouilles de Montmartre ? Celle de la tour Saint-Pierre ?

Julien leva un sourcil.

— Les gargouilles ne sont pas des créatures. Ce sont des pierres.

— Alors vous devriez apprendre à mieux regarder vos pierres, répondit-elle. Parce que celles-là, elles se détachent du bâtiment quand ça les arrange. Les anciens du quartier en parlent depuis des siècles. Des gardiens. On les appelle les *Garouls*. Pas des loups-garous. Des choses plus vieilles. Des choses qui ne chassent pas pour manger.

— Pour quoi, alors ?

Romy ne répondit pas. Elle s'accroupit à côté de lui et indiqua les marques d'un doigt ganté.

— Pour préserver. Pour protéger. Ces griffes-là, c'est un rituel. On fige le corps. On le vide de tout ce qui pourrait raconter l'histoire. Le sang, les souvenirs, les connexions. Quand un Garoul frappe, c'est qu'il veut faire disparaître quelque chose. Pas quelqu'un.

Julien se releva. Dans la poche intérieure de sa veste, il sentait le poids du médaillon. Il n'avait pas pu s'empêcher de le garder sur lui, malgré l'avertissement de Lefèvre. Il s'interdit d'y penser.

— Qui est la victime ?

— Achille Verne. Pas un parent du chef, si c'est ce que vous pensez. Homme d'affaires, collectionneur d'objets religieux, connu dans certains cercles pour ses recherches sur les reliques para-liturgiques.

Julien nota mentalement. Verne. Étrange coïncidence. Ou pas une coïncidence du tout. Il n'était plus sûr de rien depuis quarante-huit heures.

— On a relevé ses effets personnels ?

Romy lui tendit un sac plastique transparent. Un portefeuille, une montre en argent arrêtée à 3h17, des clés, un carnet d'adresses relié en cuir noir, ancien modèle, avec fermeture à élastique.

Julien ouvrit le carnet. Les pages étaient couvertes d'une écriture dense, régulière, légèrement en pente. Des noms, des adresses, des annotations en marge. Il tourna les pages jusqu'à la lettre M.

Son cœur suspendit un battement.

*Moreau, Étienne. 34, rue des Abbesses. Jeudi. Ne pas oublier la promesse.*

Étienne Moreau. Son grand-oncle. Le frère cadet de son grand-père, mort il y a vingt ans dans des circonstances qu'on avait qualifiées de « banal voyage en Suisse ». Personne n'avait jamais expliqué pourquoi il avait quitté Paris sans prévenir, seul, en pleine nuit.

— Romy, dit-il, la voix étrangement calme. Cette victime, Achille Verne. Il a quel âge ?

— Cinquante-sept ans. Pourquoi ?

— Et ce carnet, il est récent ?

— On dirait. Les dates remontent à six mois. La dernière annotation est de la semaine dernière.

Julien referma le carnet lentement. Son grand-oncle était mort en 2004. Mais l'adresse notée, le 34 rue des Abbesses, correspondait à l'appartement où Étienne Moreau avait vécu jusqu'à sa mort. Un appartement que Julien n'avait jamais visité, parce que son père refusait d'en parler.

— Il faut faire un relevé précis de ces annotations, dit-il. Et vérifier les autres contacts. Surtout ceux sous la lettre M.

Romy le regarda, intriguée.

— Vous connaissiez la victime ?

— Non. Mais je crois que je connais quelqu'un qu'il a rencontré récemment.

— Qui ?

— Mon grand-oncle. Mort il y a vingt ans.

Romy ne sourit pas. Elle ne rit pas non plus. Elle alluma enfin la cigarette, tira une longue bouffée, et souffla la fumée vers le ciel qui s'éclaircissait.

— Bienvenue à la Section 13, Moreau. Ici, les morts ne restent pas morts longtemps. C'est le reste qui devient compliqué.

Elle jeta la cigarette à peine entamée dans le caniveau, tourna les talons et se dirigea vers une voiture noire garée en double file.

— On va interroger le gardien de la basilique. Il passe ses nuits à regarder les pierres. S'il y a quelqu'un qui a vu quelque chose, c'est lui.

Julien resta un instant immobile près du corps. Dans sa veste, le médaillon lui semblait soudain plus lourd. Il le sortit et le retourna entre ses doigts sans l'ouvrir. Sur le boîtier, l'initiale gravée captait les premières lueurs du jour. J.

Son père savait. C'était la dernière gravure dans le médaillon. Et soudain, devant ce corps vidé de sang, dans ce matin de Montmartre, Julien comprit une chose qui ne l'avait jamais effleuré auparavant : son père n'avait pas cherché des réponses sur la famille Moreau.

Il avait cherché une issue.

Et il l'avait trouvée, à sa manière.

Julien glissa le médaillon dans sa poche et, par-dessus son épaule, jeta un dernier regard au corps d'Achille Verne. Quelque chose dans la posture du mort semblait presque calme. Presque trop calme, comme si l'homme avait accueilli ce qui lui arrivait. Comme s'il avait su que c'était inévitable.

La promesse. Le carnet d'adresses disait *ne pas oublier la promesse*.

La promesse d'Étienne Moreau. La promesse d'un homme mort depuis vingt ans, adressée à un collectionneur de reliques récemment assassiné.

Quelle promesse un fantôme pouvait-il bien devoir honorer ?