Lumen Reads

La Veine de l'Archiviste

Lire le chapitre 6: Mother's Lie

La nuit s'était refermée sur Paris comme un poing. Julien n'avait pas quitté ses vêtements depuis deux jours, et l'odeur de la paperasse ancienne s'était incrustée dans ses narines. Il fixait la photocopie du certificat de décès que Romy venait de poser sur son bureau, sans la toucher.

— Tu es sûre que c'est le bon ? demanda-t-il.

— Je sais lire, Moreau. Romy s'adossa au mur du petit bureau qu'ils partageaient, les bras croisés. Le document officiel disait « accident de la route, le 12 novembre 1998 ». Mais j'ai recoupé avec les registres de l'Hôtel-Dieu. Le corps n'y est jamais passé.

Julien leva les yeux vers elle. Sa mâchoire était serrée, mais ce n'était pas de la colère. C'était de la peur, cette peur sourde qui le travaillait depuis qu'il avait ouvert la montre de son père.

— Tu as cherché dans les dossiers de la Section, dit-il. Ce n'est pas une coïncidence.

— Non. Romy s'approcha et retourna la feuille. Derrière, j'ai trouvé la version originale, avant qu'elle ne soit « corrigée ». La cause officielle était : « incident d'origine non identifiée, relevé par le service de surveillance métropolitaine ».

Julien connaissait cet euphémisme. C'était la formulation standard de la Section 13 pour tout ce qui ne pouvait pas être expliqué aux mortels.

— « Non identifiée » ? répéta-t-il. Ma mère est morte dans un accident de voiture. Je l'ai vu. J'avais dix ans. Le pare-brise, la pluie, le flic qui nous a dit qu'elle n'avait pas souffert. Ce n'était pas un fantasme.

— Je ne dis pas que tu as rêvé. Je dis que ce que tu as vu était une mise en scène. Romy parlait doucement, mais ses yeux ne cillaient pas. Le rapport original date du jour même. Le rapport falsifié, deux semaines plus tard. Quelqu'un a pris le temps de construire une histoire pour toi.

Julien se leva, fit trois pas vers la fenêtre, puis revint. Le geste de sa mère au volant, sa main qui cherchait la sienne dans la boîte à gants. Il se souvenait de l'odeur du cuir, de la pluie sur le bitume. Il ne se souvenait pas du visage du flic, ni de l'ambulance, ni de l'hôpital. Comme si son souvenir commençait et s'arrêtait à la vitre étoilée.

— Qui avait accès aux registres ? demanda-t-il enfin.

— C'est ça le problème. Romy sortit un second document de sa poche intérieure. La Section 13 a son propre état civil, parallèle à celui de la ville. Les corrections sont signées par le chef de section en exercice.

Julien attrapa le papier. En bas de la page, une signature sèche et régulière : *H. Verne*.

— Verne ? Il a signé ça en 1998 ? Il n'était pas en poste à l'époque.

— Non, mais sa signature est là. Romy haussa les épaules. Soit il a un accès rétroactif aux archives, soit quelqu'un a utilisé son nom. Ce qui, dans une unité comme la nôtre, signifie que ça remonte plus haut que lui.

Julien froissa le document dans sa poche. Il voulait crier, fracasser quelque chose, mais il se força à respirer. Une chose à la fois. Le téléphone sur son bureau sonna — la ligne interne de la Section.

Il décrocha. Un silence, puis une voix filtrée, presque électronique, déformée par un artefact qui n'avait rien de numérique.

— Moreau. Le dossier 1874. Le Vampire de l'Opéra.

La communication s'interrompit. Julien reposa le combiné, le cœur battant contre ses côtes.

— Qui était-ce ? demanda Romy.

— Aucune idée. Il a dit de regarder le dossier 1874. Le Vampire de l'Opéra.

Romy plissa les yeux. Elle ne dit rien, mais Julien la connaissait assez — depuis trois jours, certes — pour voir qu'elle essayait de décider si c'était un piège ou une piste.

— Je connais ce dossier, dit-elle enfin. Il est sur la liste des affaires classées « dormantes ». Le fantôme de l'Opéra Garnier, version officielle. Mais la Section a gardé des notes.

— Pourquoi m'appeler pour ça ?

— Parce que tu es un Moreau, répondit-elle simplement. Et que ton nom est dans chaque dossier de ce bâtiment. Allez, viens.

Elle le précéda dans le couloir. Julien jeta un dernier regard au certificat de décès resté sur son bureau. La photo d'identité de sa mère, prise pour le permis de conduire, le fixait. Il l'attrapa et la glissa dans son portefeuille, aux côtés de la photo du vieux portrait dans la montre.

Les archives de la Section 13 occupaient un sous-sol entier, sous l'ancienne crypte d'un couvent désaffecté, réaménagée en salle des classeurs métalliques. Romy connaissait le chemin sans hésiter. Elle ouvrit la grille du fond avec une clé spéciale, puis se dirigea vers une allée marquée OPÉRA, section XIXe siècle.

— Le dossier 1874 a été répertorié par Verne lui-même, dit-elle en tirant une boîte grise. Mais il a été rouvert il y a trois semaines.

Julien s'arrêta à côté d'elle.

— Rouvert ? Par qui ?

— Par l'archiviste. Claire Delacroix. La femme qui a disparu.

Romy souleva le couvercle. À l'intérieur, le dossier était mince : quelques lettres, une esquisse d'un visage, et une déposition manuscrite sur papier jauni, datée du 12 mars 1874.

Julien sortit les feuilles avec soin. L'écriture était fine, féminine, soulignée d'une encre qui avait bruni avec le temps. Il commença à lire, puis s'arrêta net à la signature.

— Romy. Il leva la page. Lis ça.

Elle se pencha. Ses yeux parcoururent les lignes puis s'écarquillèrent légèrement.

— *Je soussignée, Éléonore Duret, témoin de la première disparition de la saison, déclare avoir vu l'homme au masque de cire quitter la loge impériale par le passage souterrain au moment où le corps a été découvert.*

— Duret, murmura Julien. C'était le nom de jeune fille de ma mère. Ma grand-mère s'appelait Éléonore. Elle est morte en 1968.

Il s'assit sur le dossier métallique, les jambes soudain lourdes. L'Éléonore du document aurait eu cent cinquante ans en 1874 — à moins que le nom ne fût pas une coïncidence, mais un fil tiré à travers les générations. Le même nom qui apparaissait dans les registres de la Section pour chaque affaire depuis deux siècles. Pas seulement « Moreau ». Les femmes aussi. Les Duret, les Lefèvre, les Verne.

— Ce n'est pas une piste, dit-il lentement. C'est un arbre généalogique. Quelqu'un a construit cette affaire pour qu'un Moreau la trouve, un jour. Et cette personne savait que je viendrais.

Romy ne répondit pas. Elle fixait l'enveloppe au fond de la boîte vide, une enveloppe sans adresse, fermée d'un sceau de cire bleue.

— Il y a encore quelque chose. Elle la sortit et la tendit à Julien.

Le sceau portait le même symbole que la montre et la vitrine de Joffrey Lefèvre : un sablier, mais dont les deux cloches étaient remplies de sang, figé au milieu.

Julien brisa la cire d'un geste sec, ouvrit l'enveloppe. À l'intérieur, une unique carte de visite, encore rigide, Calligraphiée en lettres dorées :

*Achille Verne — promesse tenue ou trahie.*

Dessous, une écriture rapide, nerveuse : *Le vampire n'était pas le fantôme. Le fantôme était le gardien. On l'a crucifié pour avoir protégé le secret des veines. Trouve la tombe sous la scène. Claire.*

Julien froissa la carte, puis la relut. Claire Delacroix avait disparu depuis trois jours — mais cette carte avait été placée après le début de sa disparition. Quelqu'un l'avait laissée pour lui.

— Tout ça se rejoint, dit-il à voix basse. Le vampire, le gargouille, ma mère, mon père, Claire. Tout le monde cherchait la même chose : la faille dans la veine des Moreau.

— Ou la faille *créée* par les Moreau, corrigea Romy. La promesse d'Achille à la victime de Montmartre, l'inscription D. et C. — 1987, ta mère effacée des registres. Les fantômes ne hantent pas les vieilles pierres, Julien. Ils hantent les mensonges qu'on a pris soin de polir.

Julien la regarda. Dans la pénombre des archives, la lumière des néons dessinait des ombres sous ses yeux. Elle tenait le dossier 1874 comme s'il contenait une bombe — et c'en était peut-être une.

— Je dois aller à l'Opéra, dit-il.

— Je sais. Romy rangea le dossier, puis la boîte, puis referma la grille avec un claquement sec. Mais si tu trouves une tombe sous la scène, appelle-moi avant de l'ouvrir. Parce que si Claire l'a écrite, c'est qu'elle n'a pas pu la voir elle-même.

Julien rangea la carte dans son portefeuille, contre la photo de sa mère.

— Et si je ne la trouve pas ?

Romy le toisa, un sourire sans joie aux lèvres.

— Alors c'est que le fantôme de l'Opéra n'était pas le seul à avoir un masque.