La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 9: The Silent Testimony
L'atelier d'identification sentait la poussière sèche et le vieux cuivre. Romy referma la porte derrière nous, et le cliquetis de la serrure résonna comme un verdict. Au centre de la pièce, sur un piédestal de marbre noir, trônait un miroir ovale dont le tain semblait respirer par saccades.
— Tu es sûr de vouloir faire ça ? demanda Romy.
Je sortis de ma poche le médaillon contenant une mèche de cheveux de la victime de Montmartre. Un homme qui connaissait le nom de mon grand-oncle, qui avait une "promesse" à tenir avec un mort depuis vingt ans.
— Il n'a pas eu le choix, lui. Moi si.
Le miroir n'était pas froid. C'était ça, le plus dérangeant. Ma main s'enapprocha et la surface se plissa comme une mare sous le vent. Le verre avala mes doigts, puis mon poignet, et soudain je vis autre chose que mon reflet : une silhouette assise dans une chambre aux murs tendus de velours rouge sang.
L'homme était jeune. La quarantaine. Il portait encore sa chemise blanche tachée au col, celle de la morgue, mais ici, dans ce souvenir figé, il semblait vivant. Il se tourna vers moi — ou vers la présence qui l'observait — et ouvrit la bouche.
Sa voix arriva de très loin, comme une radio captant une fréquence interdite.
— Le nom du… watchmaker… est dans le sang.
Le visage du spectre se brouilla, se recomposa. Il répéta la phrase, encore et encore, comme un disque rayé. Puis sa mâchoire se décrocha et un flot noir jaillit de sa gorge, emplissant la pièce de miroir jusqu'à tout effacer.
Je retirai la main d'un coup sec. Le contact avec l'air réel me brûla les doigts.
— "Watchmaker", dis-je. Horloger.
— Le nom de l'horloger est dans le sang, répéta Romy lentement. Il a parlé en français, mais il a dit "watchmaker" ?
— En anglais. J'ai entendu distinctement.
Romy s'appuya contre le mur, croisant les bras. Ses doigts tambourinaient contre son coude, un tic nerveux que je commençais à reconnaître.
— Les membres de la Section 13 ne jurent que par les termes anciens. Le "watchmaker" — ce n'est pas une personne. C'est le nom qu'on donnait à l'ordre, avant.
— La Confrérie de l'Heure d'Argent ?
— Non, avant même ça. Dans les archives non classées, j'ai vu des rapports du XVIIᵉ siècle qui parlaient du "Watchmaker" comme d'une entité. Celui qui remonte les mécanismes du temps. Le gardien originel.
Le silence s'épaissit entre nous. Mon grand-oncle Étienne avait utilisé une métaphore presque identique dans sa lettre : "tu es l'aiguille, le mécanisme, la main qui remonte."
— Et "dans le sang", ajoutai-je. La Veine. Mon père, ma mère, Irène, Camille. Tous liés par le sang.
— Peut-être. Ou peut-être que la victime parlait littéralement : le nom de l'horloger est écrit quelque part dans le sang de quelqu'un.
Je pensai aux sceaux de verre, aux sabliers remplis de liquide rouge que j'avais vus sur les documents classifiés. Le sang comme encre, la Veine comme archive.
Romy décrocha son téléphone portable — un vieux modèle à clapet qui semblait anachronique entre ses doigts — et composa un numéro.
— Jacques ? Oui, c'est Romy. Le dossier que j'ai demandé sur la victime de Montmartre. Le relevé de ses comptes. Je veux tout, y compris les mouvements suspects sur les dix dernières années. Et cherche "enchères" — ventes aux enchères, privées ou non.
Elle raccrocha. Son regard croisa le mien avec une intensité nouvelle.
— Le type payait un loyer de trois cents euros dans le XVIIIᵉ, mais il avait un compte offshore à Genève avec des entrées mensuelles de vingt mille. Aucune source légale. Et son agenda électronique contient une invitation récurrente — "vente privée, objets de collection anciens". Tous les premiers mardis du mois.
— Où ?
— Il est mort avant de recevoir la dernière convocation. Mais Jacques peut remonter la piste. La société organisatrice s'appelle "Au Fil du Temps".
Le nom me frappa comme un coup de poing. Je sortis de ma poche la carte de visite que Joffrey Lefèvre, l'antiquaire du Marais, m'avait donnée avec mépris quelques jours plus tôt. Même police de caractères, même logo — un sablier stylisé, capsule à la verticale.
Romy s'en empara, compara, et me la rendit.
— Ton antiquaire est impliqué.
— Ou il savait que je trouverais le lien.
Le téléphone de Romy sonna. Elle écouta, les sourcils se rapprochant, puis dit "merci" et raccrocha.
— La prochaine vente est prévue dans trois nuits. Sous les Catacombes — l'entrée par le tunnel de la porte Saint-Denis. Lieu réservé aux collectionneurs triés sur le volet. Jacques a déjà un informateur qui peut nous obtenir deux places.
Je sentis la chaleur monter dans ma poitrine, cette ivresse familière qui précède la vérité.
— Et qu'est-ce qu'on y trouvera ?
— Des objets magiques de première génération, d'après Jacques. Des reliques de la Confrérie. Des morceaux de la Veine, peut-être.
Quelque chose ne collait pas. Si l'ordre ancien avait uni les familles gardiennes, pourquoi ses reliques seraient-elles vendues aux enchères sous Paris comme des babioles de collection ?
— Qui organise la vente ?
Romy haussa les épaules. — L'informateur n'a pas voulu donner de nom. Il a dit que le commissaire-priseur portait un masque de cire et qu'il ne parlait jamais. Il a dit aussi…
Elle hésita.
— Il a dit que la dernière fois, une femme est venue qui correspondait à la description d'Irène Moreau. Ta bisaïeule. Celle qui devait être morte.
La pièce me parut soudain plus étroite. La Moire m'avait dit qu'Irène était devenue une porte sous l'Opéra. Mais si elle marchait dans les Catacombes, si elle assistait aux enchères de la Confrérie…
Je pensai à la montre de poche dans ma poche intérieure, dont le balancier battait toujours, même arrêtée. Au cuivre de la clé qui sentir la température de ma main. Au sifflet d'argent que La Moire m'avait donné — trois notes à appeler Claire Delacroix quand les voix deviendraient trop fortes.
— On y va, dis-je. Tous les deux.
Romy esquissa un sourire — le premier sincère que je voyais sur son visage depuis notre rencontre.
— Pour une fois qu'on est d'accord.
Elle ouvrit la porte de l'atelier, et l'air du couloir, plus frais, nous enveloppa. Mais je gardais dans ma bouche le goût métallique du contact avec le miroir, et dans mon oreille, la phrase du spectre.
"Le nom du watchmaker est dans le sang."
Et si ce n'était pas une indication ? Et si c'était un avertissement ?