La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 8: The Debt of La Moire
La Moire habitait un appartement en rez-de-chaussée dans le Marais, au fond d’une cour pavée où l’herbe poussait entre les joints comme si elle refusait tout ordre humain. Aucune plaque sur la porte, seulement un heurtoir en bronze en forme de libellule. Julien le laissa retomber trois fois. Le silence qui suivit fut plus long qu’il n’aurait dû l’être.
Quand la porte s’ouvrit enfin, ce ne fut pas sur un vieux corps. La Moire était grande, mince, avec des cheveux d’un blanc si pur qu’ils semblaient irradier leur propre lumière. Elle portait une robe en soie noire trois fois trop fine pour la saison. Ses yeux étaient d’un violet éteint, mais ils s’allumèrent d’une lueur que Julien connaissait pour l’avoir vue dans les miroirs de son propre sang.
— Moreau, dit-elle sans le regarder vraiment. Elle l’examinait comme une pièce qu’elle n’aurait pas manipulée depuis longtemps. Tu es plus jeune que je l’aurais cru. Mais on dit toujours ça.
Romy se posta un demi-pas en arrière, la main sur le renflement discret de sa veste. La Moire jeta un regard à cette main et sourit sans chaleur.
— Votre petit flic gardien n’a aucune raison de me craindre. La veilleuse n’a jamais versé le sang d’un invité. Entrez. Le thé est déjà servi.
L’appartement sentait le bois brûlé et la bergamote. Des étagères couvraient chaque mur, chargées d’objets que Julien n’osait pas regarder trop longtemps : masques de cire, clochettes de verre, photographies en sépia d’êtres qui ne pouvaient pas toutes être humaines. Au centre, une table basse supportait un service en porcelaine fine. Trois tasses. Elle savait qu’ils viendraient, et qui.
Romy ne s’assit pas. Julien s’assit, parce que les bonnes manières s’apprenaient aussi aux putains centenaires, et qu’on ne négocie pas debout avec quelqu’un qui a vu défiler dix régimes.
— Vous avez fait le déplacement pour le chanteur de Montmartre, dit-elle. Le vampire qui n’en était pas un. Un client. Et vous voulez que je vous parle de ce qui est mort avant lui.
— On me dit que nous avons une dette. La famille Moreau. Vous m’avez demandé de venir. Vous nous avez laissé un fil. Alors voilà, je suis là, et j’écoute.
La Moire leva sa tasse, la fit tourner entre deux doigts aux ongles laqués noirs. Elle regardait le liquide, pas lui.
— 1963. Le Petit Trianon, au bois de Boulogne. Un bal costumé, des mécènes, des artistes, des créatures de tout rang. On y cherchait une chanson — un chant, plutôt, un original, antérieur à Babel. Un grand orchestrateur l’avait volé quelque part sous l’Opéra et voulait l’arranger pour un public de mortels. Le chant se laissait approcher, mais il exigeait une voix. Une voix de cour. Une voix de fae.
— Votre voix, dit Julien.
La Moire hocha la tête. Un geste lent, presque douloureux.
— On m’a retenue une nuit. On m’a coupé la langue avec un poinçon d’argent, pour que je ne puisse pas demander de l’aide. L’orchestrateur n’avait pas compris que la parole n’est pas tout mon art. Le chant s’élevait à travers mes doigts quand je dessinais les notes dans l’air, et l’acoustique du Petit Trianon portait mes gestes aussi loin que mes cordes vocales auraient porté une mélodie. Il m’a scellée dans une cave. C’est votre grand-oncle Étienne qui m’a trouvée. Celui de 1963. Il a brisé la porte, m’a rendu ma langue, et il a attendu que je sois assez forte pour rendre le chant au caveau d’où il venait. Il m’a dit que la dette serait payée.
Romy s’appuya contre une bibliothèque, les bras croisés.
— Une dette de sang ? demanda-t-elle.
— Une dette de veine. Plus durable. Le sang se régénère. La veine, on ne peut que la couper ou la payer. Elle paya, cette dette. Mais la mienne est restée ouverte, parce que la personne qui aura besoin de mon aide n’est pas encore venue. Vous êtes la première de la lignée à franchir mon seuil depuis que j’ai refermé ma porte sur les affaires humaines.
Julien posa sur la table la carte que Claire Delacroix lui avait laissée. La Moire ne la regarda pas.
— Je sais qui écrit ça, dit-elle. Elle n’a jamais su rester en dehors du temps. Nous non plus. Mais elle est plus jeune que moi, là où vous l’avez laissée, et l’archiviste ne devrait pas se perdre elle-même dans ses propres rayonnages.
— Aidez-nous à trouver la tombe sous l’Opéra. La scène. Le caveau de l’orchestrateur.
La Moire remit sa tasse sur la table. Le bruit était net, définitif, comme un cachet apposé.
— Je ne peux pas vous ouvrir la porte, Julien Moreau. Je ne suis jamais entrée dans ce tombeau. Ce n’est pas à moi de céder ce seuil. Mais je peux vous armer. Votre œil voit à travers les illusions — vous le savez, vous l’avez déjà utilisé sans le savoir, chaque fois que vous doutiez d’un visage, d’une règle, d’un crime trop propre. Cette tombe est un nœud de regards croisés. Des sorts qui se regardent les uns les autres. Vous n’y survivrez pas si vous ne savez pas quand regarder avec vos yeux de chair, et quand regarder avec ceux du sang. Et je peux vous apprendre la différence.
Romy s’approcha d’un pas.
— Et vous faites ça gratuitement ?
— Rien n’est gratuit. Je n’ai jamais coupé la corde qui relie votre famille à ma dette. Aujourd’hui, je la tire. Mon prix est celui-ci, et il est unique : vous me promettez que vous vous souviendrez de ce que vous êtes, lorsque vous saurez la vérité sur le contrat de votre famille. Vous ne chercherez pas à le dénouer. Vous ne négocier pas avec les créatures qui vous attendent sous l’Opéra. Vous resterez celui que le Veine a fait.
Le silence dura. Un radiateur cliqueta. L’écho d’un clocher lointain pénétra mal dans la pièce.
— J’accepte, dit Julien.
Romy se tourna vers lui, la mâchoire serrée.
— Quoi ?
— Je promets de me souvenir. Je ne promets rien d’autre.
La Moire le regarda longtemps. Puis, lentement, elle tira de sous la nappe une boîte en bois noir. À l’intérieur, sur un coussin de soie écarlate, reposait un sifflet en argent, ancien, tordu, comme s’il avait été fondu dans un état d’urgence.
— Ce n’est pas une arme, dit-elle. C’est une clé. Un signal. Quand le silence sous la scène sera trop dense, quand les voix de votre famille commenceront à parler toutes ensemble dans votre tête, vous soufflerez dedans. Il ne produit aucun son. Mais il traverse les tons de chair et les tons de temps. Il appelle l’archiviste. Celle qui vous attend.
Julien le prit. Le métal était froid, plus froid que l’argent n’aurait dû l’être.
— Elle est encore vivante ? demanda-t-il. Claire Delacroix n’est pas morte ?
La Moire se leva. Pour la première fois, elle parut presque fragile, comme une silhouette de cire près d’une flamme.
— La morte et la vivante ne font pas toujours deux personnes dans cette ville. Votre mère le sait, quelque part. Demandez à votre sergent de fouiller le dossier — celui que Verne a signé. La signature est l’écriture du corps. Regardez-la.
Romy se racla la gorge.
— Signé par le chef de la Section ? Il n’était pas en poste quand Julien est né.
— Les hommes de la Section ne sont jamais seulement en poste où vous les voyez. Ils sont en poste partout où le Veine a déjà tendu un piège. Achille Verne avait un prédécesseur, et ce prédécesseur avait un lien avec votre mère. Regardez la signature qui précède la sienne au registre des décès non catégorisés.
Julien serra le sifflet dans sa paume. Le froid s’enfonça dans sa propre température.
— Vous saviez pour ma mère ? Vous saviez depuis 1963 ?
— La Moire a des oreilles dans beaucoup de silences. J’ai vu votre mère passer une porte qu’aucun vivant ne franchit deux fois. Pas votre grand-oncle. Pas votre tante. La personne qui tenait la porte était une femme qui lui ressemblait, et qui portait la même montre que vous au poignet gauche. Cette femme a parlé à la vôtre comme on parle à une sœur, pas à une descendante. Si la Banque des morts est sous l’Opéra, vous n’y trouverez pas seulement l’orchestrateur. Vous y trouverez également cette femme.
Julien se leva. Ses jambes étaient lourdes, comme si le plancher de La Moire voulait le retenir.
— Quel nom ? demanda-t-il. Quel nom devrais-je chercher là-dessous ?
La Moire se rassit lentement, vida sa tasse de thé en une gorgée, et posa une pièce sur la table. Une pièce ancienne, pas française, gravée d’une silhouette à la faux.
— Irène, dit-elle. Il n’y en a qu’une. Irène Moreau. Votre arrière-grand-mère. Elle n’est jamais morte, Julien. Elle est devenue la porte.