La Vente Fantôme
Lire le chapitre 1: The Drop
La pluie de novembre collait aux pavés du passage de la Briare comme une mauvaise conscience. Julien Moreau remonta le col de son pardessus, s'arrêta sous l'auvent d'une boutique fermée, et alluma une Gauloise qu'il n'avait pas envie de fumer. Le geste lui tenait lieu de contenance. À quarante-deux ans, il savait que l'on ne se tient jamais aussi bien que lorsqu'on s'apprête à trahir ce que l'on aime.
Le coursier arriva avec dix minutes de retard. Un type maigre, blouson de cuir luisant d'humidité, casque sous le bras, qui leva les yeux au ciel comme pour vérifier que la pluie n'était pas un piège. Il s'appelait Marco ou Manu — Julien ne retenait jamais les prénoms des hommes de Dupont. Ils étaient interchangeables, comme leur dévouement.
« Vous êtes Moreau ? » « Vous avez le paquet ? »
Le coursier ne répondit pas. Il défit une sacoche de toile graisseuse et en tira un tube de carton, scellé à la cire noire, enveloppé dans un plastique bulle. Il le tendit sans un mot. Julien le saisit, pesa son poids — quelques kilos, pas plus — et sentit son pouls s'accélérer comme chaque fois. Il avait beau se répéter qu'il n'était qu'un intermédiaire, que la marchandise ne restait jamais assez longtemps entre ses mains pour qu'il en porte la faute, son corps, lui, ne le croyait pas.
« Vérifiez, dit le coursier. — Pas ici. »
Marco — ou Manu — haussa une épaule. Il était payé pour livrer, pas pour discuter. Il tournait déjà les talons lorsque Julien perçut le bruit. Un raclement de semelles sur le trottoir humide, trop régulier pour un passant, trop discret pour un ivrogne. Son instinct, affûté par quinze ans de marché de l'art et trois de travail pour l'ombre, lui hurla de ne pas se retourner.
« Merde », souffla-t-il.
Il plaqua le tube contre son flanc et bifurqua dans la ruelle qui longeait l'arrière de l'imprimerie Barnier. Derrière lui, la voix du coursier s'éleva : « Hé, où vous allez ? C'est pas le chemin... »
Une détonation sèche — pas un coup de feu, le claquement d'un poing sur une porte — puis des ordres en français, hachés, professionnels : « Police ! Restez où vous êtes ! »
Julien ne courut pas. Il trotta, la cadence contenue d'un homme qui n'a pas de course à faire, mais un chemin à finir. La ruelle déboucha sur une cour pavée, bordée de poubelles métalliques qui résonnaient sous la pluie comme des tambours. Il jeta un regard par-dessus son épaule : deux uniformes se découpaient dans la lumière jaune du passage, silhouettes striées de gouttes. Ils n'avaient pas encore vu sa direction.
Il poussa la porte d'un immeuble industriel, un numéro peint à la main sur le verre dépoli : 18 BIS. Montée d'escalier sombre. Le tube de carton pesait soudain dix kilos. Il monta deux étages, retint son souffle derrière une porte palière à la peinture écaillée. En bas, des pas. Plusieurs paires. Une radio grésilla.
« Dans les caves, dit une voix. Et coupez les issues. Il a un paquet. On veut le paquet. »
Le paquet. Ils ne voulaient pas lui — ils voulaient ça. Tube de carton, cire noire, plâtre d'écolier. L'objet d'un mandat d'arrêt probablement déjà signé quelque part, dans un bureau de la brigade de répression du banditisme, peut-être même au ministère de la Culture, avec un tampon humide et une apostille.
Julien respira. Lentement. La méthode de son ancien maître, le vieux restaurateur Chevallier, le jour de son examen de fin d'études : « Un tableau ne se sauve jamais par la précipitation, Julien. Il se sauve par la patience. »
Il dégagea le tube, fit sauter la cire avec la lame de son Opinel, et en tira le rouleau de toile protégé par un papier de soie acide. Une toute petite chose. Vingt-cinq sur quarante-cinq, deux têtes d'enfants, bouches entrouvertes, yeux noirs comme des regards de puits. L'Enfant au col ouvert, un Modigliani que le monde croyait disparu depuis 1968, volé dans une collection privée de Neuilly dans des circonstances si troubles que la galerie avait préféré toucher l'assurance sans poser de question.
Il le tint à la lumière grise qui filtrait par la fenêtre en verre armé. La touche était là — cette manière de cerner l'œil d'un trait presque négligé, comme si Modigliani avait détesté les visages et les avait aimés à la fois. Le bleu des prunelles, ce bleu qui n'existait que sur sa palette.
« Vous êtes fou », murmura Julien.
Il remballa la toile plus vite qu'il ne l'avait sortie. Les pas montaient maintenant. Deux hommes, l'un lourd, l'autre nerveux — on entendait à la différence de cadence la paire classique d'une équipe d'interpellation. Julien poussa la fenêtre. Elle donnait sur une gouttière, une façade mitoyenne en pierre de taille, à un mètre vingt. Il coinça le tube dans sa ceinture, sous son pardessus, et bascula dans le vide.
La chute fut courte. Assez courte pour que le tube s'écrase contre la pierre avec un bruit sourd qui lui arracha une grimace — et assez longue pour qu'il comprenne, dans la fraction de seconde qui suivit, que la police ne tombait pas par hasard sur un coursier au fond d'un passage de la Briare. Il avait été trahi. Quelqu'un avait vendu le point de chute. Dupont lui-même peut-être, ou quelqu'un de plus haut dans la chaîne.
Il atterrit dans une cour de service, entre deux bâtisses haussmanniennes. Des cordes à linge, des bicyclettes sous une bâche, une vieille traction noire sans roues, posée sur des parpaings. Il passa derrière la voiture, écouta. La pluie martelait le zinc, les gouttières glougloutaient. Aucun cri derrière lui, aucun sifflet. Les policiers n'avaient pas encore compris qu'il avait filé par la fenêtre.
Il marcha jusqu'au bout de la cour, franchit une grille cochère entrouverte, et se retrouva rue du Faubourg-Saint-Martin, dans la foule dense du début de soirée. Il se fondit dans les parapluies, acheta un journal à un kiosque pour cacher le tube sous un pli du canard, et héla un taxi. Le chauffeur jeta un œil à sa silhouette trempée.
« Où, chef ? — Rue de Verneuil. Au bout, au niveau du 14. »
Il s'affala sur la banquette de skaï, le tube contre sa poitrine, tremblant légèrement. Le chauffeur le regarda dans le rétroviseur, vit un homme mouillé qui transportait un rouleau de papier sous un journal, et ne vit rien d'autre. C'est ça, la vraie invisibilité, pensa Julien : être exactement ce qu'on a l'air d'être.
Le taxi se fraya un chemin dans les rues embouteillées par le trafic de six heures. Vingt minutes plus tard, il paya, descendit sous un porche, dégaina ses clés. Sa galerie. Sa faillite. Sa honte, qui lui paraissait soudain le luxe le plus précieux du monde : une honte discrète, qui ne le faisait pas courir.
Il ouvrit la porte. Le téléphone sonnait dans la pénombre. Trois sonneries, quatre, cinq. Il laissa l'appel filer, posa le tube sur la table de chêne couverte de papiers d'inventaire, de factures impayées, d'une liste de prêteurs potentiels qu'il n'avait jamais appelés. La lumière du réverbère parisien tombait en oblique, allumant le verre de la vitrine où dormaient, depuis des mois, trois toiles sans acheteur.
Il prit une profonde inspiration. Il était recherché. Pour trafic de biens culturels, probablement. Et il avait dans son tube un Modigliani que la police aurait vendu son âme pour récupérer. Le problème, ce n'était pas la valeur de la toile — c'était de savoir qui l'avait livré à la police.
Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, il décrocha.
« Moreau ? » La voix était éraillée, placide, celle d'un homme que rien ne surprenait. Pascal Dupont. Derrière lui, le bruit feutré d'un bar, des verres, des rires feints.
« Pas le moment, Pascal. — C'est justement le moment, Julien. Tu as le paquet ? — Je l'ai. — La police t'a moins que tu l'as. On a parlé de toi, là, à l'instant. Tu veux savoir comment la suite se passe ? — Silence. — Tu veux savoir qui a donné l'adresse ? »
Julien serra le combiné. Sa main tremblait de colère, pas de peur. « Pose la question autrement, Pascal. »
Dupont rit doucement, un rire qui n'engageait pas le visage. « Viens demain. Bleu d'Ailleurs, rue Deparcieux. Six heures. On parlera de la toile, de ta dette, et des gens qui tiennent à ce que tu échoues. Ne sois pas en retard, Julien. On n'est plus à l'heure des erreurs. »
La ligne coupa. Julien raccrocha lentement, regarda le tube sur la table, puis le téléphone. Il ne savait pas encore qui l'avait vendu — mais il savait qu'il n'aurait pas de répit longtemps. Il n'était plus un intermédiaire discrètement vénal. Il était une cible, un fugitif, un homme avec un Modigliani dans un tube de carton et une dette qui venait de doubler, quelque part dans le cerveau de Pascal Dupont, au fond d'un bar sans fenêtre de la rue Deparcieux.
Il se passa la main dans les cheveux, ruisselants.
Sa main chercha le tube. Le verrou de la porte était tiré. Mais il savait que quelqu'un, quelque part, connaissait son nom, son adresse, et le poids exact de ce qu'il portait. La seule question qui restait, cette nuit, n'était pas de savoir qui. C'était de décider s'il franchirait la porte demain.
Il regarda le téléphone muet, puis le tube dont la cire fraîchement brisée exhalait encore une odeur d'encre et de mastic.
Il décrocha son manteau. Il ne se coucherait pas. Il ne pouvait pas. Le temps commençait à courir — et les minutes, dans ce métier, étaient des gens armés.
Par la fenêtre, la pluie tombait sur le néon de la vitrine.