La Vente Fantôme
Lire le chapitre 34: The Long Way Home
La pluie battait les vitres de la Renault 20, transformant le boulevard périphérique en miroir sale. Julien tenait l'étui à violon sur ses genoux comme un enfant malade, les doigts crispés sur le cuir usé. Paul conduisait d'une main, l'autre pianotant sur le volant au rythme d'un air que lui seul entendait.
— Tu sais où on va ? demanda Paul.
— Versailles. Le coffre d'Inès.
— Et après ?
Julien tourna la tête vers les lumières de Paris qui s'éloignaient dans le rétroviseur. Le ciel au-dessus de la ville semblait encore rougeoyer, comme si l'incendie qu'il avait allumé dans la salle des ventes continuait de consumer quelque chose.
— Après, on finit ce que ton père avait commencé.
Paul serra la mâchoire. Pendant dix minutes, ils roulèrent dans le silence ponctué par les essuie-glaces. Puis Paul se racla la gorge.
— Le microdot. Tu sais ce que c'est, au juste ?
— Inès m'a dit que son père avait tout documenté. Dates, noms, transactions, sociétés écrans. Un négatif photographique réduit à la taille d'un point. Il fallait une loupe spéciale pour le lire.
— Il existe aussi des lecteurs. Au ministère de l'Intérieur, on en a trois.
Julien ricana sans joie.
— Et toi, petit frère, tu en as un dans la voiture ?
Paul tira son étui à cigarettes de la boîte à gants, l'ouvrit d'un geste sec pour montrer un dispositif métallique logé sous le paquet.
— Toujours prêt. C'est la première chose qu'on m'a apprise à l'école de police.
— On ne t'a pas appris à mentir à ta famille, par contre.
Le silence retomba, plus lourd que la pluie. Paul rangea l'étui sans répondre.
Le coffre de la banque de Versailles était plus modeste que Julien ne l'avait imaginé. Une porte d'acier sombre au fond d'un couloir beige, un employé flegmatique qui ne posa aucune question. Paul montra sa plaque au directeur de l'agence, qui pâlit et leur accorda une salle privée.
Le document qu'Inès avait décrit se trouvait dans une enveloppe kraft, au fond d'une boîte à chaussures remplie de papiers jaunis. Paul l'ouvrit avec des mains d'horloger : un rectangle de verre de la taille d'un timbre-poste, posé sur un petit carton blanc.
— C'est tout ? demanda Julien.
— C'est énorme. Si ce que contient ce microdot est vrai, on tient la comtesse, son réseau, et la moitié du marché noir de l'art européen.
Paul sortit son lecteur de poche, installa le microdot sous l'objectif, et brancha une petite source lumineuse. Sur un écran de la taille d'une carte postale, des documents apparurent, nets comme s'ils venaient d'être tapés.
Julien retint son souffle en voyant les premières lignes. Le père d'Inès avait consigné des années d'activités du réseau de Reuter : des noms, des dates, des adresses de comptes à Genève et Luxembourg, des sociétés écrans aux Antilles, des accords signés avec des musées complices. Et dans la marge, d'une écriture serrée : *"Tableau Caravage — séance de disparition, 14 mars 1972, entrepôt de la Traversière."*
— Elle faisait déjà disparaître des tableaux en 1972, murmura Julien.
— Et probablement depuis dix ans avant ça. Regarde ici.
Paul pointa une entrée datée de juin 1965 : une liste de collectionneurs juifs français dont les biens avaient été confisqués pendant l'Occupation, avec des mentions en face de certains noms : *"récupéré après enquête"*, *"transféré au comte von Reuter"*, *"vendu à New York, pas de traçabilité."*
Julien comprit. La comtesse n'avait pas seulement racheté des œuvres volées dans les années 70. Elle avait hérité d'un réseau de spoliation construit depuis la guerre, passé de génération en génération comme un héritage honteux peaufiné par ses beaux-parents.
— On a ce qu'il faut, dit Paul.
— Pour la faire tomber.
— Pour faire tomber tout le réseau. Ça prendra des mois, des procédures internationales, des commissions rogatoires. Mais cette fois, on a des preuves.
Julien replaça le microdot dans l'enveloppe.
— Qu'est-ce qu'on fait du tableau, maintenant ?
Paul le regarda avec une intensité qui rappelait leur père lorsqu'il parlait des choses qu'il ne fallait pas toucher.
— On le rend aux héritiers. C'est le fils de la famille initiale, les Rossi, qui vit à Rome. Son avocat a contacté Interpol il y a deux ans. Tu le savais ?
— Non.
— C'est la seule chose qui m'a permis de rester couvert sans dérailler, Julien. Savoir que le tableau avait des propriétaires légitimes qui attendaient. Pas des comtesses, pas des barons du crime — une famille d'ouvriers de la banlieue romaine qui a perdu sa mémoire en 1943.
Julien regarda l'étui à violon à ses pieds. Le Caravage pesait contre sa jambe, chaud comme une présence vivante.
— Et si je refusais ?
Paul ne sourit pas.
— Tu ne serais pas sorti de la salle des ventes avec moi si tu voulais refuser.
Vers trois heures du matin, ils rejoignirent les quais de la Seine en amont de Paris, dans un entrepôt désaffecté que Paul utilisait comme point de contact. L'endroit sentait le diesel et la poussière. Un homme en costume sombre attendait sous une lampe unique, les mains enfoncées dans les poches.
— Capitaine Marchand, dit Paul.
Marchand s'avança dans la lumière. Son visage était marqué, le regard plombé de ceux qui venaient de gérer une nuit de chaos. La salle des ventes s'était soldée par dix interpellations, dont Dupont et Keller, mais les deux caïds s'accusaient mutuellement d'avoir tenté d'acheter ce qu'ils savaient être une œuvre fausse — ce qui n'allait pas manquer de réjouir les services fiscaux, expliqua-t-il avec un rictus.
— Le tableau a été placé en salle de scellés, dit Marchand. L'expert légiste va confirmer que c'est un faux. Dans deux semaines, il sera détruit ou restitué à l'assureur.
— Sauf si on lui substitue l'original, dit Paul.
Marchand regarda l'étui à violon.
— Et c'est ça ?
Julien posa l'étui sur une table graisseuse, l'ouvrit lentement. La lumière de la lampe tomba sur la toile, sur cette matière sombre et lumineuse que les Caravage avaient su créer, cette capacité unique de faire exister la nuit dans la peinture.
Marchand s'approcha, admira, recula.
— Vous avez conscience de ce que vous me donnez, Moreau ?
— Le tableau de la famille Rossi.
— Et rien d'autre ?
Julien soutint son regard.
— Rien d'autre.
Dans la Renault, Paul avait gardé le moteur en marche. Il tira une cigarette de son paquet, l'alluma, souffla la fumée par la vitre entrouverte.
— Tu as fait le bon choix.
— Je n'ai pas fait de choix. J'ai rendu ce qui ne m'a jamais appartenu.
Paul hocha la tête, mais ses yeux n'étaient pas dupes.
— Et maintenant ? Qu'est-ce que tu vas faire ?
Julien sortit de sa poche une enveloppe épaisse. Celle que Marchand lui avait remise discrètement avant de partir avec le tableau : une somme d'argent, officiellement pour ses frais de coopération, officieusement pour que son silence soit un peu plus silencieux. Il la glissa dans la boîte à gants de la Renault.
Les essuie-glaces balayaient la pluie. Paul démarra, rejoignit l'autoroute du Sud au petit matin. En face de ses yeux, malgré lui, le visage d'Inès apparaissait. Il pensa à Claire, à Geneviève. À tous ceux qu'il laissait derrière. Mais les rues de Paris se rétrécissaient autour de lui à chaque nouveau jour qui se levait.
— Je crois que je vais à Aix, dit-il enfin.
— Pourquoi Aix ?
— Cézanne. La lumière. Un pays où les gens ne connaissent pas mon nom et où les tableaux ne disparaissent pas des murs.
Paul rit doucement. Puis il sortit de sa poche un objet que Julien n'avait pas vu depuis des années : le briquet de leur père, un Zippo bronze au fond martelé.
— Je me suis dit que tu aimerais peut-être l'avoir. Maintenant que tout est fini.
Julien prit le briquet, le retourna dans sa main. Il pesait presque rien. À l'intérieur, quelqu'un avait gratté une date : 1958, l'année où leur père avait monté sa première affaire.
— Merci, dit-il simplement.
Ils roulèrent vers le sud pendant une heure, dans un silence devenu presque fraternel. Au sortir d'Orléans, Paul s'arrêta sur une aire de repos, coupa le moteur.
— Il faut que je rentre à Paris. Les scellés, les procédures, les commissions.
Julien descendit de la voiture, regarda le ciel qui commençait à s'éclaircir.
— On se reverra ?
Paul lui tendit la main. Julien la serra, sentit la force du bras de son frère, cette force qu'il avait cru perdue dans les malentendus et les mensonges.
— Rentre chez toi, Julien.
La Renault repartit vers le nord, disparut dans un virage, avalée par la route. Julien resta longtemps debout sur le bitume détrempé, l'étui à violon vide à ses pieds et le brieter de son père dans la poche contre la poitrine. Le briquet. Il l'avait rendu, le Caravage. Mais comme il s'approchait de sa voiture de location, il chercha dans la poche arrière du pantalon ce qu'il y avait glissé la veille — un petit geste de prévoyance salaud, inutile, dangereux — et sortit le briquet de son père. Il le tourna dans sa main. Puis il ouvrit l'étui à violon posé dans le coffre de son frère, laissa la pluie mouiller la toile ancienne — celle que la comtesse avait fait à la hâte, la copie de l'atelier — et il s'en alla sans se retourner, laissant la route déserte derrière lui, le ciel s'ouvrir vers le sud, et le fantôme du tableau enfin chez Autre, en paix, avec ceux auxquels il avait toujours appartenu, loin de lui.
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