La Vente Fantôme
Lire le chapitre 33: Brother's Return
Le couloir de service sentait la poussière et le fioul. Les ampoules nues se succédaient à intervalles irréguliers, projetant des ombres mouvantes sur les murs de béton. Julien courait, le violon contre la poitrine, les semelles de ses richelieus claquant sur le sol de ciment.
Derrière lui, très loin maintenant, la rumeur de la salle des ventes s'était muée en clameur, puis en quelque chose de plus grave — des ordres criés, des bruits de lutte, des portes qu'on enfonçait. Marchand et ses hommes étaient entrés. Dupont et Keller allaient devoir expliquer leur petit numéro d'enchères.
Julien ralentit, haletant. Il fallait qu'il trouve une sortie qui ne donne pas directement sous le nez des uniformes. L'étui de violon lui sciait l'épaule, lourd comme un lingot. Il pesait peut-être sept kilos, le Caravage — une toile de rien du tout, et pourtant ce poids-là lui rappelait chaque mensonge qu'il avait accumulé depuis des mois.
Il poussa une porte métallique marquée *Personnel autorisé uniquement*. De l'autre côté, une rampe de chargement donnait sur une cour intérieure fermée par une grille. Fermée. À clé. Naturellement.
Julien jura entre ses dents. Il inspecta les murs, cherchant une issue, un escalier, un conduit — n'importe quoi. Ses mains tremblaient. Il avait déclenché l'alarme lui-même, il avait appelé les flics sur sa propre tête, et maintenant il s'apercevait qu'il n'avait pas réellement prévu la suite. Vendre la toile au plus offrant, oui. Disparaître avec la Vraie toile, oui. Mais où ? Et avec quel argent, quels papiers, quelle vie ?
— Tu as toujours eu le don de foncer sans regarder où tu allais.
Julien sursauta, pivota, l'étui de violon serré contre lui comme un bouclier.
Un homme se tenait dans l'embrasure d'une porte entrebâillée, à cinq mètres de lui. Blouson de cuir noir, jean délavé, cheveux bruns un peu longs. Des traits qu'il connaissait — qu'il connaissait. Il n'avait pas vu ce visage depuis dix ans, mais il aurait pu le dessiner les yeux fermés.
— Paul ?
Son frère s'avança lentement, mains ouvertes, comme on approche un animal effrayé.
— Salut, Julien.
Il y eut un silence. Un vrai. Le genre qui dit plus que toutes les explications du monde.
— Tu es mort, dit Julien. On m'a dit que tu étais mort à Marseille en 78.
— J'aurais dû l'être. Deux types de la D.I.C.S. ont cru que je l'étais. J'ai mis du temps à les détromper.
— La D.I.C.S… ?
— Police judiciaire, section financière. Oui.
Julien sentit le sol se dérober sous ses pieds. Ou peut-être était-ce simplement ses genoux qui cédaient. Il s'adossa au mur de la rampe, glissa lentement jusqu'à terre, l'étui posé entre ses jambes croisées.
— Tu es flic, toi aussi.
— Depuis toujours, dit Paul. J'ai pris le même chemin que toi, au début. Galerie, marchand d'art, les belles promesses. Puis j'ai compris qu'on ne peut pas combattre ce monde-là de l'intérieur sans se salir soi-même. Je travaille en infiltration depuis huit ans.
— Et tu n'as jamais jugé bon de me le dire.
— Je ne pouvais pas. Chaque lettre, chaque appel en venait à tout compromettre. Et puis quand j'ai su ce que tu faisais avec le réseau de Dupont, c'était trop tard. Tu étais trop en profondeur. Je ne pouvais pas m'approcher sans te mettre en danger.
Julien rit. Un rire sans joie, qui sonna creux dans la cage d'escalier.
— Te mettre en danger. Moi. J'ai vendu des toiles volées à des assassins, Paul. J'ai fabriqué un faux Caravage, j'ai escroqué la moitié du monde de l'art parisien en une seule soirée.
— Je sais.
— Et tu voudrais que je croie que tu t'inquiétais pour moi ?
Paul s'approcha encore, puis s'accroupit devant lui, à hauteur de ses yeux. Il avait vieilli — bien sûr qu'il avait vieilli — mais il y avait dans son regard cette même intensité que Julien se rappelait avoir tant admirée, et tant enviée, lorsqu'ils étaient gamins.
— Je suis ici pour la toile, dit Paul doucement. J'ai passé deux ans à traquer le réseau de la comtesse von Reuter. Deux ans pour remonter la piste de ce tableau. Nous avions un indicateur à l'intérieur de son entourage, et il est mort avant de pouvoir me dire où elle l'avait caché. Quand j'ai vu l'annonce de ta vente, j'ai compris que quelqu'un avait retrouvé la trace du Caravage. Je n'ai su que toi que lorsqu'il est arrivé à l'hôtel des ventes.
— Comment tu…
— Le catalogue. La photo. Le cadre. La façon dont la lumière tombait sur la salle. Tu l'as toujours eu, ce tableau, depuis le début ? Non, attends — tu ne l'as pas eu. Tu as fabriqué un faux pour mettre sa mort en scène. Tu as fait croire qu'il était détruit.
Julien ouvrit la bouche, puis la referma.
— Tu as vu juste sur toute la ligne. Tu m'as toujours lu comme un livre ouvert.
— Tu n'étais pas si difficile à lire. Quand tu as filé pendant les enchères, je t'ai suivi.
— Tu étais dans la salle ?
— Dernier rang. Costume gris. Marchand m'a vu, il n'a rien dit. Nous avons un arrangement : je ne me montre pas à visage découvert dans ses opérations.
Un silence s'étira entre eux. Au loin, dans le bâtiment, des bruits de pas précipités et des voix. Pas encore arrivés jusqu'à la rampe. Mais bientôt.
Julien se releva, ajusta sa veste, vérifia d'un geste instintif que l'étui était toujours plein. Il avait tant espéré ce moment pendant des années — retrouver Paul vivant, s'expliquer, recommencer. Mais maintenant que c'était là, il ne savait plus quel rôle jouer.
— Qu'est-ce que tu attends de moi, Paul ? Tu veux la toile ? Tu veux que je me livre avec elle ?
— Je veux que tu m'aides à finir la mission.
— Quelle mission ?
— La liste. La comtesse tient un registre codé de ses transactions, stocké sur microfiches. Nous savons qu'il est dans un coffre de la banque de Versailles, mais nous n'avons jamais réussi à l'atteindre. Sa protection est trop solide, trop proche d'elle. Mais toi… tu as obtenu quelque chose d'elle, non ? Une trace, un document, une confession ?
Julien regarda son frère. Vraiment. Le même pli entre les sourcils quand il réfléchissait trop vite. Le même tic de doigts sur la cuisse quand il était nerveux.
— Inès, dit-il lentement. Son père. Elle m'a donné un moyen d'accéder au dépôt.
Paul respira. Un soulagement visible, profond.
— Alors nous pouvons le faire. Toi et moi. Nous pouvons la démolir.
Le mot résonna dans la cage de la rampe. *Démolir*. C'était bien ce que Julien voulait faire depuis des mois. Démolir la comtesse, démolir Dupont, démolir tout ce système qui le tenait dans ses griffes.
— Et la toile ? demanda-t-il.
Paul regarda l'étui de violon.
— Elle est à toi. Juridiquement, elle n'existe plus. Officiellement, l'original a été détruit en 1973. La toile que tu as mise aux enchères est un faux, et elle est en train d'être saisie à l'heure qu'il est. Si les experts ont la preuve que le vrai est entre tes mains…
— Ils n'en ont pas, dit Julien. Pas encore. J'ai pris des précautions.
— Alors elle est à toi. Pour toujours. À condition que tu me donnes de quoi faire tomber la comtesse.
Julien pesa le poids de l'étui. Sept kilos. Sept kilos de carbone, de pigments, de mensonges et de vérité. Sept kilos qui pouvaient lui acheter une nouvelle vie — le prix d'une renaissance après dix ans d'enfer.
Puis il pensa à Geneviève, qui attendait sous un nom d'emprunt dans une chambre meublée du onzième. À Claire, dont les yeux s'étaient chargés de honte lorsqu'elle croyait que personne ne regardait. À la voix de Paul dans sa tête, dix ans plus tôt : *Tu sais ce qui est juste, Julien. Tu le sais toujours. Tu as juste peur de le faire.*
— J'ai soixante heures de marge avant que la comtesse sache que son registre est menacé, dit Julien en se redressant. Inès m'a donné un rendez-vous à la banque de Versailles à la mi-journée, sous un prétexte que personne n'oserait contrôler. Tu seras avec moi. On fera ça proprement.
Paul lui sourit. Un vrai sourire, le premier depuis dix ans.
— Tu as changé, Julien.
— J'ai surtout arrêté de m'entendre mentir.
Il y eut un bruit sourd derrière eux. Des pas lourds dans l'escalier de service.
— Marchand arrive, dit Paul. Par ici. Il y a une issue par le garage, une porte côté cour qui n'est pas surveillée. Ils laissent toujours passer les livreurs.
Julien empoigna l'étui, suivit son frère dans la pénombre du couloir.
— Après toi, dit-il.
Et pour la première fois depuis des années, il savait qu'il n'était pas seul dans le noir.
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