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La Vente Fantôme

Lire le chapitre 4: A Canvas in the Attic

La camionnette bringuebalait sur un chemin de terre que la carte prétendait être une route. Julien Moreau avait quitté Paris à l’aube, l’enveloppe anonyme glissée sous la portière de sa 604 à peine scellée. Un papier sans nom, sans en-tête, juste une adresse griffonnée en Burgundie et trois mots : *Judith est là.*

Il aurait dû se méfier. Il se méfiait. Mais Dupont lui avait accordé trois jours pour trouver un expert, et la dette pesait comme une corde autour du cou. Alors quand on lui offrait une piste vers un tableau disparu—une *Judith*, possiblement la toile du Caravage perdue depuis 1968—il n’avait pas le luxe du doute.

La bâtisse apparut derrière un rideau de platanes : un manoir délabré aux volets clos, son toit affaissé comme une épaule fatiguée. Une pancarte rouillée annonçait *Domaine de la Roche-Blanche, à vendre*. Personne ne viendrait acheter ça, pensa Julien en coupant le moteur.

Le silence de la campagne l’enveloppa. Un corbeau croassa depuis un arbre mort.

Il sortit, fit craquer ses doigts, et poussa la porte principale. Elle céda sans résistance, comme si elle l’attendait.

Le vestibule sentait la poussière, la moisissure et quelque chose de plus âcre—une odeur de pourriture organique que Julien préféra ignorer. Des draps couvraient des meubles fantômes. Ses pas éveillèrent des échos sur le parquet nu. Il dénicha une lampe torche dans sa poche, la fit claquer, le faisceau dansa sur des murs couverts d'une tapisserie mangée par les vers.

Le motard qui avait tenté de l’intercepter la veille… il avait grillé un feu rouge pour le semer. La police l’avait décrit dans la presse comme un « témoin important ». Maintenant il était là, seul, dans une maison qui n'apparaissait dans aucun registre, sur la foi d'une phrase anonyme.

Il haussa les épaules. La dette était une meilleure conseillère que la prudence.

Une heure de fouille méthodique dans la salle de séjour, la cuisine et la bibliothèque lui donna des photos de famille (des inconnus aux moustaches tombantes), des assiettes fêlées et un aquarium vide. Rien. Pas un tableau de valeur, pas même une gravure. Il commençait à croire—ou espérer—qu’il s’agissait d’un piège, quand son pied heurta une marche en bois sous le tapis du couloir.

Un escalier étroit s’enfonçait dans l’obscurité.

Le grenier.

L’échelle grinça sous son poids. Julien émergea dans un espace bas de plafond, traversé de poutres fantomatiques. La lumière de sa torche accrocha des caisses de pommes pourries, des valises éventrées, une bicyclette rouillée à moitié avalée par une montagne de journaux jaunis. Et, tout au fond, adossé à la charpente, un objet rectangulaire sous un drap poussiéreux.

Son cœur rata un battement.

Il traversa le fatras, arracha le drap d’un geste sec. Un nuage de poussière s’éleva, dansant dans le faisceau.

Et là—sur un châssis dont le bois avait verdi—une toile.

Julien la reconnut immédiatement. Le clair-obscur violent, la lumière tombant sur la gorge offerte de Judith, le bras d’Holopherne rejeté en arrière, la servante aux yeux durs. La Judith de Caravage, disparue de la collection privée d’un banquier berlinois en 1968, pendant les grandes manœuvres de la migration de trésors européens vers les coffres suisses.

Une œuvre que tous les spécialistes croyaient volatilisée—ou détruite—depuis vingt ans.

Julien s’accroupit devant le tableau. Ses mains tremblaient légèrement. Il passa un doigt sur la brosse de craquelures anciennes, la texture de la peinture maculée de saleté. Il n’avait pas besoin d’être un expert pour savoir que c’était authentique. L’énergie brute de la composition, la subtilité de la lumière venant de nulle part, le rendu presque photographique de la chair en souffrance.

La dette de 500 000 francs venait de fondre. Ce tableau vaudrait des millions.

*Judith est là.* L’anonyme avait dit vrai.

Un bruit lui fit lever la tête. Un frottement, juste au-dessus, de l’autre côté d’une poutre.

Julien se redressa lentement, la torche pointée vers la source du bruit. Les ombres du grenier semblaient vivantes, dansantes, comme si le bâtiment entier respirait.

Il avança, contourna une pile de caisses éventrées, et trouva une trappe ouverte dans le plancher—une trappe menant vers une autre partie du toit. De la lumière filtrait à travers des planches mal ajustées. Il grimpa le long d’une échelle branlante jusqu’à un second espace, plus petit, plus sombre.

Et il le vit.

Un corps était étendu sous un amas de toile goudronnée, son bras tendu comme pour attraper quelque chose qu’il n’atteindrait jamais. La peau grise, les yeux ouverts, fixant la poutre au-dessus de lui. Un homme, la cinquantaine, en costume de ville—un costume déchiré par endroits, taché de brun sombre.

Le plancher autour de lui était maculé. Le sang avait séché depuis plusieurs jours, sautant aux yeux, indélébile dans la pénombre.

Julien recula. Sa cheville heurta un seau de peinture rouillé qui dégringola dans le vide avec un fracas de cauchemar, rebondissant sur les marches de l’échelle avant de s’enfoncer dans l’obscurité du grenier avec un bruit sourd.

Il resta figé une seconde, le souffle coupé.

Puis il entendit des pas. En bas.

Des pas lourds, rapides, traversant le vestibule.

Julien bondit. Il ne se retourna pas pour regarder le cadavre. Il ne pensait plus à Dupont, plus à la dette, plus à la Judith. Il pensait au couloir sombre, à la fenêtre arrière, à la 604 garée devant la maison—une voiture visible de n’importe quel angle.

Il dégringola l’échelle du grenier dans un bruit sourd, manquant de se tordre le pied, traversa le couloir en aveugle, heurta une porte qu’il força, et se retrouva dans une cuisine délabrée. Une fenêtre donnant sur un champ cultivé. Loin, très loin, une ligne d’arbres.

Dans le vestibule, les pas s’approchaient, de plus en plus fort.

Julien ouvrit la fenêtre, fit passer une jambe, bascula dans l’air froid du matin. Il atterrit dans une touffe d’orties, roula sur lui-même, se releva. Il courut. Il ne regarda pas derrière lui. Derrière lui, il y avait un cadavre dans un grenier et une *Judith* perdue depuis vingt ans. Il courut vers les arbres.