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La Vente Fantôme

Lire le chapitre 5: Clean Slate

Il traversa le périphérique sous une pluie fine, la Golf de location crachant une fumée blanche dans l'air froid de la nuit parisienne. Ses mains tremblaient encore sur le volant, mais ce n'était plus de peur. C'était d'excitation. Il serra le volant jusqu'à ce que ses jointures blanchissent, puis relâcha. Non. Calme. Un homme qui va voir un usurier avec un plan en tête n'a pas le droit de trembler.

Il se gara à deux rues du Bleu d'Ailleurs, coupa le moteur. Le silence retomba, épais. Il baissa la tête sur le volant, respira. Une œuvre de Caravage. Perdue depuis des siècles, peut-être jamais cataloguée. Et le cadavre dans le grenier en était la preuve vivante, pour ainsi dire, que quelqu'un la cherchait déjà. Quelqu'un qui avait peut-être tué pour elle. Quelqu'un qui savait peut-être qu'il était venu.

Mais ce quelqu'un ne savait pas où elle était maintenant.

Il sortit de la voiture, fila sous la pluie vers le bar. L'enseigne bleue bourdonnait, malade, au-dessus de la vitre sale. À l'intérieur, une odeur de cigarette froide et de bière renversée. Dupont était au fond, dans sa banquette habituelle, vêtu d'un costume beige trop clair pour la saison. Il leva les yeux de son verre de pastis sans sourire.

« T'as mis le temps, Moreau. »

Julien s'assit en face de lui. Le cuir de la banquette craqua. « J'ai fait ce que tu as demandé. »

Dupont plissa les yeux. Il était mince, presque fragile, mais son regard était une lame retournée dans la poche. « Le Modigliani ? »

« Le Modigliani est en sécurité. Mais j'ai mieux. »

Il sortit une photo de sa poche intérieure, une trentaine de centimètres carrés de papier glacé. Il la posa sur la table entre eux, la fit glisser. Dupont la regarda, puis la prit. Un silence. La glace dans son pastis fondit un peu.

« C'est quoi, ça ? »

« Judith décapitant Holopherne. Caravage. Perdu depuis le XVIIe siècle. »

Dupont inspecta la photo de plus près. Son index suivit la courbe du cou tranché, la lumière cruelle sur la lame. « Putain », murmura-t-il. Il releva les yeux. « Où tu l'as trouvée ? »

« Un grenier en Bourgogne. Propriété abandonnée, héritage d'un collectionneur mort dans les années soixante. Personne n'y est entré depuis. »

« Et le Modigliani ? » Le prénom sonnait bizarre dans sa bouche. « Tu le gardes pour toi ? »

Julien fit un geste vague. « Le Modigliani sera vendu plus tard. Plus difficile à blanchir, trop connu. Celui-ci… » Il tapota la photo. « Celui-ci est une page blanche. Personne ne le cherche, personne ne l'attend. On peut lui donner un passé, un pedigree, une vie entière inventée. Et les acheteurs vont se battre pour le croire. »

Dupont le regarda longuement. Il reposa la photo, but une gorgée de pastis. « Tu me dois cinq cent mille francs. Tu me racontes que tu vas trouver un acheteur pour un Caravage invisible, avec un faux certificat, en un mois. »

« Je te raconte que je vais organiser une vente aux enchères à Paris. Une belle salle, des catalogues, des hauts-de-forme. Le tableau sortira d'une collection suisse privée, discrète, réputée. Pas un faux, Dupont. Une œuvre qui a dormi dans un coffre pendant trente ans et qui se réveille enfin. Les musées voudront prouver qu'elle est vraie, les marchands voudront prouver qu'elle est fausse, et tout le monde parlera d'elle. C'est exactement comme ça qu'on crée un chef-d'œuvre. »

Dupont leva un sourcil. « Tu parles beaucoup. »

« Parce que cette fois, j'ai quelque chose à dire. »

Le silence s'étira. Dupont termina son verre, le fit tourner dans sa main. La lumière basse du bar dessinait des ombres sur son visage. « Le tableau est chez toi ? »

« Non. Caché. Personne ne le sait, pas même mon assistante. »

« Et la provenance ? Le vrai travail. La Suisse, tu dis ? »

Julien hésita. Il choisit ses mots avec soin. « J'ai un contact. Un restaurateur à Bâle, un certain Reymond. Son frère était conservateur de musée. Ils ont travaillé sur des collections discrètes depuis des années, ils connaissent les formulaires, les cachets, les papiers qui font foi. Et il y a un lien avec mon père… »

Il s'interrompit. Trop d'informations. Dupont n'avait pas besoin de connaître le rôle de son père dans cette histoire. « Un lien professionnel. C'est tout. »

Dupont le dévisagea. Il avait le don de lire entre les lignes, et Julien le savait. Mais il avait décidé de s'en tenir à des demi-vérités. Le Caravage était réel. Le plan de vente était réel. Le contact suisse était réel, quoique hypothétique. Ce qu'il taisait, c'était la lettre, le compartiment caché, l'ombre de son père planant au-dessus de tout cela comme un juge silencieux.

Dupont posa la photo dans sa poche intérieure de son blazer. « Je garde ça. Preuve. Si tu m'entubes, si ce tableau n'existe que dans ta tête, je te coupe les doigts un par un, et je commence par le pouce. Tu piges ? »

« Je piges. »

« Tu as une semaine pour me montrer une esquisse de provenance. Des papiers, quelque chose de concret. Ensuite, on parle de la vente. Et le mois court, Moreau. Chaque jour qui passe, tu vieillis de deux. »

Julien se leva. Sa chaise racla le sol. Il regarda Dupont dans les yeux, une seconde de trop, pour lui montrer qu'il ne cédait pas.

Quand il sortit, la pluie s'était arrêtée. Il marcha dix minutes, tourna dans sa rue, passa devant la devanture éteinte de sa galerie. Il ne s'y arrêta pas. Il savait que la lumière à l'étage était allumée.

Claire était assise au comptoir de la petite cuisine quand il entra par la porte arrière. Elle lisait un journal, un café froid posé près d'elle. Trentenaire, rousse, lunettes cerclées, elle avait un œil impitoyable pour les faux et un dévouement à toute épreuve pour lui, ce qui était, il le savait, une forme de folie partagée.

« Tu as l'air d'avoir traversé un orage », dit-elle.

« Plusieurs. » Il s'assit en face d'elle, fourbu. « Claire. Je vais te dire quelque chose que tu ne pourras pas oublier. Et si tu veux partir après, je te laisserai faire. »

Elle ne broncha pas. Elle éteignit le journal, le plia, le posa sur la table. « Dis toujours. »

Il lui raconta tout. Ou presque. Pas le cadavre – pas encore. Pas la course dans la nuit. Il lui parla du Caravage, de la fouille dans le grenier, du lien avec Bâle, de la dette écrasante et de l'échéance. Il ne lui avait jamais parlé de ses affaires avec Dupont. Lui-même avait mis du temps à s'y résoudre, et le fait de le dire à voix haute, ici, dans la lumière crue de la cuisine, lui fit l'effet d'un aveu.

Quand il eut fini, Claire ne dit rien pendant une longue minute. Puis elle se leva, alla à la fenêtre, regarda la rue déserte.

« Tu me demandes de t'aider à faire passer un meurtre pour une œuvre d'art », dit-elle.

« Je te demande de m'aider à payer une dette. La façon dont on y arrive… » Il haussa les épaules. « C'est de la poésie, pas du crime. »

« C'est du faux, Julien. Tu as passé quinze ans à dénoncer les faux, à rendre des expertises, à faire condamner des gens pour ça. »

« Et je suis encore endetté », dit-il. « Tu vois bien où m'a menée l'honnêteté. »

Elle pivota vers lui. Il y avait dans ses yeux une lueur qu'il ne sut pas déchiffrer. Peut-être de la colère. Peut-être de la fascination. Les deux se ressemblaient chez elle.

« Le restaurateur à Bâle », dit-elle lentement. « Tu as un nom ? »

« Reymond. E. Reymond. »

Claire plissa le front. Elle alla à son classeur, l'ouvrit, feuilleta des cartons cartonnés. Elle en sortit une fiche. « E. Reymond. Étienne Reymond. Restaurateur, installé à Bâle, ancien de la collection Beyeler. Il a travaillé sur une dizaine de certificats d'authenticité, il a la réputation d'être intègre. S'il accepte de mentir pour nous… »

« Il n'acceptera pas », dit Julien.

« Alors on lui fera croire que c'est vrai. »

Julien la regarda. Pendant un instant, il se vit de l'extérieur : un homme ruisselant encore de la boue d'un grenier bourguignon, complotant avec son assistante une falsification d'œuvre majeure pour échapper aux griffes d'un usurier corse. Cette image aurait dû le révulser. Au lieu de cela, il sentit une chaleur étrange monter dans sa poitrine.

« On a besoin d'un peintre, pas d'un restaurateur », dit-il. « Quelqu'un de très, très doué. Quelqu'un de discret. »

Claire mit ses lunettes, ferma son classeur. « Je connais un type. Il s'appelle Anton. Il ne travaille que sur commande. Et il a la particularité de ne jamais poser de questions. Mais il est cher. »

« La dette, c'est cinq cent mille », dit Julien. « Une fois qu'elle est payée, le reste est à nous. »

« Si jamais il y a un reste. »

« Il y en aura un. » Il se leva, marcha vers la porte de la petite pièce qui servait de stockage. Derrière une étagère, un panneau coulissa sans bruit – le fameux coffre que lui avait laissé son père, et dans lequel reposait désormais le Modigliani. Il n'ouvrit pas le coffre. Il posa sa main sur la surface métallique froide, comme sur le front d'un malade.

« On va faire les choses proprement », dit-il à voix basse. « On va créer l'œuvre d'art parfaite. Pas la peinture – la peinture existe déjà. Ce qu'on va créer, c'est son histoire. Et quand un musée la voudra, on ne la lui donnera pas. On la lui vendra. »

Il se retourna. Claire le regardait toujours, les bras croisés.

« Tu es prêt à aller te faire couper en morceaux par Anton ? »

Julien sourit. Pour la première fois depuis des semaines, il sentit la pression dans sa poitrine se dissiper un peu.

« J'ai survécu à pire. »

*Ils dînèrent d'un quignon de pain et de fromage entre les cartons d'archives de la galerie. Vers minuit, Claire partit, laissant Julien seul dans le silence des rayonnages. Il sortit de sa poche le cigarette case en argent de son père, l'ouvrit. Il était vide. Les cigarettes étaient parties depuis longtemps, remplacées par une lettre pliée et le souvenir d'un compartiment secret. Il relut une dernière fois la phrase écrite d'une écriture serrée – *en vue claire* – puis il replia la lettre, la remit dans le compartiment, referma le boîtier.*

*Il le glissa dans sa poche, éteignit la lumière, et monta se coucher. Dans son sommeil, il rêva d'une épée, d'une tête coupée, et de deux mains qui applaudissaient lentement dans le noir.*