L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 1: Leaving on the Wind
Le vent d’ouest mordait la Seine par rafales, faisant claquer l’enveloppe de coton verni dans un bruit de voile qu’on hisse. Étienne Vautrin tournait le dos à la température glacée, les doigts gourds, chaque nœud vérifié deux fois — le filet, les suspentes, la corde de l’ancre. Sur le terre-plein des Tuileries, à demi éclairés par des lanternes sourdes que les gardes tenaient baissées, deux hommes de son équipe chargeaient les sacs de sable dans la nacelle d’osier. Autour d’eux, la ville était une masse noire, inquiète, qui retenait son souffle derrière ses barricades.
« Le lest est fair. »
Étienne jeta un coup d’œil au ciel. Les nuages couraient, déchiquetés, entre les cheminées du Louvre, et la lune ne se montrait que par lambeaux, éclairant des instantanés de toits d’ardoise, de flèches d’églises, de fumées qui montaient de milliers de feux couverts. Paris, meurtri, affamé, mais qui gardait encore le poing serré. Lui ne pensait pas à Paris. Il pensait à la poste, à la route, aux courriers qui devaient passer. Il pensait à la lettre de sa mère, qu’il avait glissée dans son manteau la veille, et qui n’était pas partie.
« Les sacs postaux. »
On les hissa — trois sacs de cuir épuisé, marqués au pochoir d’un aigle impérial qu’on avait gratté à la hâte, avec la date du jour imprimée dessus. Étienne les cala entre ses jambes et la paroi de la nacelle, puis vérifia son baromètre, ses instruments, la petite lampe-tempête qui pendait au mât central. Une carrière entière et chaque décollage le retrouvait avec les mêmes gestes précis, le même ordre intérieur qui tenait la peur à distance. Ce soir, la peur était plus forte que d’habitude.
De la rue de Rivoli, on entendait le grondement lointain des batteries prussiennes sur les hauteurs de Châtillon. Un tambour raclait quelque part entre les colonnes du Sénat. Il ne dit rien, mais il pensa à Frédéric, son frère, qui était tombé sur la route de Sedan avec les autres, dans la boue, sans un cercueil. Il serra la mâchoire et attacha une dernière sangle.
« Prêt à partir », dit-il, la gorge sèche.
Un messager à cheval approcha au trot ; un cavalier maigre, les yeux fiévreux, une sacoche d’ordonnance battant contre sa selle. Il sauta au sol, acéré, tendit une lettre dans une enveloppe couleur de vieux papier, sans marque officielle.
« Du commandement général, dit-il essoufflé. Pour vos mains seules. »
Étienne prit l’enveloppe, sentit le papier épais, glacé, et en rompit le sceau sans quitter le messager du regard. Le garçon ne connaissait pas, il le savait. La lettre était courte, écrite d’une main fine, nerveuse, presque féminine, comme on apprend à bien faire dans les bureaux des ministères. Elle portait le tampon d’un régiment fantôme : *État-major, Section des voies aériennes*. Étienne plissa les yeux sous la lanterne.
*Vautrin,* disait la lettre, *abandonnez votre route postale de ce soir. À minuit, présenté au dépôt des locomotives de la gare du Nord, porte des marchandises. Vous trouverez un homme qui vous demandera si le vent du Sud est propice. Vous répondrez : il l’est pour les aigles. Il vous remettra un pli scellé. Ensuite, vous suivrez ses ordres jusqu’au lever du jour. Cette mission est secreto. N’en parlez à personne.*
Pas de signature. Une simple griffe, trois lettres : A. D.
« Qui vous envoie ? » demanda Étienne, tenant la lettre entre deux doigts comme une chose sale.
« Je ne sais pas, mon capitaine. On me l’a donnée au poste de la Bastille il y a une demi-heure, avec l’ordre de galoper ici. »
A. D. — des initiales qu’il connaissait, de nom, par la rumeur. Aristide Delafond, le conseiller de Gambetta pour les affaires de guerre souterraine, un homme aux cheveux blancs qu’on ne voyait jamais dans la lumière. Une légende vivante des bureaux. S’il s’adressait personnellement à un simple pilote de courrier, ce n’était pas pour une réexpédition de correspondance féminine.
« Décrochez votre remorquage », dit-il d’une voix sourde à ses hommes. « On ne part pas en ville. On passe au nord. »
Les deux aérostiers halèrent, et le ballon se balança, énorme au-dessus de la nacelle, la soie grognant sous le vent. Étienne remit la lettre dans l’enveloppe et la glissa sur sa poitrine, contre sa chemise. Il poussa l’ancre du pied et monta, ses semelles claquèrent sur le plancher d’osier. Le décollage se fit dans un silence qui ne ressemblait pas aux départs ordinaires, pas de plaisanteries, pas de bouteille cassée sur la nacelle comme on faisait dans les jours heureux. L’air était chargé de danger, de brume et de fièvre.
« Lâchez », commanda-t-il.
Les mains tombèrent. La terre s’éloigna mollement, comme un océan reculant d’un quai ; la lampe sur le terre-plein devint une étoile tremblotante, les lumières de Paris s’espacèrent, se fondirent en rivières de lucioles le long des boulevards, et les toits dérivèrent sous lui. Encore quatre cents mètres, encore deux cents, il tira la corde de la soupape pour stabiliser à une hauteur qui le tenait dans l’ombre relative des nuages les plus bas.
Sous lui, la Seine noir luisait entre les ponts. Il la suivit à la boussole, cap au nord, la pointe de son béret trempée par un crachin qui commençait à se lever. La gare du Nord — on la devinait plus qu’on ne la voyait : un immense vaisseau sous verrière, des faisceaux de vapeur qui s’élevaient comme des respirations de baleine. Des feux brillaient par baies au sommet des cheminées, des trains de marchandises immobilisés, des convois de blessés, les derniers trains qui circulaient avant que l’encerclement ne soit complet, avant que tout soit figé comme des mouches dans l’ambre.
Il descendit en spirale, coupa son brûleur, laissa le vent le pousser vers le triangle éclairé du dépôt des locomotives. Il reconnaissait la place, les rails abandonnés, une charrette retournée, un tas de boulets de fonte alignés comme des œufs de pierre.
Ce fut là, à trois cents mètres peut-être, que le ciel déchira.
Un bruit au-dessus du vent, plus sec qu’un coup de tonnerre, plus intime qu’un orage — une déflagration qui fit vibrer l’air jusque dans ses os, et une traînée de flammes pâles traversa le champ de nuages à moins d’un mètre devant sa proue. Une seconde plus tard, le son de l’obus arrivait, fracassant, aspiré par lui ; la nacelle fut prise d’une secousse latérale, comme si un géant l’avait frappée d’un plat de la main. Il tituba, se rattrapa au mât jusqu’à s’écorcher la paume. La soie gondola un instant, des cercles de déchirure apparurent au centre, mais tinrent.
« Trop bas », souffla-t-il.
Trois secondes après, une colonne de terre et de fer s’éleva du sol, à l’extrémité du dépôt où il se préparait à descendre. Les batteries prussiennes ajustaient leur tir sur la zone des chemins de fer, cherchaient les trains, trouvaient une cible de fortune dans ce ballon qui s’annonçait contre un halo de nuages clairs. Étienne ne prit pas le temps d’avoir peur. Il lâcha du lest, une poignée entière de sable, et le ballon bondit, s’enfuit, grimpa dans le noir pur au-dessus des couches de crachin.
En dessous, le paysage s’enfonça dans la nuit sans repères. L’obus avait déchiré un coin du filet, mais l’enveloppe résistait, la masse d’air était stable. Il régnait par habitude, par colère, la lèvre fendue par une écharde d’osier, et quelque chose en lui s’était effacé — la route habituelle du courrier n’existait plus ; il avait traversé une ligne invisible, et le pli de la lettre contre sa poitrine lui paraissait soudain brûlant comme un fer.
Il n’était pas très loin au-dessus de la gare, et pourtant le dépôt des locomotives semblait avoir disparu, remplacé par un trou de flammes qui couvaient sous une pluie de poussière. Il ne pouvait plus descendre là. Pas avant de savoir qui l’attendait, ce qui se tramait, pourquoi un obus prussien, visé du haut de Châtillon, était tombé précisément à l’endroit où une lettre lui ordonnait de se poser à minuit.
« Opportun, dit-il à voix haute dans la solitude de la nacelle. Trop opportun. »
Il vira vers l’est, vers les toits noirs des arrondissements, pour prendre un peu d’altitude et souffler, réfléchir, chercher un toit éteint où se poser sans attirer les yeux. Paris, sous lui, était grande ouverte, une blessure dans la nuit, et quelque part, entre les rails et les vapeurs de la gare, un homme attendait une réponse au mot de passe.
Une question lui vint, nette, froide au milieu de l’agitation chaude de son cœur : *Sur quoi suis-je tombé, et qui m’y a fait tomber ?*
Il serra la corde de la soupape, prit de la hauteur, et laissa le vent du nord le porter en silence, un oiseau fou qui ne savait plus où poser sa tête.