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L'Aérostier de Paris

Lire le chapitre 2: The Unseen Passenger

La nuit lui collait à la peau. Étienne coupa le brûleur, laissa l’enveloppe du ballon se dégonfler dans un soupir de toile trempée. L’ancre mordit dans le pavé mouillé d’une place qu’il ne connaissait pas — quelque part entre Ménilmontant et le diable, à en juger par la silhouette des toits qui se découpaient à peine dans la brume. Le silence, après le crépitement des obus, était une autre forme de violence.

Il sauta à terre, le câble encore humide de la nuit, et compta ses pas dans le brouillard. Le message scellé — la lettre qu’il n’avait pas osé ouvrir — pesait dans sa veste contre sa poitrine, comme un cœur en trop. *Gare du Nord.* Le rendez-vous semblait impossible, à deux lieues d’ici, mais les ordres étaient les ordres. Ou plutôt, son instinct lui disait que c’était là qu’on l’attendait.

La brume s’ouvrit sur une silhouette. Un homme, plus grand que lui, drapé dans un manteau de laine sombre, les épaules rentrées contre le froid de cette fin d’octobre. Il se tenait sous un réverbère mort, à moitié noyé dans le brouillard qui rampait comme un fleuve sur les pavés. Il ne bougeait pas. C’était ce qui l’avait alerté.

Étienne ralentit, la main sur le pommeau du couteau qu’il portait à la ceinture.

— Vous cherchez un mécanicien pour une montre cassée ? demanda-t-il.

L’homme inclina la tête. Le mot de passe, celui qu’on lui avait donné dans la lettre, revenait dans sa bouche, amer.

— Non. Je cherche un horloger qui sait faire voler les heures.

Un sourire mince, à peine visible sous le capuchon. Étienne respira. Le code était bon.

— Vous êtes le contact ? fit-il, la voix basse. On m’a dit un diplomate, pas un fantôme.

L’homme écarta son capuchon d’un geste lent. Le visage qui apparut était émacié, marqué par des nuits sans sommeil, mais les yeux — les yeux étaient d’un gris acier qui ne cillait pas sous la brume. Il avait une cicatrice fine qui partait de la tempe gauche et se perdait dans une barbe de trois jours.

— Je suis Aristide Delafond. Conseiller de Gambetta. Et je dois être à Tours avant que les Prussiens ne referment la nasse sur Paris pour de bon. Vous êtes mon billet.

Étienne inspira. Le nom. Le sceau. Tout concordait. Pourtant, quelque chose n'allait pas. Il ne savait pas encore quoi.

— Les vents sont contraires, dit-il. On ne vole pas vers l’ouest par cette brume. À l’aube, peut-être, si le ciel se dégage. Mais le trajet au-dessus des lignes prussiennes est un enfer. Ils ont des canons qui tirent à vue, et des observateurs qui ne dorment jamais.

— Je sais.La réponse était trop rapide. Trop précise. Un civil aurait demandé des détails, des garanties. Pas lui.

Étienne l’observa. Les mains, qu’il venait de replier sous le manteau, étaient couturées de cicatrices minuscules, des éraflures de câbles, de treillis. Des mains qui avaient travaillé le métal, qui avaient tenu une arme, qui avaient serré quelque chose de plus tranchant qu’une plume.

— Vous avez écrit vous-même la lettre ? demanda Étienne.

Delafond eut un rire sec, sans joie.

— Non. Un secrétaire. Pourquoi ? Vous apprenez maintenant à lire la graphie de vos correspondants ?

Étienne ignora la pique.

— Je préfère savoir à qui je confie ma montgolfière. Vous avez l’air d’un homme qui connaît la mécanique, pas la politique. Vos mains parlent pour vous.

Delafond les sortit, délibérément, et les tendit devant lui. Elles étaient larges, les doigts courts, la paume marquée de cal épais, là où une crosse de fusil vient reposer.

— Je suis né dans une forge d'Anjou. J’ai travaillé l’acier avant de savoir lire. Ça vous rassure, monsieur l’aéronaute ?

— Ça m’éclaire, répondit Étienne, la mâchoire serrée.

Un soldat déguisé en diplomate. Pourquoi Gambetta enverrait-il un homme de troupe porter la paix ? À moins que la paix ne soit pas ce qu’on lui demande de porter.

— L’aube, reprit Étienne. Il faut préparer les voiles, vérifier l’enveloppe. Ma nacelle a eu chaud cette nuit ; le gaz est faible, il me faudra du lest.

— Je vous fournirai ce qu’il faut. J’ai des hommes, des chevaux, une charrette avec des sacs de sable planqués à deux rues d’ici. Je ne suis pas venu les mains vides.

Étienne hocha la tête, l’esprit ailleurs. Le hasard était trop commode. Un diplomate qui connaissait l’aérostation, qui avait les ressources pour charger un ballon en pleine nuit, qui choisissait un pilote de courrier au hasard dans un registre ? Non. Quelqu’un avait planté cette graine, et elle avait poussé dans un sol déjà fumé par la paranoïa.

— Il y a une chose, dit-il, la voix dure. Cette nuit, mes positions de largage étaient connues de l’artillerie prussienne. Ils ont tiré sur moi comme si j’étais une cible d’exercice. Si quelqu’un à Paris a parlé, votre petit voyage sera connu d’ici l’aube, et nous serons descendus à l’ouest de la porte Maillot avant même d’avoir quitté les toits.

Delafond ne cilla pas. Il serra les lèvres, comme s’il mâchait une décision.

— Je sais.

— Vous savez quoi ?

— Que vous avez failli être tué. Que c’est peut-être moi qui vous ai mis dans la ligne de tir. Une lettre interceptée, un rendez-vous compromis… C’est possible. Le ministère n’est pas une passoire, c’est un gruyère. Mais c’est pour ça que je vous ai choisi, Vautrin. Vous êtes un proie réactive. On vous tire dessus, vous trouvez un chemin.

Étienne eut un rictus amer.

— On vous a bien renseigné.

— C'est mon métier.

Son métier. Un homme de troupe, un conseiller au ministère, et maintenant un agent qui choisissait des pilotes comme on choisit des chevaux de course. Étienne se pencha, plus près, pour lire le visage dans la lumière grise qui commençait à percer.

— Je veux voir le contenu de la dépêche que vous comptez transporter. Les accords, les termes de l’armistice. Si je dois brûler avec vous, je veux savoir pourquoi.

Delafond eut un silence lourd. Il ne dit pas non tout de suite.

— Les documents sont à vous au décollage. Je ne les porte pas sur moi, c’est trop dangereux. Mais je vous jure sur la tête de ma mère qu'il s'agit d'une offre de cessez-le-feu. Des conditions acceptables pour les deux camps. Une chance de sortir Paris de cette geôle avant l’hiver.

— Vous êtes un mauvais menteur, Delafond. Mais vous êtes peut-être un bon soldat. Alors je vais vous dire ce que je pense : vous n'êtes pas un diplomate. Vous êtes un éclaireur, ou un leurre. Et cette paix, c'est peutêtre une guerre qui veut passer par-dessus les murs.

L’autre ne répondit pas. Mais ses yeux, gris acier, brillèrent un instant d’une lueur qui n’était pas de la peur. C’était du respect.

— Vous avez raison sur un point, dit-il doucement. Je ne suis pas un diplomate. Mais je suis le seul homme qui a une chance de sauver Paris, et j’ai besoin d’un pilote qui sait se taire et voler bas. Vous nous ferez passer, ou nous mourrons dans les bois. Choisissez.

Le brouillard commença à se dissiper, laissant voir une aube encore sale, couleur de plomb. Étienne regarda les toits, là-bas, où les obus étaient tombés. La fumée montait encore, en colonnes paresseuses. Il pensa à son frère, mort dans un fossé sur la Loire, dans une guerre qui n’aurait jamais dû l’avoir pris.

— On décolle à l’aube, dit-il. Si le vent se lève. Sinon, vous trouverez quelqu’un d’autre pour jouer votre mascarade.

Delafond hocha la tête, remonta son capuchon et disparut dans la brume, comme un spectre qui avait trouvé son guide.

Étienne resta seul sur la place, le sac de lest à ses pieds, le ciel qui s’éclaircissait au-dessus de la ville affamée. Quelque chose le grattait sous la peau, comme une écharde mal retirée. Il tâta la lettre dans sa veste, toujours scellée. Il allait devoir la lire avant l’aube. Et peut-être apprendre qui, à Paris, avait trahi son nom à la gare du Nord.

Sur un toit, à trois cents mètres, une forme noire s’accroupit et régla la longue-vue. Une main calleuse, marquée par des rênes et des fusils, s’essuya le front sous le capuchon, puis ressortit un carnet et nota un chiffre : l’endroit exact où le ballon serait chargé.