L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 39: The Glass Ceiling
Les feuilles mortes tourbillonnaient sur les pavés de la rue de la Gaîté quand Étienne Vautrin poussa la porte de son atelier. L'odeur de la toile cirée et du vernis lui fit plisser les yeux — une odeur familière, presque maternelle. Depuis six mois, il avait transformé l'ancienne imprimerie en école de ballonnerie, et les murs suintaient encore l'encre et l'ambition d'une autre époque.
« Monsieur Vautrin ! »
Un gamin de douze ans, casquette enfoncée jusqu'aux sourcils, se tenait dans l'embrasure. Il tenait un cerceau de jonc grossièrement tressé, censé représenter la nacelle d'un ballon.
« On a fini l'assemblage du modèle réduit, monsieur. On peut le lancer ?
— Dans le jardin, répondit Étienne en suspendant son manteau à une patère. Et fais attention à la haie de Mme Bertrand. Elle menace de nous dénoncer au commissariat chaque fois qu'un de tes engins atterrit dans ses géraniums.
— C'est pas un engin, c'est un aérostat ! protesta le garçon.
— Va. Et préviens les autres : on enchaîne avec la leçon sur les vents contraires à trois heures. »
Le gamin fila comme une flèche, son cerceau sous le bras, et Étienne resta seul dans le silence de l'atelier. Les ballons réduits suspendus aux poutres du plafond — une douzaine, en tissu de coton jauni — dansaient doucement dans le courant d'air.
Il fit le tour de son bureau, caressant du regard les instruments alignés : baromètres, sextants, manomètres. Sa vieille montre, réparée par un horloger de la rue du Temple, lui apprit qu'il était quatorze heures. Juliette l'attendait à seize heures pour le goûter.
Il n'aurait jamais cru que la paix serait si… pesante.
Ou si légère, selon les jours.
Une photo encadrée trônait sur le coin de son bureau : Frédéric, souriant, tenant son fils nouveau-né contre sa poitrine. L'enfant était né deux mois après la signature de la paix définitive, un accord longuement négocié qui avait épargné Paris de l'occupation grâce à l'énergie nouvelle du gouvernement et au témoignage d'Étienne.
L'enfant s'appelait Étienne.
Frédéric avait insisté.
Étienne décrocha le cadre et le retourna entre ses mains. Le verre était froid. Il pensa au petit Étienne, à ses yeux encore perdus qui cherchaient la lumière, à sa main minuscule qui s'était refermée autour de son index le jour de la visite.
« Tu lui apprendras à voler ? » avait demandé Juliette, la voix encore rauque d'émotion.
Il avait répondu : « Il apprendra à atterrir d'abord. C'est le plus difficile. »
Elle avait souri. Elle savait qu'il mentait à moitié.
Un coup frappé à la vitre le tira de sa rêverie. Pierre, l'un de ses plus vieux élèves — un ancien facteur de la rue de Rivoli qui avait failli mourir de faim pendant le siège — agitait quelque chose sous ses yeux.
« Un courrier pour vous, monsieur Vautrin. Tampon officiel. »
Étienne prit l'enveloppe, épaisse, au papier de qualité. Il n'ouvrit pas immédiatement. Il la posa sur son bureau, sous le poids d'un presse-papier de bronze, et regarda Pierre s'éloigner vers l'atelier.
S'enfonçant dans sa chaise, il se laissa aller contre le dossier. Le ciel se couvrait. Les nuages tireraient vers la pluie d'ici une heure. Il n'y aurait pas de vol aujourd'hui.
Ses cours de montgolfière et de pilotage étaient devenus populaires, plus qu'il n'avait osé espérer. Les fils de la nouvelle bourgeoisie, quelques anciens militaires en quête de sensations, des jeunes filles de bonne famille — tous venaient apprendre à dompter l'air. Paris s'était remise de ses blessures, mais elle voulait oublier, aussi. Le ballon était un divertissement propre, spectaculaire, une évasion sans danger.
Contrairement à ce qu'il avait vécu.
Ses pensées devaient être lisibles sur son visage, car un voile de mélancolie s'abattit sur lui, comme un banc de brume sur la Seine.
Il ouvrit l'enveloppe.
C'était une lettre de condoléances — pour sa mère. Officielle, tardive, polie. Le ministère de l'Intérieur reconnaissait, après de longues recherches, que la femme décédée dans ses bras avait effectivement été employée par le réseau de renseignement français comme agent de couverture à Berlin. On lui offrait, à titre posthume, une mention honorable. Et si la famille le souhaitait, on pouvait procéder à l'exhumation et à l'inhumation au cimetière du Père-Lachaise.
Étienne replia la lettre. « La famille le souhaitait. »
Il n'y avait plus de famille. Juste lui, Frédéric, et un petit enfant.
Et une tombe provisoire au cimetière de Montparnasse, sans croix, sans nom, cachée sous un if. Il aurait pu la déplacer, lui donner un vrai enterrement. Mais quelque chose en lui s'y refusait.
Elle avait survécu vingt ans sous une fausse identité. Lui laisser une vraie tombe aurait été presque ironique.
Il laissa tomber la lettre dans le tiroir de son bureau, sans la lire entièrement.
Dans la cour, les gamins poussaient des cris joyeux. Un cerceau vint s'écraser dans la vitre, suivi d'un cri étouffé. Étienne soupira et se leva. Il avait promis des biscuits à ses élèves si la leçon sur les vents contraires était réussie.
Il sortit dans la cour au moment où les nuages se déchiraient, laissant passer un rayon de soleil oblique. Le petit cerceau en jonc gisait sur le ciment, la toile affaissée autour de sa structure. Un des élèves, un rouquin dégingandé nommé Marcel, le regardait d'un air penaud.
« Les vents contraires, hein ? dit Étienne en ramassant le cerceau.
— La rafale est venue d'où je l'attendais pas, monsieur.
— Les rafales viennent toujours d'où on ne les attend pas. C'est pour ça qu'on les apprend. Allez, on rentre. Biscuits du temps de paix. »
Il marqua une pause, en voyant, derrière la haie de la cour, Juliette pousser la grille. Elle tenait le petit Étienne dans ses bras, emmitouflé dans un châle de laine bleu.
« Je vous dérange ? demanda-t-elle.
— Vous tombez bien. On parlait des vents contraires, justement. »
Elle sourit, de ce sourire qui n'était plus le sien d'autrefois — un sourire un peu fatigué, un peu sage, mais plus retenu.
« Je peux l'asseoir pour le goûter ? »
Il les laissa dans la cour, entre un ballon en construction et une pile de cartes aéronautiques. Le petit Étienne gazouillait, attrapant les feuilles qui tombaient.
À l'intérieur, seul face à l'enveloppe toujours dans son tiroir, Étienne s'assit. De son gousset, il sortit le vieux médaillon — celui de sa mère. Il l'avait récupéré dans le cercueil provisoire avant de laisser les fossoyeurs terminer leur ouvrage. Il ne se l'était jamais expliqué vraiment.
Il l'ouvrit.
Et il resta un long moment immobile, le regard vide.
À l'intérieur, il y avait une boucle de cheveux blonds — ceux d'une femme qu'il n'avait connue enfant, dont le visage avait été flou dans sa mémoire jusqu'à ce qu'il le voie enfin de ses propres yeux dans un appartement berlinois, quelques semaines avant qu'elle ne meure.
La boucle était fine, presque transparente avec le temps.
Une mèche de cheveux. Rien d'autre.
Plus de photo.
Étienne referma le médaillon.
Il se souvenait de ce moment, à Berlin, où il avait appris que sa mère avait été une traîtresse forcée — ou plutôt une agent double sous la contrainte, dont les actes avaient servi des causes complices, sans qu'il puisse jamais savoir lesquelles elle avait sciemment choisi. Maître Corbeau n'avait jamais été démasqué.
Personne n'avait jamais su le nom derrière le personnage.
Étienne avait abandonné les recherches, faute de temps, faute d'énergie.
Il se leva. Le médaillon pesait dans sa main comme toujours. Il l'avait porté pendant des années — de sa première mission en ballon à sa fuite de Berlin, de son retour à Paris l'honneur sauf, à ses mois d'enseignement.
Mais le médaillon était vide.
Sans photo, sans visage.
Peut-être était-ce le moment.
Il sortit de l'atelier. Le gamin Marcel avait réussi à faire décoller une second modèle réduit, qui flottait, hésitant, au-dessus de la haie de Mme Bertrand. Le petit Étienne, dans les bras de Juliette, tendait ses mains potelées vers le cerceau qui montait.
« Le premier vol du futur Étienne Vautrin ! » cria quelqu'un.
Il ne pouvait pas dire si cela lui avait fait mal ou lui avait fait plaisir. Il décida que cela lui avait fait plaisir.
Il sortit son mouchoir, enveloppa le médaillon vide, et le glissa dans la poche de sa veste. Ce soir, il trouverait un coin tranquille et il l'enterrerait quelque part. Peut-être près de la tombe sans nom de sa mère. Ou peut-être pas.
Il n'y avait rien à enterrer, après tout.
Un vide.
Il regarda les nuages qui s'écartaient encore. Le soleil gagnait du terrain. Le vent était faible, mais régulier — un vent d'ouest, qui portait vers l'est.
Vers Berlin.
Non, se dit-il. Vers nulle part.
Il s'approcha de Juliette. Elle tenait toujours l'enfant.
« J'ai une idée », dit-il.
Ils firent l'atelier ensemble. Le grand panier de ballon qu'il avait tenu en réserve, un peu en vrac, fut apporté dans la cour. Les élèves l'aidèrent sans comprendre, les yeux écarquillés dans des visages tachés de confiture.
Étienne déplia la soie — une vieille enveloppe, réparée plusieurs fois, qui n'avait jamais volé depuis son retour à Paris. Le brasier ardait déjà, préparé par Marcel qui avait d'ailleurs attrapé un léger coup de chaleur en soufflant par erreur dans le foyer.
« Qu'est-ce qu'on écrit ? demanda Juliette.
— On n'écrit pas, dit Étienne.
Vous allez envoyer quoi, alors ?
— Des mots. Un message.
— Quel message ?
— Je ne sais pas encore. Je le saurai quand je serai dedans. »
Il se tourna vers elle. Il y avait quelque chose d'apaisé dans son regard, quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis longtemps.
Depuis, peut-être, avant la guerre.
« Je ne peux pas rester ici à enseigner toute ma vie, dit-il doucement. Mais je ne peux pas non plus continuer à voler pour fuir. Aujourd'hui, je ne veux pas fuir. Je veux voyager. »
Il fut troublé par la tristesse dans les yeux de Juliette. Elle dit, tout bas : « Vous reviendrez ?
— Deux heures. Quand je reviendrai, on ira acheter des gâteaux pour Étienne. Je vous le promets. »
Elle sourit, sachant à quel point ces mots étaient graves. Promesse de se poser. Promesse d'atterrir, le plus difficile.
Il grimpa dans le panier. Le brûleur rugissait. Les élèves s'écartèrent, les mains sur les oreilles. Le petit Étienne, dans les bras de Juliette, battit des bras en criant de joie.
La toile se gonfla. Un grand souffle d'air chaud fit onduler les graviers de la cour.
Le ballon s'éleva lentement d'abord, puis de plus en plus vite. Il franchit le toit de la maison, la haie de Mme Bertrand — qui sortit sur son perron en agitant son parapluie sans conviction — et s'éleva au-dessus de la ligne des toits de Paris.
De là, Étienne regarda la ville. Les toits d'ardoise bleutée, les flèches, les tours, les toits de la place de l'Étoile, le dôme du Panthéon. Une ville libre.
Il prit le morceau de papier qu'il avait préparé — une simple feuille de papier à lettre, sur laquelle il avait lentement écrit, la veille, une phrase.
Il ne savait pas ce qu'il mettait dans cette phrase. Il la lisait, le cœur serré, et il la porta à ses lèvres.
Puis il la lança par-dessus le bord.
Le vent la prit, la fit danser, monta vers le ciel et la déporta. Il la vit s'éloigner, glisser, se retourner, monter encore.
Sur la feuille, il avait écrit : « Les morts ne sont pas partis. Ils sont dans les vents. »
Il suivit des yeux le papier jusqu'à ce qu'il disparaisse.
En dessous, Paris s'étendait, immense, paisible. Le ballon montait encore. Étienne ouvrit le médaillon vide. Le vent s'engouffra dans la coquille de cuivre.
Il le laissa tomber.
Il ne regarda pas où il tomba, parce qu'il élevait soudain son regard vers le soleil, vers les nuages qui se déchiraient, et qu'il se remémora la dernière phrase qu'il avait dite à sa mère avant qu'elle ne s'éteigne : « Je ne vous ai jamais haïe. » Il ne savait pas si c'était vrai à ce moment-là. Mais en le disant à voix haute dans le vent, là, dans le silence du ciel, il comprit que cela l'était peut-être devenu.
Le ballon continua de monter.
Elle s'appelait Juliette en bas, avec un petit enfant dans les bras, qui le regardait s'élever vers le ciel en criant son prénom.
Il descendrait dans deux heures.
Mais pour l'instant, il ne regardait plus en arrière. Il regardait devant, vers nulle part et vers tout, vers un monde qui l'attendait enfin.
Le vent le portait.
Il ne voulait plus qu'il le reporte nulle part ailleurs que vers les siens.
Il sourit, sortit son carnet de notes, et commença à noter la trajectoire du petit papier qu'il venait d'abandonner — pour retrouver la direction du retour.
La leçon était celle-ci : toucher terre ne veut pas dire finir. C'est juste une autre façon de se reposer avant de reprendre son vol.
Il vola encore une heure. Quand il amorça sa descente, il vit à l'horizon la ligne des collines du nord, quelque part au-delà de la ville, à l'endroit où les Prussiens avaient campé. Ils étaient partis.
Il restait juste le ciel, la ville, et lui.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.