L'Aérostier de Paris
Lire le chapitre 38: The Peace Accord
La charrette bringuebala sur les pavés gelés, fendant une foule houleuse qui se pressait vers le Palais Bourbon. Des soldats en capotes élimées se mêlaient aux bourgeois en redingote, tous le visage tendu vers la même issue : le vote sur la capitulation.
Étienne sauta de la voiture avant même qu'elle ne s'arrêtât, son manteau couvert de cendre et de suie de son atterrissage forcé dans les faubourgs. Derrière lui, le corps de sa mère reposait sous une bâche, confié à un garde national qui avait promis de le mener au cimetière. Il ne pouvait pas attendre les funérailles. Pas maintenant.
— Arrêtez-le ! cria un huissier en le voyant forcer le passage.
Étienne le repoussa d'un geste brusque. Ses bras le brûlaient, ses poumons le déchiraient, mais il n'avait jamais couru aussi vite, pas même pour décoller sous les obus prussiens. Il gravit les marches quatre à quatre, puis s'arrêta net devant les portes closes de la chambre des députés.
Un vieux militaire en uniforme bleu horizon lui barra le chemin, la main sur la crosse de son pistolet.
— Personne n'entre. Délibération en cours.
— Je suis Étienne Vautrin. Pilote de la poste aérienne. J'ai des informations capitales sur le traître Delacroix.
L'officier plissa les yeux. L'air du jour — un air humide de fonte et de poudre — fit tressaillir sa moustache grise.
— Vous êtes censé être mort.
— Je le suis en grande partie. Faites-moi entrer, nom de Dieu.
De l'autre côté des portes, une voix s'éleva, puis une autre. Étienne perçut des éclats de controverse, des protestations étouffées, le bruit caractéristique d'un débat qui tournait à la cacophonie. L'officier hésita, puis ouvrit un petit guichet latéral.
Une marée d'hommes en noir et quelques uniformes parsemés se tournèrent vers l'intrus quand l'officier l'annonça. Un murmure se propagea dans l'assemblée — un nom répété, incrédule : *Vautrin*.
Le président de séance, un homme moustachu aux tempes grises nommé Ferréol, frappa son maillet.
— La chambre délibère à huis clos. Ceci est une violation flagrante !
— Vous êtes en train de voter la reddition de Paris, répondit Étienne, debout face à tous. Quel huis clos peut justifier cela ?
Son regard chercha les visages connus. Là, Jouffroy, qui avait signé les ordres de ravitaillement. Là, Saisset, qui avait pleuré la mort de son fils à Champigny. Aucun ne paraissait content de le voir.
Ferréol se leva, les jointures blanches sur sa tribune.
— Expliquez-vous vite, monsieur. La Prusse impose ses conditions jusqu'à demain. Chaque minute compte.
— Ceux qui vous imposent ces conditions ne sont pas à Versailles, dit Étienne d'une voix qui portait malgré l'épuisement. Ils sont ici, dans cette salle. Ou du moins, ils y étaient.
Il sortit de sa poche les documents que Delacroix rangeait dans son coffre — les listes, les reçus, les messages chiffrés. Il les jeta sur la grande table centrale.
— Delacroix vendait nos lignes de défense aux Prussiens. Il vendait nos positions d'artillerie. Il a même vendu la date de notre plus grande offensive. C'est moi qui l'ai tué.
La salle vacilla dans un silence total. Puis un député cria :
— Preuves ! Vous avez des preuves ?
Étienne compulsa les papiers d'une main tremblante, trouva une lettre manuscrite, la leva.
— Voici la liste des bastions nord, datée du 19 octobre, signée par Delacroix lui-même, adressée au General von Moltke. Il exigeait deux cent mille francs-or pour la position exacte des batteries du Mont-Valérien.
Des voix s'élevèrent, des cris de trahison, des protestations. Ferréol réclama le document et l'examina longuement, la lèvre tremblante.
— L'écriture semble authentique... mais Delacroix est mort. Qui sait ce qu'il faisait seul, dans l'ombre ?
— Il ne travaillait pas seul, répondit Étienne. Il travaillait pour Maître Corbeau. Un homme que personne n'a jamais vu, mais qui tire les ficelles depuis des années. Il a assassiné mon père, il a volé ma mère, il a corrompu Delacroix. Et son réseau de renseignement est toujours actif.
Les mots se bousculaient dans sa gorge. Il raconta tout : les vols dans l'air glacé, les lettres de son frère mort, le sacrifice de la femme qu'il avait aimée, la rencontre avec sa mère à Berlin, ses dernières paroles avant qu'elle ne succombe entre ses bras. Il parla sans emphase, d'une voix usée mais claire, et chaque mot semblait tomber dans un puits de silence.
Quand il eut terminé, sa vision se brouilla. Il s'accrocha au dossier d'une chaise.
La salle entière semblait retenir son souffle. Puis le député Saisset se leva, les larmes aux yeux, et dit :
— Je retire ma voix pour la capitulation. Pardonnez-moi, Étienne Vautrin. Nous parlions de reddition alors que des hommes comme vous volaient dans le ciel pour nous défendre.
Le maillet de Ferréol retomba, mais cette fois pour annoncer un scrutin. Des huissiers apportèrent les urnes. Les députés défilèrent, la mine grave.
Étienne s'effondra sur une chaise, la tête entre les mains. Il entendait des fragments de discussions — « honneur », « trahison », « résistance ». Le mot « Armistice » disparut des bouches.
Le comptage dura ce qui sembla une éternité. Puis Ferréol se leva, un papier à la main, la voix étranglée par l'émotion :
— Le vote est acquis. Paris refuse la capitulation. La guerre continue.
Une clameur éclata, mais Étienne ne la reçut qu'à travers un voile. Il se leva, fit trois pas, et ses genoux cédèrent.
Des mains le rattrapèrent. On lui tendit de l'eau, on lui parla, mais il ne comprenait plus. À travers la fenêtre haute de la salle, il vit le ciel gris de Paris, notre ciel, et pour la première fois depuis des semaines, il lui sembla moins lourd.
Sa mère était morte en répétant un nom. Un nom qu'il portait désormais comme un fardeau et une promesse : *Maître Corbeau.* La guerre n'était pas finie. Mais Paris, pour une nuit, se souviendrait qu'il fallait se lever.
Étienne ferma les yeux et laissa l'épuisement l'emporter, flottant dans un dernier vertige, comme une montgolfière qui attend son heure.
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