L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 2: The Forged Dossier
Le bureau était une cave. Quatre étages sous les toits de l’État-Major, la salle des archives de la Section de statistiques sentait la poussière, l’encre sèche et la peur. Le capitaine André Lefebvre posa sa lampe à pétrole sur la table de chêne et parcourut des yeux les rayonnages métalliques qui ployaient sous les cartons numérotés. On ne lui avait pas donné un poste. On lui avait donné une tombe.
— Votre mission, Lefebvre, avait dit le colonel du Paty de Clam en lui remettant un trousseau de clés, la voix aussi sèche qu’un coup de règle sur les doigts. Reconstituer le dossier contre Picquart. Pièce par pièce. Nous devons savoir ce qu’il savait, ce qu’il a emporté, ce qu’il a brûlé. Personne ne touche à ces documents sans votre autorisation. Personne.
Le sous-lieutenant qui l’avait conduit jusqu’ici s’était éclipsé sans un mot, refermant la porte de chêne derrière lui avec une douceur qui n’avait rien de rassurant. La serrure avait claqué comme un coup de feu.
Lefebvre souffla. Il avait vingt-six ans, des états de service propres, et une réputation de méthodique. C’était exactement pour cela qu’on l’avait choisi. Un homme méthodique ne pose pas de questions. Un homme méthodique classe, numérote, inventorie. Un homme méthodique, le soir, rentre chez lui et dort.
Il ne dormait plus depuis trois jours.
Sur la table, trois cartons à sangles. Le premier, étiqueté « PICQUART – Dossier d’instruction », contenait des fiches de notation militaire, des rapports d’inspection, des lettres personnelles saisies lors de la perquisition. Lefebvre les parcourut sans les lire vraiment, les doigts courant sur le papier comme pour en éprouver la texture. Rien d’anormal. Le deuxième carton contenait les pièces à conviction : un agenda, deux cahiers, une liasse de brouillons. Il les écarta, un goût de cendre dans la bouche. Il avait volé un locket dans le bureau de Picquart, la nuit de son arrestation. Un geste idiot, dangereux, inexplicable – sauf qu’il l’avait fait avant de comprendre pourquoi. Le médaillon dormait maintenant dans la poche intérieure de sa tunique, contre son cœur, comme un reproche.
Le troisième carton portait une étiquette rouge. « PIÈCES SECRÈTES – NE PAS DIVULGUER ». Il contenait le dossier que la Section de statistiques avait constitué contre Picquart. La pièce maîtresse de l’accusation.
Lefebvre souleva le couvercle. À l’intérieur, une chemise de cuir noir, fermée par un ruban de soie bleue. Il défit le nœud avec des mains qui ne tremblaient pas – mais c’était tout juste. Le dossier s’ouvrit comme un éventail.
Dix pièces. Il les aligna sur la table, chacune dans sa pochette de papier cristal, étiquetée d’une main appliquée. Lettres de Picquart à des agents étrangers. Brouillons compromettants. Une note manuscrite sur du papier à en-tête du ministère de la Guerre, datée du 12 février 1896, adressée à « M. le baron de W. » – un agent allemand connu de la section. La pièce 7. Celle qui, aux dires de l’accusation, « ne laissait aucun doute ».
Lefebvre la sortit de sa pochette avec une précision d’orfèvre. Le texte était court, banal, assassin :
« Mon cher baron, l’affaire est plus avancée que prévu. Les documents que vous attendez seront en votre possession avant la fin du mois. Votre serviteur, P. »
Trois phrases. Une signature. C’était tout ce qu’il fallait, dans la France de 1897, pour envoyer un colonel de l’armée à l’île du Diable.
André posa la note à plat sur la table et baissa la lampe pour que la lumière rase le papier. Les Archives de la Guerre possédaient des spécimens de l’écriture de Picquart – des lettres de service, des rapports, des notes de lecture. Il en avait lui-même vu des dizaines lors de son service sous ses ordres. Cette écriture était proche. Vraiment proche.
Trop proche.
Il sortit de son portefeuille une lettre personnelle que Picquart lui avait remise trois semaines plus tôt, une recommandation pour un officier muté à Orléans. Il plaqua les deux documents côte à côte. Même inclinaison, presque. Même pression, presque. Mais les boucles du « d » étaient trop rondes ici, trop appuyées. Et le « P » de la signature – Picquart signait d’une patte nerveuse, le trait final qui remonte en crosse. Ici, le « P » retombait droit, sec, sans élan. La main qui avait écrit la pièce 7 imitait soigneusement, mais imitait seulement.
Lefebvre se redressa, le cœur cognant sourdement sous l’uniforme.
Il n’y avait pas d’erreur. Le document était un faux. Et s’il était faux, tout le dossier qui l’entourait devenait suspect. Et si le dossier était suspect, alors Picquart était peut-être – était probablement – victime de la même mécanique que le capitaine Dreyfus trois ans plus tôt.
Il retourna la note. Au dos, une annotation de la main du colonel Henry, adjoint de la Section de statistiques et homme de confiance du ministre : « Reçue par canal 4. Authentification : conformité graphologique par le service du colonel du Paty. Vérification complémentaire par Bertillon. »
Bertillon. Lefebvre connaissait ce nom. Le fameux expert en écriture qui avait produit le rapport qui avait envoyé Dreyfus au bagne. L’homme qui, disait-on, n’avait encore jamais vu un faux qu’il ne pût dater, attribuer, et réduire en pièces. L’homme à qui l’Armée faisait confiance comme à un saint patron.
Lefebvre reposa la pièce 7 dans sa pochette de cristal. Il venait de comprendre quelque chose de très simple et de très terrible. Il ne pouvait pas parler de ce qu’il venait de voir. Pas à son supérieur direct. Pas au colonel du Paty, qui était l’auteur de cette expertise. Pas tout de suite, en tout cas. Il fallait d’abord agir. Ou reculer.
Il choisit d’agir.
Il rouvrit la chemise de cuir et vérifia le numéro de chaque pièce. Une, deux, trois… six. Huit, neuf, dix. Il compta une seconde fois. Il manquait la pièce 7. La note. La fausse note. Elle avait été dans ses mains deux minutes plus tôt et elle était encore dans sa pochette sur la table il y a trente secondes – il le jurerait.
Il se retourna. La porte de la salle des archives était entrouverte.
— Qui va là ?
Silence. Un courant d’air froid s’engouffra par la porte, et il perçut distinctement le raclement d’un pas sur le carrelage. Il posa le dossier et marcha vers l’ouverture. Dans la pénombre du couloir, une silhouette en tenue de sous-officier s’éloignait déjà, tournant l’angle des cuisines.
Lefebvre reconnut la démarche. La lourdeur des épaules. Le capitaine Gonse, l’aide de camp du général de Boisdeffre, n’aurait pas mérité ce détail. Mais ce port de tête, cette façon de jeter la jambe droite en avant, comme pour ne pas laisser le talon traîner – c’était le sergent-chef Brugère, l’ordonnance de la Section. L’homme de Henry.
Lefebvre revint à la table. La pochette de la pièce 7 gisait vide sur le bois. La note avait disparu. Il la chercha sur le sol, sous les rayonnages, entre les cartons. Rien. Elle avait été prise sous ses yeux, à dix pas, sans qu’il entende rien.
Il resta un moment immobile, les mains à plat sur la table, à écouter son propre souffle. Puis il rangea le dossier, ferma le carton, et gagna le couloir à grandes enjambées.
Le bureau du major Henry était au bout du couloir, sous une verrière qui filtrait une lumière grise de fin d’après-midi. Lefebvre frappa. Il n’attendit pas la réponse.
Henry était assis derrière un bureau massif, la pipe éteinte au coin des lèvres, occupé à couvrir une feuille de notes serrées. Il ne leva pas les yeux tout de suite. Quand il le fit, son regard était celui d’un homme qui n’aime pas être dérangé, et qui sait d’avance ce qu’on va lui dire.
— Capitaine Lefebvre. Vous devriez être aux archives.
— Majeur, la pièce 7 du dossier Picquart a disparu. La note du 12 février. Quelqu’un l’a prise pendant que je l’étudiais.
Henry ôta sa pipe de sa bouche, l’examina, la reposa dans le cendrier. Son visage rougeaud, couturé d’ans et de colères rentrées, ne trahit rien.
— La pièce 7 ? Vous en êtes sûr ?
— Elle était sur ma table à l’instant. La pochette est vide. Il n’y a que vous, moi et le sergent-chef Brugère qui avons accès à cette salle. J’ai vu une silhouette sortir du couloir. Elle portait son uniforme.
Henry plissa les yeux. Il se leva, vint au-devant de Lefebvre, s’arrêta à un pas de lui. L’odeur de tabac froid et de cuir montait de sa tunique.
— Lefebvre. Je vais vous dire une chose que vous ferez bien de comprendre. Ce dossier a été constitué par des officiers qui ont prêté serment. Il a été soumis au conseil de guerre. Il a convaincu des magistrats. Aujourd’hui, vous arrivez, vous l’ouvrez, et vous prétendez qu’une pièce a disparu ?
— Je ne prétends pas. Elle a disparu.
— Et pourquoi vous souciez-vous de cette pièce en particulier ?
— Parce que je l’examinais. Et parce qu’elle est suspecte.
Le silence qui suivit dura peut-être trois secondes. Henry le regarda. Lefebvre comprit à ce moment qu’il venait de dire une chose qu’on ne dit pas. Une chose qui, dans un autre bureau, à une autre époque, lui aurait valu un conseil de discipline et quinze jours de cellule. Mais le visage d’Henry ne se ferma pas tout à fait. Il y eut, dans ses yeux gris, un éclair fugitif – presque de l’intérêt.
— Suspecte ? Répétez ça.
— La signature. J’ai des lettres de Picquart. La main est différente. Ce n’est pas la sienne.
Henry retourna lentement derrière son bureau. Il rouvrit un tiroir, en sortit une pipe propre, la bourra avec des gestes lents. Il alluma, tira quelques bouffées, les yeux perdus dans la fumée.
— Capitaine Lefebvre. Vous êtes jeune. Vous êtes brillant. Vous avez fait l’École de guerre, et je sais que vous avez de l’avenir. Voici donc ce que je vais faire pour vous : j’oublie ce que vous venez de dire. J’oublie la pièce 7. Je n’en ai jamais entendu parler, je n’ai vu personne, et dans une heure, quand vous retournerez aux archives, vous constaterez que le carton contient dix pièces exactement, comme il en a toujours contenu dix. Vous me remercierez plus tard.
— Et si je ne peux pas l’oublier ?
Henry se pencha en avant, la fumée de sa pipe s’élevant en volutes entre eux.
— Alors vous devrez vous demander, mon capitaine, pourquoi vous étiez le seul à chercher cette pièce. Et ce que cela dirait de vous si quelqu’un apprenait que vous l’avez cherchée. Nous protégeons la France. Nous ne protégeons pas les carrières. Comprenez la différence avant qu’il soit trop tard.
Lefebvre soutint son regard. Il pensa au locket contre sa poitrine, à l’inscription latime qu’il n’avait pas encore déchiffrée, à Picquart dans sa cellule, aux yeux gris de la blonde sur la miniature qu’il n’avait pas osé regarder de trop près.
— Je comprends, mon major.
Henry inclina la tête, satisfait.
— Vous pouvez disposer.
Lefebvre salua et sortit. Dans le couloir, il marcha jusqu’au bout, puis s’arrêta, adossé à la pierre froide. Sa main trouva dans sa poche intérieure le médaillon volé. Il en sentit l’or tiède sous ses doigts. La pièce 7 avait disparu. Mais lui n’allait pas disparaître. Et il connaissait désormais une chose que le major Henry croyait avoir effacée à jamais.
Il retourna aux archives, ferma la porte à clé, et tira de sa manche la lettre de Picquart qu’il avait eu la présence d’esprit de glisser là pendant la conversation. Il la rangea dans le carton, sous la pochette vide, comme une preuve qui attendrait.
Demain, il irait chez un orfèvre.