L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 3: The Locket's Secret
Le matin était gris et humide, la lumière sale filtrant à travers les vitres du modeste atelier du bijoutier. André Lefebvre avait choisi cette adresse avec soin : une échoppe discrète au fond d'une ruelle du Marais, loin des regards de l'État-Major et de ses espions. Il attendit que la rue fût déserte avant de pousser la porte. Un carillon de cuivre annonça son entrée.
L'orfèvre, un homme âgé au nez chaussé de lunettes cerclées d'or, leva les yeux de son établi. Il portait une loupe fixée à l'œil, semblable à un cyclope bienveillant.
« Monsieur ? »
Lefebvre sortit le médaillon de sa poche intérieure. L'or, bien que terni par les années, portait encore des ciselures délicates. Il le posa sur le comptoir de bois usé.
« J'ai besoin de l'ouvrir sans l'endommager. Il y a un mécanisme que je n'arrive pas à déverrouiller. »
Le bijoutier saisit l'objet avec des doigts experts, le tournant entre ses mains comme un chirurgien examinerait un organe fragile. Il fit jouer le fermoir, écouta la résistance du métal.
« Curieux, » murmura-t-il. « Le fermoir est récent. Mais le corps du médaillon... attendez. »
Il dévissa son oculaire et dirigea une lampe à huile vers l'artefact.
« On a modifié ce bijou. Le mécanisme d'origine était simple, mais quelqu'un a ajouté une sécurité intérieure. Un ressort caché. Celui qui a fait cela savait qu'on tenterait de l'ouvrir.
Lefebvre garda le visage impassible, mais son pouls s'accéléra. Picquart avait donc voulu protéger quelque chose. La question restait de savoir quoi — ou qui.
« Pouvez-vous l'ouvrir ? »
Le vieil homme haussa les épaules. « Pour un orfèvre de ma génération, cette serrure est un jouet. Mais cela prendra quelques minutes. Asseyez-vous. »
Lefebvre s'installa sur une chaise cannée, les yeux rivés sur les mains du bijoutier tandis qu'il maniait des outils minuscules, sondant le pourtour du médaillon. Le silence de l'atelier n'était troublé que par le grattement fin de l'acier contre l'or et le tic-tac d'une horloge comtoise.
« Voilà, » dit l'orfèvre après un long moment. Un claquement sec. Le médaillon s'ouvrit en grand.
Ce qui apparut fit taire Lefebvre. À l'intérieur, niché dans un écrin de velours bleu, se trouvait un minuscule daguerréotype. La photographie représentait une femme, les épaules dénudées, le regard droit et fier. Ses cheveux blonds étaient relevés en un chignon élaboré, une mèche rebelle caressant son cou. Ses yeux pâles — impossibles à discerner en détail, mais dont il aurait juré qu'ils étaient gris-bleu — semblaient défier l'objectif.
Au-dessous du portrait, gravé dans le métal avec une élégance consommée : *« À mon amour, pour toujours. »*
« Magnifique travail, » commenta le bijoutier, étudiant le portrait à la loupe. « Une pièce du photographe Nadar, sans doute. Le style est reconnaissable. Une femme du monde...
Lefebvre ne répondit pas. Il sentait un froid glacial remonter le long de sa colonne vertébrale. Il connaissait cette femme. Il l'avait vue sur des dossiers de surveillance à l'État-Major, dans les archives du contre-espionnage. Les mois qu'il avait passés à étudier les fiches du Bureau des Renseignements lui étaient revenus en mémoire.
La baronne Maria von Keller. Autrichienne d'origine, épouse d'un diplomate allemand. Officiellement, une mondaine qui tenait un salon à Paris, près de l'avenue du Bois. Officieusement — et tout le monde dans le service le savait, bien qu'aucune preuve formelle n'eût jamais été trouvée — une espionne au service du Kaiser.
Une maîtresse en titre du haut état-major allemand. Une femme qui avait eu plusieurs liaisons avec des officiers français, promesses de fortunes et de secrets dans ses conversations murmurées.
Et Picquart portait son portrait dans un médaillon secret caché dans son bureau.
Lefebvre tendit la main pour saisir le bijou. « Je vous remercie. »
Le bijoutier hésita. « Monsieur, je dois vous demander — des objets d'une telle nature sont parfois liés à des affaires de...
Je ne pose pas de questions sur vos pièces, monsieur, et je vous demande la même courtoisie. »
L'homme hocha la tête, comprenant qu'il ne devait pas pousser plus loin. Il tendit le médaillon ouvert. Lefebvre le prit, le referma avec précaution — le ressort avait été neutralisé — et le replaça dans sa poche.
Il sortit de la boutique dans un air du matin qui s'était rafraîchi. Ses pensées tournaient comme des frelons dans une jarre de verre.
Maria von Keller. La liaison. La trahison. Si l'on découvrait que Picquart avait entretenu une relation — même platonique, même circonstancielle — avec cette femme, l'accusation de trahison contre lui gagnait une crédibilité accablante. Le lien semblait trop parfait. Trop précieux. Trop arrangé.
À moins que...
Il s'arrêta au coin d'une rue, ignorant les regards des passants. D'un geste automatique, il sortit une cigarette de son étui et l'alluma, prenant le temps de réfléchir. Le médaillon avait été dissimulé dans le bureau de Picquart. Pas dans son logement, ni sur lui. Dans son bureau. Là où on l'aurait trouvé si l'armée avait perquisitionné — et où on l'avait effectivement trouvé.
Tout était trop parfait. La version officielle voulait que Picquart, déchu de son honneur, cachait dans son propre lieu de travail les preuves de sa compromission avec l'ennemi. Pourquoi un espion conserverait-il une telle preuve ? Pour se faire prendre ?
Sauf si le médaillon n'était pas la possession de Picquart, mais un piège. Placé là par quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui savait que Lefebvre serait chargé d'inventorier le bureau et que le médaillon attirerait son attention.
Henry ?
Le soupçon le traversa comme une décharge électrique. Le major avait exigé qu'il oublie le document falsifié. Le sergent-chef Brugère avait subtilisé la pièce sous son nez. L'État-Major ne voulait ni innocent ni coupable — il voulait une affaire réglée, un bouc émissaire, un calme précaire.
Et si l'on voulait justement que Lefebvre découvre le médaillon ? S'il n'était qu'un maillon de la chaîne destiné à confirmer la thèse officielle de la culpabilité de Picquart ?
Mais alors, pourquoi lui avoir permis d'accéder au bureau ? Pourquoi ne pas simplement détruire le médaillon ?
À moins qu'on ne veuille qu'il soit trouvé. Par lui. Pour que le doute germe, pour que les pièces puissent être rassemblées lorsque le moment serait venu — et que la culpabilité de Picquart devînt indiscutable.
Il jeta sa cigarette à demi consumée et reprit sa marche. Sa destination n'avait pas changé, mais sa mission venait de se compliquer. Il devait trouver cette femme. Il lui fallait comprendre, avant de faire un pas de plus, si Maria von Keller était la clé — ou simplement un autre verrou.
Derrière lui, un imperceptible changement de silence. Lefebvre avait passé trop d'années dans les couloirs de l'État-Major pour ne pas reconnaître la signature discrète d'un filateur. Il ne se retourna pas. Il poursuivit son chemin, les mains dans les poches de son manteau, pensant au vieux colonel emprisonné à la Santé.
*Qui me protegit, etiam in absentia.* — Celui qui me protège, même en mon absence.
Qui protégeait qui ? Et le médaillon était-il la promesse d'un protecteur — ou la signature d'un prédateur ?
Il tourna en direction de la caserne. Il avait besoin de voir Brugère. Pas pour l'affronter, ni pour le confondre, mais pour lire dans ses yeux la vérité que son visage ne saurait peut-être pas cacher.
Et ce soir, il irait à l'avenue du Bois. Il trouverait la baronne. Et il découvrirait ce que Picquart avait promis à cette femme — ou ce qu'elle avait promis à Picquart.
La pluie commença à tomber, fine et tenace, tandis que la silhouette de Lefebvre se fondait dans la grisaille du matin. Derrière lui, à la fenêtre de l'atelier, l'orfèvre replaça sa loupe sur son œil sans se poser davantage de questions. Les secrets des autres ne regardaient personne — surtout pas lui.
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