L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 35: The Final Reckoning
Le général Marbot ne bougea pas quand Lefebvre poussa la porte de la villa. Il était assis devant une cheminée éteinte, un verre de cognac à la main, comme s’il attendait une visite qu’il redoutait depuis des semaines.
— Vous avez laissé la porte ouverte, dit-il sans se retourner. Les paysans d’ici ferment toujours. Ils craignent le vent.
Lefebvre s’avança dans la pièce. La poussière dansait dans la lumière basse de l’après-midi. Sur la table, une valise à moitié faite. Des papiers éparpillés, des lettres, une carte des chemins de fer suisses.
— Vous comptiez fuir ce soir, dit Lefebvre.
Marbot se leva lentement. Il portait un costume de chasse, un fusil appuyé contre le mur près de la porte, mais il ne fit pas un geste pour l’atteindre.
— Vous avez lu ma confession, dit-il. Vous savez tout. Que voulez-vous de plus ?
— La vérité complète. Pas les demi-mensonges d’un homme qui protège encore ses amis.
Marbot rit, un son sec, sans joie.
— Mes amis ? Ils m’ont abandonné dès que le scandale a éclaté. Le ministre a cessé de répondre à mes lettres. Le général Gonse a fait brûler mes archives personnelles. Je suis un homme seul, capitaine. Ou plutôt, monsieur Lefebvre, puisque vous n’êtes plus officier.
Lefebvre sortit la confession de sa poche et la posa sur la table entre eux.
— Vous avez nommé les colonels. Vous avez nommé le ministre. Mais vous n’avez pas mentionné les ordres directs que vous avez reçus, ni les réunions où tout a été décidé.
— Parce que je n’étais pas présent à toutes.
— Vous mentez.
Le général haussa les épaules et se dirigea vers une porte-fenêtre donnant sur une terrasse. Derrière elle, les Alpes s’élevaient, crêtes blanches contre un ciel déchiré.
— Venez. Je vais vous montrer quelque chose.
Lefebvre hésita une seconde, puis le suivit. Marbot marchait d’un pas vif, plus jeune que son âge, le long d’un sentier rocailleux qui grimpait derrière la villa. Ils montèrent pendant dix minutes sans parler, le souffle court, les pierres glissant sous leurs semelles.
Au sommet d’une crête étroite, Marbot s’arrêta. Le vent soufflait fort, plaquant son manteau contre son corps. En contrebas, la vallée s’étendait vers la Suisse, verte et paisible.
— C’est ici que je venais réfléchir, dit-il. Quand tout est devenu trop lourd. Vous comprenez, Lefebvre ? Vous qui avez tout sacrifié pour un homme que vous respectez. Vous comprenez le poids de la loyauté ?
— La loyauté n’est pas une excuse pour la trahison.
— Trahison. Quel mot facile. J’ai protégé l’armée. J’ai protégé la France d’un scandale qui l’aurait déchirée.
— Vous avez protégé des coupables. Vous avez laissé un innocent en prison.
Marbot se tourna vers lui. Son visage était creusé, ses yeux rouges de nuits sans sommeil.
— Picquart est libre, grâce à vous. Le tribunal va l’acquitter, nous le savons tous. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?
— Les noms. Les ordres exacts. Les preuves que le ministre de la Guerre savait que les documents étaient faux dès le début.
Marbot sortit une enveloppe de sa poche intérieure. Elle était cachetée de cire rouge.
— J’ai tout écrit. Les réunions, les ordres, les noms de ceux qui ont approuvé la forgerie. Je l’avais préparée pour vous.
Lefebvre tendit la main.
— Donnez-la-moi.
— Pas encore. Je veux votre parole.
— Quelle parole ?
— Que vous ne publierez rien avant ma mort.
Le vent siffla entre eux. Lefebvre regarda l’enveloppe, puis le général.
— Si vous voulez m’empêcher de publier avant votre mort, dit-il lentement, c’est que vous avez l’intention de mourir.
Marbot sourit, un sourire triste.
— Je suis un soldat, Lefebvre. Je sais quand une bataille est perdue. Mais je veux choisir l’heure de ma fin. Donnez-moi un jour. Vingt-quatre heures. Après cela, faites ce que vous voulez.
— Et si je refuse ?
— Alors je détruis cette enveloppe, là, devant vous. Et vous repartirez avec une confession incomplète qui ne nommera jamais le ministre.
Lefebvre pesa le choix. Le vent lui cinglait le visage. En bas, la Suisse semblait un autre monde, un refuge doré.
— Vingt-quatre heures, dit-il enfin. Mais si vous tentez de fuir, je vous jure que je trouverai un moyen de vous faire revenir.
Marbot hocha la tête et tendit l’enveloppe. Lefebvre la saisit. Au moment où il la glissait dans sa poche, il vit le général vaciller. Un appui de quelques centimètres, un glissement de pierres sous ses bottes.
— Général !
Marbot bascula en arrière, un mouvement presque lent, presque délibéré. Il ne cria pas. Il tomba dans le vide, le long de la paroi abrupte, heurtant une corniche, puis une autre, son corps rebondissant comme une poupée de chiffon avant de disparaître dans un ravin en contrebas.
Lefebvre resta figé, l’enveloppe dans la main, le vent hurlant à ses oreilles. Il regarda l’endroit où le général avait disparu. Pas de doute possible : la chute était mortelle.
Il se força à descendre, prudemment, les mains agrippées aux rochers. Il trouva le corps au fond du ravin, brisé, les yeux ouverts vers le ciel gris. Le fusil du général était resté dans la villa. Il n’y avait que son manteau, et dans une poche de la veste, un papier plié.
Lefebvre le déplia. C’était une lettre, écrite à la hâte, adressée à sa femme.
« Je n’ai pas eu le courage de vous dire adieu en face. Demandez à Lefebvre. Il a tout. »
Il remit la lettre dans la poche du mort, se releva et redescendit vers la villa. Dans le salon, il prit le téléphone, demanda la ligne de la gendarmerie de Pontarlier. Il déclina son identité, expliqua la situation. Il attendit que les autorités arrivent, deux heures plus tard.
Quand le brigadier lui demanda comment le général était tombé, Lefebvre répondit :
— Il a glissé. Nous parlions. Il a fait un pas en arrière.
Personne ne posa d’autres questions. Le suicide d’un général accusé de forgerie était une affaire trop embarrassante pour qu’on cherche des détails.
Ce soir-là, dans un hôtel de Pontarlier, Lefebvre ouvrit l’enveloppe. La confession était complète : dix pages manuscrites, des noms, des dates, des ordres précis. Le ministre de la Guerre, les colonels du service de renseignement, la chaîne complète de commandement qui avait fabriqué le bordereau et accablé Picquart.
Il prit le train du lendemain matin pour Paris. Dans le compartiment vide, il relut deux fois le document, mémorisant chaque nom, chaque détail. À Paris, il se rendit directement au bureau de L’Aurore, où Jaurès l’attendait.
— Marbot est mort, dit Lefebvre en posant l’enveloppe sur le bureau.
Jaurès la regarda, puis leva les yeux vers lui.
— Il a tout écrit ?
— Tout.
Jaurès ouvrit l’enveloppe et parcourut les premières lignes. Puis il sourit, un sourire fatigué mais triomphant.
— C’est fini, André. Vraiment fini.
Lefebvre s’assit, épuisé, les mains vides.
— Non, dit-il. C’est seulement maintenant que ça commence.
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