L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 34: The Loose Thread
Le train roulait vers l’est depuis Minuit, berçant Lefebvre dans un sommeil agité. Il avait dormi par à-coups, la tête appuyée contre la vitre, les mains croisées sur la serviette de cuir qui ne le quittait plus depuis Rennes. La confession de Henry, la déposition de Halphen, la liste microphotographiée : tout cela lui appartenait encore, physiquement, dans ce cuir fatigué.
Il descendit à Pontarlier peu après l’aube. L’air était vif, chargé de l’odeur des pins et de la neige des hauteurs. Le chef de gare, un homme rond à moustaches grises, le regarda s’approcher avec la curiosité méfiante de ceux qui voient peu d’inconnus.
« La villa Bellevue ? demanda Lefebvre. Sur la route de Verrières. »
Le chef de gare cracha par terre. « Vous êtes encore un de ces journalistes ? On en a vu défiler depuis deux jours. Lui, il refuse de voir tout le monde. Les gendarmes suisses l’ont déjà prévenu, d’ailleurs. Il est à deux pas de la frontière, plus loin que ça il ne peut pas aller. »
« Merci. »
Lefebvre marcha. La route montait, serpentant entre des chalets aux volets clos et des prairies où des vaches paissaient sous un ciel pâle. Il avait ses vêtements de civil — la veste de toile épaisse, le pantalon de drap sombre, la barbe brune qui vieillissait son visage de sept ans. À un carrefour, il s’arrêta et sortit le revolver de sa ceinture, en vérifia le barillet. Il le remit en place.
La villa Bellevue se dressait au bout d’une allée de gravier, masquée par un bosquet de sapins. Une bâtisse blanche à l’italienne, avec des volets bleus presque tous clos. Le parc était en friche, comme si personne ne s’en occupait depuis des mois. La grille n’était pas verrouillée.
Il poussa le portail et remonta l’allée d’un pas régulier. Personne ne l’arrêta. Personne ne l’interpella. La porte principale était entrouverte, laissant échapper une odeur de bois brûlé et de café rassis.
Il entra.
Un salon mansardé, meublé d’un canapé défoncé et d’une table chargée de papiers. Des cartes d’état-major étaient épinglées au mur. Un homme se tenait près de la cheminée, tournant le dos à la porte. Il portait une redingote noire usée, mais la coupe était militaire, droite, méprisant la mollesse du vêtement civil.
« Je me disais aussi », dit le général Marbot sans se retourner, « que ce serait vous qui viendriez. Pas Picquart, il est encore à l’hôpital. Pas Jaurès, il a trop de discours à préparer. Non, vous. Le jeune lieutenant obstiné qu’on a jamais pu acheter ni briser. »
Sa voix était posée, presque bonhomme, mais Lefebvre remarqua que la main qui tenait le tisonnier tremblait légèrement.
« Général Marbot, dit Lefebvre. Le conseiller du ministre. L’architecte du bordereau. Le maître d’œuvre des mensonges. »
Marbot se tourna enfin. Son visage était amaigri, ses yeux cernés de plomb. Mais il y avait encore dans sa mâchoire quelque chose de l’autorité absolue qui avait commandé des régiments et faussé des cours martiales.
« Le conseiller du ministre », répéta-t-il avec un amusement pincé. « C’est fini, ce temps-là. C’est fini tout ça. On m’a retiré mon commandement hier. Par dépêche, si vous imaginez. Hygiène de l’institution. »
« L’institution que vous avez trahie. »
Lefebvre s’approcha de la table. Il y avait là une revue militaire froissée, un encrier desséché, des lettres à demi écrites. Rien qui ressemblait à une planque de général en fuite. Plutôt l’antichambre d’un homme qui attend.
« Je n’ai pas trahi l’institution, mon petit. Je l’ai sauvée. C’est différent. Nous avons sacrifié un officier pour éviter une guerre avec l’Allemagne. Nous avons fabriqué une preuve parce que la vérité — la vraie vérité, celle qui aurait placé un général de notre propre état-major au cœur d’un espionnage — aurait détruit l’armée française entière. Vous croyez que ça compte pour rien ? »
Lefebvre s’arrêta à quelques pas de lui.
« Vous avez condamné un innocent à l’île du Diable, Monsieur le général. Vous avez ordonné la fabrication du bordereau. Vous avez laissé Henry se trancher la gorge pour ne pas vous livrer. Et vous avez fui quand ça a commencé à chauffer. » Il inclina la tête. « Sauver l’armée, vous appelez ça ? »
Marbot laissa tomber le tisonnier dans l’âtre avec un bruit d’enclume.
« Vous êtes jeune. Vous n’avez pas idée de ce que c’est que la gestion d’un pays en temps de crise. Vous n’avez pas vu ce que j’ai vu. L’affaire Dreyfus a failli faire tomber la République trois fois. Les royalistes attendaient, les boulangistes montaient… Si nous avions laissé le scandale éclater, nous étions dans la rue, et avec nous la France entière. »
« Alors vous avez choisi la rue qui sentait le soufre plutôt que celle qui sentait la justice. »
Le général se tut un moment. Puis il sourit — un sourire sans joie, presque tendre.
« Vous êtes exactement le genre d’officier que je redoutais dans mes dernières années, Lefebvre. On vous a appris les codes et les valeurs, et vous les avez pris au sérieux. C’est une maladie dont la plupart se guérissent. »
Il se tourna vers un secrétaire en chêne sculpté, en ouvrit le tiroir et en sortit une liasse de billets. Il la posa sur la table entre eux. Lefebvre ne baissa pas les yeux.
« Cinquante mille francs », dit Marbot. « Le dépôt que j’avais prévu pour la Suisse. Je n’en ai plus besoin. Pas pour ce que vous allez dire à Jaurès, en tout cas. »
Lefebvre regarda la liasse. Puis il regarda Marbot.
« Ce n’est pas très généreux, mon général. Vous valez moins que ça. »
Marbot haussa un sourcil.
« Cinquante mille francs pour ne jamais me trouver. Pour dire à vos amis que vous m’avez perdu de vue après Pontarlier. Que je suis passé de l’autre côté de la frontière et que vous n’avez aucune idée où. C’est beaucoup d’argent. C’est une vie, pour un officier limogé comme vous. »
« Vous savez que je ne vais pas l’accepter. »
Marbot soupira, prenant le temps de ranger les billets dans une poche intérieure de sa redingote, sans se presser.
« Non. Je le savais. Mais c’était une formalité. On propose, on écoute le refus, on passe à la suite. » Il croisa les bras. « Qu’est-ce que vous voulez, alors ? La confession écrite ? Vous croyez que je suis parti ici sans prévoir ça ? »
« Vous avez prévu un suicide comme celui de Henry ? »
La phrase frappa plus fort que Lefebvre ne l’aurait cru. Marbot serra la mâchoire, les yeux soudain plus durs.
« Henry était un imbécile sentimental. Il a cru qu’on l’adorait, qu’on le sauverait. Moi, je n’ai jamais cru à rien de ce genre. »
« Raison de plus pour écrire la vérité et la signer. »
Marbot éclata de rire — un rire sec, presque joyeux.
« Vous êtes merveilleux. Vous voudriez que je signe mon arrêt de mort, pour que la République que vous venez de sauver puisse me fusiller proprement ? Allons, Lefebvre. Vous n’êtes pas si naïf. Vous avez besoin de moi vivant. Pour que le procès Rennes puisse se dérouler, pour que la liste des officiers compromis ait un visage, pour que Jaurès puisse dire : Voilà, c’est lui, c’est le général qui a tout manigancé, et il avoue. Sans moi, vous n’avez qu’une photo floue et des lettres volées. »
Il s’approcha d’un pas.
« Le tribunal va innocenter Picquart. C’est fait, c’est plié. Mais l’armée va se refermer. Les généraux vont se serrer les coudes, protéger les leurs, déclarer que l’affaire est un complot journalistique contre l’honneur militaire. Pour que la vérité soit complète, il vous faut un coupable qui parle. C’est moi. Et je ne parlerai que contre garantie. »
Lefebvre le regarda en silence. Il connaissait la vérité par cœur : Marbot disait juste. La machine judiciaire pouvait innocenter Picquart, mais les réseaux militaires, eux, ne se dissolvaient pas d’eux-mêmes. Il fallait les délier, un nœud après l’autre.
« Qu’est-ce que vous voulez exactement ? » demanda-t-il enfin.
« Une assurance écrite que je quitterai la France sans être poursuivi. Que la République me laisse gagner la Suisse et y finir ma vie en paix. En échange, je vous remets la lettre que j’ai rédigée hier soir. Tout y est. Le déroulé de la falsification, les ordres donnés, les pressions sur les témoins, le nom du ministre qui a fermé les yeux. Le récit précis de la mort de Henry, de ce que j’ai su et de ce que j’ai tû. Pas d’ambiguïté. »
Il tendit la main vers un tiroir du secrétaire, en sortit une enveloppe cachetée de cire rouge.
Lefebvre ne la prit pas.
« Je ne peux pas vous garantir l’impunité, mon général. Ce n’est pas mon rôle. Et ce n’est pas dans mes valeurs de vous promettre une porte ouverte. »
Marbot eut un sourire qui découvrit des dents jaunies.
« Bien. Alors je la brûle. Et vous repartez avec rien. Une histoire de plus, une victoire partielle. Vous avez sauvé Picquart. Vous n’aurez pas sauvé la France des mensonges militaires. »
Il tenait l’enveloppe au-dessus de la flamme, un geste théâtral conçu pour lui arracher un cri.
« Brûlez-la », dit Lefebvre. Sa voix était basse, calme.
« Vous êtes sûr ? »
« Je ne promets pas ce que je ne peux pas tenir. Brûlez-la. Mais sachez une chose : la vérité n’est pas contenue dans une seule lettre. Elle est dans les têtes qui l’ont connue. Dans les archives que je passe au peigne fin depuis des semaines. Dans les témoins comme Halphen et d’Anglars, qui ont parlé devant le tribunal et qui parleront encore. Vous croyez être la dernière clé, la seule clé. Vous vous trompez. Vous êtes un verrou de plus — et je l’ai déjà fait sauter, même sans vous. »
Un silence. Marbot tenait toujours l’enveloppe au-dessus des flammes. Un mince filet de fumée commençait à s’en échapper, à l’angle du coin.
« Vous êtes un imbécile obstiné », dit-il d’une voix étrangement presque admirative. « Vous foncez droit dans le mur, sans regarder à côté. »
« Peut-être. Mais les murs du camp de Dreyfus, je les ai vus tomber. Ce sera pareil pour les autres. »
Marbot laissa retomber sa main. L’enveloppe n’était pas brûlée, seulement marquée d’une souillure brune.
« Je ne vous crois pas assez bête pour repartir les mains vides ». Il posa l’enveloppe sur la table, entre eux. « Prenez-la. Elle est à vous. Je ne vous demande pas d’engagement en retour. Considérez-la comme un bâton d’aveugle : vous l’utiliserez, ou vous ne l’utiliserez pas. Mais moi, je l’ai écrite parce que je voulais qu’on sache comment c’était arrivé. Et maintenant que j’ai vu votre visage, je me dis que vous la méritez, même si vous ne saurez jamais m’en remercier. »
Lefebvre la prit. Il ne la remercia pas. Il aurait pu parler de justice, de réparation, de la nation qu’ils servaient tous deux. Mais il n’y avait plus rien à dire entre eux. Il la glissa dans sa serviette, regarda une dernière fois le général Marbot, debout contre sa cheminée, plus petit qu’au ministère, plus vieux que sur les photographies des états-majors.
« La France vous jugera », dit-il simplement. « Je n’ai pas à m’en charger. »
Il tourna les talons, traversa le salon, poussa la porte et sortit dans l’air froid de la montagne. Le gravier crissa sous ses semelles. Il remonta l’allée bordée de sapins, se retourna une fois : la villa demeurait silencieuse, aucune silhouette aux fenêtres. Le général Marbot était resté à l’intérieur, avec son feu et ses mensonges.
Lefebvre atteignit la grille, prit la route en direction de Pontarlier. L’enveloppe pesait dans sa serviette comme un cœur de plomb.
Au premier tournant, il s’arrêta, sortit l’enveloppe et l’ouvrit. La lettre était longue, écrite d’une main probe et appliquée — celle d’un homme qui mettait ses dernières forces à coucher la vérité sur le papier.
Il la lut en entier, debout au bord du chemin, une fois, deux fois. À la fin, il la plia soigneusement, la remit dans sa serviette et reprit sa marche vers le sud, vers la France, vers la lumière du procès qui approchait.
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