L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 1: The Fevered Gate
La pluie ne s’arrêtait jamais vraiment dans le Westmorland. Elle tombait fine et tenace depuis trois jours, lessivant les ornières de la route jusqu’à les transformer en bourbiers traîtres. Thomas Blackwood tira sur les rênes de sa jument, une haridelle grise aux côtes saillantes qu’il avait baptisée Poussière par ironie, et leva les yeux vers ce qui se prétendait une porte.
Les palissades de Blencarn se dressaient à huit pieds de haut, faites de troncs grossièrement équarris, leurs pointes taillées en dents hostiles vers le ciel bas. Des branches d’aubépine s’y entrelaçaient, hérissées d’épines aussi longues que son pouce. Derrière, une fumée grêle montait de cheminées invisibles, et une odeur de bois mouillé et de foin fermenté portait jusqu’à lui.
À travers l’interstice entre deux poutres, un visage apparut – joues creuses, barbe mal rasée, yeux d’un bleu délavé qui plissèrent en l’examinant.
« Qui va là ? »
Thomas essuya la pluie de son front d’un revers de manche. Sa cape, autrefois d’un vert profond, avait viré à un brun indistinct. Ses bottes craquaient à chaque mouvement, tannées par trop de routes.
« Thomas Blackwood. Médecin itinérant. Je cherche un toit pour la nuit et une étable pour ma bête. »
Le visage resta impassible. Une main apparut, serrant une hallebarde dont le fer luisait malgré le ciel couvert.
« Blencarn est close, l’homme. Ordre du seigneur de la marche. On n’ouvre pour personne. »
« Même pour un médecin ? J’ai des herbes, des onguents. Le village pourrait avoir besoin… »
« On a pas besoin de rien. On a pas la peste. On veut pas de la peste. Va-t’en plus loin. Penrith est à une journée. »
Thomas sentit la fatigue s’abattre sur lui comme une deuxième cape. Une journée de plus à cheval, une journée de plus sans feu ni sommeil sec, une journée de plus avec la pluie dans les os et les souvenirs qui le mordaient par-dessous la peau. Il ouvrit la bouche pour plaider – il avait un talent pour plaider, un talent qu’il avait appris à doser, car trop de mots éveillaient les soupçons dans ces temps de peur.
Un cri déchira la grisaille. Un cri d’enfant, aigu, désespéré.
Une fillette déboula de l’angle de la palissade, ses sabots claquant sur les pierres mouillées, sa robe de laine trempée plaquée aux jambes maigres. Elle courait droit vers eux, et derrière elle, dans l’embrasure d’une porte basse à vingt pas, un homme s’était effondré dans l’entrée de sa chaumine, raide comme un madrier.
« À l’aide ! » cria-t-elle, la voix brisée. « Maître Whitlock, ouvrez ! Mon père, il tombe, il tombe et il tremble ! »
Le garde – Whitlock, donc – se tourna vers la fillette avec un grognement. « Margery, rentre chez toi. Dis à ton père de boire de l’eau et de prier. »
« Il peut pas boire ! Il a du mal à respirer ! Il a des bosses, là, sous les bras, des grosses bosses ! »
Le mot tomba dans la cour comme un caillou dans une mare gelée. Les yeux de Whitlock se rétrécirent, sa mâchoire se serra. Il leva sa hallebarde, non pas contre Thomas, mais comme pour barrer l’entrée.
« Rentrez, Margery. Je m’occupe de ça. »
Thomas était déjà à terre. Son sac de selle claqua contre le flanc de Poussière, ses doigts trouvèrent les lanières de sa sacoche de cuir. La fillette avait les cheveux blonds plaqués par la pluie, les yeux d’un brun immense, et elle le regardait comme s’il était la seule chose solide dans un monde qui se liquéfiait.
« Le père, monsieur ! S’il vous plaît ! »
Personne ne demandait plus l’aide d’un médecin de passage quand il n’y avait pas de peste. C’était la première règle que Thomas avait apprise en traversant les villages morts, les villages qui brûlaient leurs morts sans cercueil, les villages qui fermaient leurs portes et laissaient leurs propres enfants dehors. La première règle : quand on te suppose, tu fuis. Mais il n’avait jamais suivi les règles, et c’était précisément pour ça qu’il avait perdu tant de choses.
Il courut vers la chaumine.
« Halte ! » hurla Whitlock derrière lui. « Je l’ai dit, on n’ouvre pas ! »
Thomas n’écouta pas. Il atteignit l’homme – boutiquier, à en juger par le tablier de cuir et les mains calleuses aux doigts tachés d’encre. Le visage était violacé, suant de fièvre, les yeux révulsés dans un tremblement convulsif qui agitait tout le corps comme si un diable le secouait par les épaules. Les paumes tâtonnèrent le long des bras, cherchant les ganglions.
Il les trouva sous les aisselles. Des bosses dures comme des noix, chaudes à travers l’étoffe, et au creux du cou, une autre, plus grosse qu’un œuf de poule, qui tirait la peau en avant sous forme d’un bulbe noirâtre.
La peste.
Il la reconnut au toucher avant même de la voir, comme on reconnaît un vieil ennemi à sa démarche dans le noir. Il entendit le cri de Margery dans son dos, le bruit des sabots de Whitlock sur les pierres, le claquement de la porte de la palissade.
« Qu’est-ce que t’as vu ? » demanda Whitlock, la voix tendue comme une corde de fifre. « Réponds-moi, l’étranger. Qu’est-ce que t’as vu sur lui ? »
Thomas se redressa. La pluie ruissela dans son cou, glaciale le long de sa colonne. Il pouvait mentir. Il avait menti tant de fois que le mensonge était presque devenu une seconde langue maternelle. Il pouvait dire « une fièvre de marais, rien de plus », reculer poliment, saluer, remonter sur Poussière et continuer sous la pluie vers un village qui vous laisserait entrer. Mais la fillette s’était accrochée à sa manche – ses doigts minuscules serraient le tissu trempé comme on serre une ancre dans la tempête.
« C’est la peste, dit-il.
Le silence qui suivit fut si dense que la pluie sembla s’arrêter. Puis Whitlock recula d’un pas, leva sa hallebarde à deux mains, et pointa le fer vers la poitrine de Thomas avec une violence qui fit trembler la lame.
« Tu l’as apportée ! cria-t-il. Tu l’as apportée avec toi, sale étranger ! On était propre avant que tu nous arrives ! »
« Regarde-le, dit Thomas en montrant l’homme convulsé. Il a des bosses mûres depuis des jours, peut-être une semaine. Il n’a pas besoin que je l’apporte, il l’avait déjà en lui. Et il n’est pas le seul. Un rat mort dans son puits, une puce dans sa paillasse – ça se propage. »
Whitlock venait de pâlir. Il regardait le corps de son voisin qui se tordait sur les pavés avec une horreur qui le vieillissait de dix ans en une seconde.
« On l’avait pas, dit-il, mais sa voix avait perdu toute conviction. On avait pas de peste. On avait des morts, mais c’étaient des morts naturelles. »
« Naturelles, répéta Thomas. Et quelle sorte de mort est naturelle pour vous, maître Whitlock ? La foudre ? La noyade ? »
Quelque chose passa dans les yeux du garde – une ombre, une hésitation qu’il ravala aussitôt. Il cracha par terre et abaissa sa hallebarde d’un geste brusque.
« Je peux pas vous laisser entrer. Le seigneur de la marche a ordonné la clôture. Qui entre ne sort pas. »
« Je ne compte pas sortir dans l’immédiat, dit Thomas. Et si vous me laissez rester dehors avec un enfant dont le père baigne dans le bubon noir, vous aurez un cadavre sur votre seuil d’ici demain – et une contagion qui ne va pas respecter votre barricade. »
Margery ne le lâchait toujours pas. Une femme était arrivée – avait-elle toujours été là ? – une grande silhouette osseuse coiffée d’un fichu gris, qui se tenait à distance comme on s’approche d’une bête dangereuse. C’est elle qui parla, d’une voix de râpe.
« Ouvre la porte, Whitlock. Le médecin a raison. Et tu sais ce qui arrive quand on laisse un corps bubonné pourrir dans une chaumine à vingt pas des réserves. »
Whitlock hésita. Le conflit se lisait sur son visage – la peur de l’ordre violé, la peur plus grande encore de la mort invisible qui rampait peut-être dans chaque chaume, dans chaque sac de grain, dans chaque berceau. Puis il tourna la clé dans la serrure de la barricade – une serrure énorme, neuve, dont le fer n’avait pas encore eu le temps de rouiller – et la porte basse s’ouvrit en gémissant.
« Entre, dit-il. Mais tu ne sors plus. Personne ne sort plus de Blencarn, médecin. Pas vivant. »
Thomas prit Margery par la main. Elle tremblait de froid et de choc, mais elle le suivit. Derrière eux, le père fut soulevé par deux hommes qui venaient d’émerger d’un angle mort – des porteurs, tout habillés de cuir huilé, et il y avait dans leurs gestes quelque chose d’étudié, de trop précis pour des paysans. Ils emportèrent l’homme vers l’intérieur sans un regard.
La porte de la barricade se referma dans leur dos avec un bruit sourd.
Il était dans le village. Le village qui affirmait n’avoir pas de peste. Et chaque chaumine qu’il croisait en remontant la rue principale etait proprement close, portes verrouillées, volets tirés, comme si toute la population avait décidé de ne pas exister ce soir-là. Seule la cheminée fumait, régulière, obstinée – une fumée trop épaisse, trop grasse, pour du simple bois de chauffage.
Quelque chose brûlait chez quelqu’un, ce soir, au centre de Blencarn. Et Thomas n’était pas certain que ce fût un corps de malade.