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L'Agneau Vérolé

Lire le chapitre 2: The Little Black Book

La porte de l’infirmerie s’ouvrit sans qu’on frappât. Une vieille femme se tenait sur le seuil, une lampe à la main, la flamme dansant dans ses yeux caves. Elle sentait la cire, le miel et quelque chose de plus âcre — la poudre de sauge, reconnut Thomas, et sous elle, une odeur de viande trop longtemps gardée.

« Tu es le médecin. »

Ce n’était pas une question. Elle avait la voix rauque, comme si elle n’avait pas parlé depuis des jours.

« Thomas Blackwood. On m’a conduit ici. »

« On t’a conduit ici parce que tu es le seul espoir de ce village, et je prie Dieu que tu en sois digne. » Elle entra, laissant la porte battre derrière elle. « Je m’appelle Agnes. Ici, je suis tout : sage-femme, rebouteuse, et quand Dieu nous abandonne, croque-morte. Toi, tu seras dans la chambre du fond. Il y a un lit, une table, et de l’eau qu’on a fait bouillir. Ne bois pas celle de la source. »

Thomas suivit. Le couloir était étroit, les murs nus, mais propres. Une pierre descellée laissait filtrer un filet d’air froid. Il nota qu’aucune fenêtre de l’infirmerie ne donnait sur la rue — seulement sur une cour intérieure où l’herbe jaunissait, piétinée par des allées et venues récentes.

« Le malade ? » demanda-t-il.

« Il est dans la salle commune. Un homme de quarante ans, fort comme un bœuf avant-hier. Ce matin, il avait les glandes comme des œufs de pigeon. Il délire maintenant. »

Thomas s’arrêta. « Trop vite. Il a été piqué il y a moins de deux jours. »

Agnes se retourna lentement. Elle le dévisagea, et pour la première fois, une lueur de quelque chose — prudence, ou reconnaissance — traversa son regard. « Tu l’as remarqué aussi. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« Ça veut dire que dans ce village, on ne parle pas de ce que le temps ne permet pas. » Elle poussa une porte de chêne massif. « Voici ta chambre. »

La pièce était moins misérable qu’il ne l’avait craint : un lit de paille fraîche, une table de bois brut sur laquelle reposait un volume épais, relié de cuir noir, et un petit brasero éteint dans un coin. Des cendres anciennes, presque blanches.

« Qu’est-ce que c’est ? » Thomas désigna le livre.

Agnes hésita. Puis elle le prit, l’ouvrit, et le lui tendit. Les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, presque calligraphiée, l’encre brunissant avec l’âge.

« Le registre des morts. » Sa voix était basse maintenant, comme si les murs avaient des oreilles. « Depuis que le village est fermé, on y consigne chaque âme qui quitte ce monde. Montre-le au curé si tu veux, montre-le à Whitlock, mais ne le perds pas. C’est le seul livre de vérité qui reste à Blencarn. »

Thomas le feuilleta. Les entrées étaient toutes de la même main, régulières comme une litanie : *John Attwood, mort de fièvre, cinquante-deux ans. Margery Pays, morte en couches, vingt-neuf ans. Henry Cobbe, mort de vieillesse, soixante-dix ans.* Toujours « naturelle », la cause. Jamais un mot sur les bubons, ni sur la peste, ni même sur les pustules.

« Tout le monde meurt naturellement, à Blencarn ? » demanda-t-il.

Agnes lui jeta un regard aigu. « C’est ce que le registre dit. »

« Et vous me le donnez parce que vous voulez que je constate par moi-même ce qui ne va pas. »

Elle ne répondit pas. Mais elle ne détourna pas les yeux non plus.

« Il y en a un autre, dit-elle enfin. L’autre livre. Celui du curé. Celui qui compte les vivants. »

« Et il est où ? »

« À l’église. Je n’y suis pas entrée depuis que le père Marlow a verrouillé la sacristie. » Elle s’essuya les mains sur son tablier, geste usé, presque machinal. « Tu feras ce que tu feras. Mais sache une chose, médecin : à Blencarn, les morts parlent bas. Et les vivants encore plus bas. »

Elle sortit. La porte se referma avec un claquement sourd qui n’était pas celui d’une serrure, mais celui d’un poids que l’on pose.

Thomas resta seul. Il s’approcha de la fenêtre — une simple meurtrière taillée dans la pierre — et regarda la cour. Le ciel était gris, couleur de cendre humide. Une vieille chèvre broutait une touffe d’orties sous le porche. Rien d’autre. Pas un bruit. Pas un chant d’oiseau.

Il se retourna. Le livre noir l’attirait, comme ces choses que l’on vous confie pour vous compromettre. Il l’ouvrit à la première page. Une date : *le 12 juin de l’an de grâce 1348*. Et en dessous, l’écriture qui commençait déjà, sobre et funèbre.

Il lut. Il lut toutes les pages.

Et il comprit.

Les morts de Blencarn étaient tous consignés — mais ils mouraient par grappes de trois, jamais seuls. Trois jours, rien. Trois jours, trois corps. Trois jours, rien. Le motif était trop régulier, trop net pour être celui du hasard. Des cycles. Comme si la mort visitait le village selon un calendrier.

Il reposa le livre. Sa main tremblait légèrement — moins de fatigue que d’une prise de conscience qui s’enfonçait en lui comme une épine. Il y avait un rythme dans les décès. Et un rythme, cela veut dire un choix.

Il souffla la chandelle. Le noir de la pièce était total, un noir de cave ou de tombeau. Il s’allongea sur le lit, les bras croisés sous la nuque, et écouta la nuit monter.

Elle monta lentement. D’abord le vent, qui fit gémir les planches du toit. Puis un chien, qui aboya trois fois avant de se taire, comme s’il avait été interrompu. Puis le silence — un silence lourd, gras, qui semblait vouloir endormir les vivants et réveiller les morts.

Thomas ne dormait pas. Il avait fermé les yeux, mais son esprit continuait de tourner, de relire les entrées du registre, de compter les espaces entre les morts.

Il fut tiré de ses pensées par un bruit d’abord indistinct — un grincement sourd, régulier, qui aurait pu être celui d’un arbre plié par le vent. Mais non. Il connaissait ce son. C’était le cri d’un essieu mal graissé.

Il se leva d’un bond, alla à la meurtrière. La cour était noire et vide. Le bruit venait de la rue principale, au-delà du mur. Il colla son œil à la fente étroite.

D’abord il ne vit rien. Puis une lanterne troua l’obscurité, basse, à hauteur de hanches, portée par une silhouette enveloppée d’une cape épaisse. Derrière elle venait une charrette — une charrette de paysan, à deux roues, tirée par un homme dont il ne voyait pas le visage, seulement le dos courbé sous l’effort.

Sur la charrette, une forme longue. Un corps, enveloppé dans un linceul blanc qui luisait doucement sous la lanterne. Un corps dont les contours semblaient trop rigides, trop droits.

Thomas ne voyait pas le visage de celui qui tirait. Mais il vit ses mains. Des mains larges, aux doigts écartés, qui serraient les brancards avec une précision presque cérémonieuse.

La charrette passa devant l’infirmerie sans s’arrêter, sans tourner la tête. Elle se dirigeait vers l’est, vers l’église, vers le cimetière.

Thomas compta. Une centaine de pas. Puis la charrette s’arrêta. La lanterne s’éleva. Le corps fut soulevé, porté, disparut à travers le portail de l’église.

Mais ce que Thomas vit ensuite fit battre son cœur plus vite.

La porte du portail ne se referma pas. Les deux silhouettes entrèrent — et restèrent. À l’intérieur. Dans le noir.

Il attendit. Une minute. Deux. La lanterne n apparut pas au vitrail de la chapelle. Aucun bruit. Rien.

Puis, au bout d’un temps trop long, la porte se rouvrit — mais sans le corps. Les deux silhouettes ressortirent en marchant d’un pas égal, régulier, presque militaire. La charrette vide grinça de nouveau. Elles disparurent dans la nuit.

Thomas recula de la meurtrière. Son souffle était court. Il regarda le petit livre noir posé sur la table, dont les pages semblaient plus sombres encore dans l’obscurité.

On ne brûlait pas les morts, à Blencarn. On ne les enterrait pas non plus. On les portait dans l’église — et personne ne les en faisait sortir.

Il savait qu’il ne dormirait pas cette nuit. Et il savait quel livre il lui faudrait ouvrir demain. Celui du curé. Celui des comptes.

Mais d’abord, il fallait creuser.