L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 1: LE BRUIT AVANT L'AUBE
À cinq heures trente, le SPAD se mit à vivre d'un seul coup.
Luc Moreau avait toujours pensé qu'un bon moteur devait annoncer ses défauts. Dans le garage de son père, à Vénissieux, une automobile malade toussait, claquait, chauffait, sentait l'essence ou répandait son huile sur le sol. Elle protestait avant de s'arrêter. On pouvait couper le contact, pousser la voiture sur le bas-côté, jurer, puis rentrer à pied.
Un avion n'offrait pas cette politesse.
Le moteur Hispano-Suiza prit sur la troisième rotation d'hélice. Les huit cylindres trouvèrent leur cadence et l'appareil entier vibra contre ses cales. La toile des ailes trembla dans le souffle de l'hélice devenue presque invisible.
— Joli, non ? lança le sergent Jules Perrin.
Luc observa une trace d'huile sous le capot.
— Il fuit.
Perrin éclata de rire. Petit, trapu, moustache rousse, il avait le regard de ceux qui avaient appris à douter des officiers, des fournisseurs et du beau temps.
— Tu viens bien des automobiles.
— Parc de réparation de la IIIe Armée. Avant ça, le garage Moreau et Fils.
— Ici, si ça fuit toujours au même endroit, on appelle ça une habitude.
Le pilote mit les gaz. Le SPAD roula dans la boue, souleva sa queue, puis quitta le sol en direction du nord. Luc le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un trait sombre dans le ciel gris.
La mutation lui était tombée dessus sans explication. Quelques semaines plus tôt, il avait réparé la magnéto d'une voiture d'état-major avec une bride fabriquée dans un morceau de tôle et une patte de lampe. La réparation avait tenu. Quelqu'un avait rédigé un rapport. Un autre avait décidé qu'un homme capable d'empêcher une Renault de mourir pouvait peut-être empêcher un avion de faire de même.
L'escadrille N.127 occupait un terrain boueux à l'est de Reims. Des tentes, des baraques, deux hangars en toile, des bidons d'essence sous filet de camouflage, plusieurs Nieuport fatigués et six SPAD relativement neufs. Derrière une haie, un petit cimetière militaire gagnait des croix presque chaque semaine.
Les canons formaient un grondement continu.
— Celui-là sera le tien, dit Perrin.
Il montra un SPAD portant le numéro 6. Une hirondelle noire était peinte sous le cockpit.
Luc en fit le tour. Pneu droit usé. Patin de queue renforcé deux fois. Vis de trois fabricants différents sur le même panneau. Réparation récente sur l'aile inférieure.
— Pilote ?
— Lieutenant Henri Vautrin. Onze victoires homologuées. Trois probables. Deux citations. Un nez cassé. Aucune patience.
Une voix derrière eux répondit :
— Mon nez se porte très bien.
Luc se retourna.
Vautrin était plus jeune qu'il ne l'imaginait. Vingt-six ans, peut-être. Grand, mince, cheveux noirs, visage fermé par une cicatrice qui coupait le sourcil gauche. Il portait sa combinaison de vol ouverte sur l'uniforme.
— Moreau ?
— Oui, mon lieutenant.
— On m'a dit que vous aviez travaillé sur des voitures de course.
— Une seule. Une Delage appartenant à un dentiste qui conduisait comme un artilleur.
— Vous pouvez me donner dix chevaux de plus ?
— Non.
Perrin toussa.
Vautrin resta silencieux une seconde.
— Enfin un mécanicien honnête. Le ministère s'est trompé.
Luc posa la main sur le capot.
— Je peux éviter que vous perdiez ceux que vous avez déjà.
Cette fois, le lieutenant sourit.
Il lui tendit un carnet rempli de notes : fonctionnement irrégulier en altitude, huile sur les lunettes après les piqués, vibrations de la mitrailleuse, pédale de direction gauche plus dure par temps froid.
— Mon ancien mécanicien disait que tous les avions font ça.
— Et il est où ?
— Muté hier.
Perrin détourna légèrement les yeux.
Luc remarqua le geste.
Une ordonnance arriva en courant. Patrouille dans vingt minutes.
Vautrin jura, attrapa ses gants.
Luc ouvrit aussitôt le capot. Il vérifia les bougies, les durites, les raccords. La fiche d'entretien indiquait deux inspections, l'une après le dernier vol, l'autre avant l'aube.
Son doigt toucha un raccord d'essence.
L'écrou bougea.
À peine.
Mais assez.
Luc le resserra, puis remarqua une marque claire sur le laiton. Un outil venait de toucher la pièce. La rayure était fraîche.
Il regarda la signature sur la fiche : BESSON.
— Sergent. Qui a inspecté l'appareil à quatre heures ?
— Besson. Bon mécanicien.
— Le raccord d'essence était desserré.
— Les vibrations.
— Peut-être.
Luc observa encore la rayure.
Vautrin revenait déjà vers l'avion.
Luc hésita à parler. Sans preuve, un mécanicien pouvait transformer une simple erreur en soupçon. Au front, le soupçon était une maladie.
— Mon lieutenant.
— Oui ?
— Donnez-moi cinq minutes de plus.
Vautrin hocha la tête.
Au-dessus du terrain, un moteur invisible monta dans les tours, puis le son disparut derrière les nuages.