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L'AILE ET LA CLEF

Lire le chapitre 2: LE NUMÉRO SIX

Luc découvrit rapidement qu'une escadrille ressemblait moins à une unité militaire qu'à un village construit autour d'animaux dangereux.

Les pilotes occupaient le centre parce qu'ils risquaient de mourir de la manière la plus spectaculaire. Autour d'eux travaillaient mécaniciens, armuriers, entoileurs, chauffeurs, secrétaires, cuisiniers, médecins, photographes et hommes de corvée. Tout le monde connaissait les habitudes des autres. Tout le monde empruntait du tabac. Tout le monde volait des outils.

Et tout le monde regardait le tableau des pertes.

Luc apprit d'abord la voix du moteur de Vautrin. Au bout de trois jours, il pouvait reconnaître le numéro 6 avant même de voir l'appareil descendre.

Il résolut le problème d'huile avec un petit déflecteur en aluminium. La pédale de direction n'était pas victime du froid : une poulie était légèrement de travers. Pour la mitrailleuse, il fabriqua une cale fine afin de reprendre le jeu du support, puis obligea l'armurier à vérifier de nouveau la synchronisation.

Vautrin revint d'une patrouille avec deux trous dans l'aile supérieure.

— La mitrailleuse reste enfin là où je vise.

— Essayez de viser loin des balles allemandes.

Perrin avala son café de travers.

Vautrin éclata de rire.

Luc apprit les noms des autres pilotes. Le capitaine Étienne Delorme commandait l'escadrille : vingt et une victoires, manières impeccables, voix calme. Le lieutenant Armand Cazeneuve, blond et élégant, était son adjoint. Sa famille possédait des usines textiles dans le Nord. Le sous-lieutenant Paul Lemaire avait dix-neuf ans et écrivait chaque soir à sa mère. René Valette, sept victoires, parlait peu et démontait son revolver lorsqu'il était nerveux.

Un soir de pluie, Valette observa Luc nettoyer des bougies.

— Vous savez comment les journaux nous appellent ?

— Non.

— Les chevaliers du ciel.

Il eut un sourire sans joie.

— Les chevaliers ne gelaient pas à trois mille mètres assis sur un réservoir d'essence.

— Les poètes ont peut-être oublié le détail.

— Les poètes oublient beaucoup de choses.

Dans la nuit, un Nieuport s'écrasa au décollage.

Luc entendit le moteur monter, hésiter, reprendre, puis le choc de l'appareil dans un fossé. Le pilote, le caporal Girard, survécut avec un bras cassé et une main brûlée.

Perrin et Luc examinèrent le moteur sous une lampe.

— Plus d'essence, dit Perrin.

Luc démonta le filtre.

Une matière fibreuse, pâle, mélangée à une sorte de gomme, bouchait partiellement le passage.

— Ça ne vient pas du réservoir, dit-il.

La fiche d'entretien portait de nouveau la signature de Besson.

Perrin vit son regard.

— Ne commence pas.

— Commencer quoi ?

— À chercher une intention dans chaque panne. Les pièces viennent de partout. L'essence arrive avec de l'eau. La toile pourrit. Les caisses sont mal étiquetées. Les obus tombent dans les dépôts. Si tu décides que chaque boulon cassé est un meurtre, la guerre te rendra fou avant les Boches.

Luc posa la matière contaminante sur un chiffon blanc.

— Et si quelqu'un profite justement de tout ce désordre ?

Perrin baissa la voix.

— Alors tu ferais mieux de le savoir avant de le dire.

Le lendemain, Girard fut évacué. Lemaire récupéra sa place dans la patrouille.

— Une chance de vous faire un nom, lui dit Cazeneuve.

Luc vit Valette observer la scène depuis la porte du mess.

L'après-midi, Vautrin obtint sa douzième victoire homologuée.

Le soir, on ouvrit une bouteille.

Luc préféra retourner au hangar.

Sur la fiche du numéro 6, une note au crayon bleu avait été ajoutée :

MÉLANGE CARBURATEUR RÉGLÉ. L. MOREAU.

Luc resta immobile.

Il n'avait rien réglé.

Les initiales étaient les siennes.

L'écriture ressemblait suffisamment à la sienne pour tromper quelqu'un qui ne la regardait pas longtemps.

Il arracha la fiche du panneau et la porta à Perrin.

Le sergent lut en silence.

— Maintenant, demanda Luc, j'ai le droit de réfléchir trop ?