L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 29: LE SILENCE
La blessure de Vautrin termina sa guerre de chasse.
Après plusieurs semaines d'hôpital, il fut envoyé dans un centre d'instruction près de Paris. Son grade de capitaine fut confirmé. Les médecins estimaient qu'il pourrait retrouver un usage presque normal de sa jambe, mais déconseillaient les efforts violents du combat aérien.
Vautrin écrivit à Luc :
ILS ONT DÉCIDÉ QUE JE SUIS TROP PRÉCIEUX POUR ÊTRE TUÉ, CE QUI PROUVE QUE L'ARMÉE PEUT COMMETTRE DES ERREURS TARDIVES.
Luc lui répondit :
ILS ONT SURTOUT DÉCOUVERT QUE VOTRE JAMBE COÛTE CHER À RÉPARER.
La guerre continua.
Luc vola jusqu'à l'automne. Il ne devint jamais un grand as. Deux victoires restèrent à son nom. Une troisième demande fut refusée faute de témoin certain, ce qui le fit sourire plus qu'il ne l'aurait cru.
— Tu ne contestes pas ? demanda Perrin.
— Non.
— Le monde s'écroule.
— J'ai tiré sur un appareil qui est parti en piqué. Je ne l'ai pas vu tomber. Donc je ne sais pas.
Perrin hocha la tête.
— C'était plus simple quand Roche inventait les formulaires.
— Beaucoup plus rapide.
Luc reçut régulièrement des lettres de Barrès. Les procédures judiciaires continuaient. Savarin perdait ses appels. Plusieurs responsables intermédiaires étaient condamnés. Les usines, sous nouvelle direction, poursuivaient certains programmes jugés utiles mais abandonnaient le prototype défectueux.
Une lettre de Claire Fabre arriva aussi.
Elle contenait une photographie de son fils, Mathieu, tenant un petit avion en bois.
Au dos :
IL VEUT SAVOIR COMMENT SON PÈRE VOLAIT. JE LUI DIS QU'IL ÉTAIT BON, MAIS QU'IL AVAIT SURTOUT DE BONS MÉCANICIENS. CELA VOUS DONNERA PEUT-ÊTRE UNE SATISFACTION INCONVENANTE.
Luc montra la carte à Perrin.
— Elle te connaît bien.
En septembre, les Alliés avancèrent. Les terrains changèrent encore, cette fois vers l'est.
L'atmosphère dans les escadrilles se transforma lentement. Les pilotes parlaient davantage de ce qu'ils feraient après la guerre. Les mécaniciens comparaient les emplois possibles. Certains voulaient ne plus jamais voir un avion. D'autres ne pouvaient déjà plus imaginer une vie sans eux.
Luc se trouvait entre les deux.
Il rêvait parfois du garage familial : l'odeur du métal chaud, la cour derrière l'atelier, son père penché sur un moteur de camion, Madeleine tenant les comptes.
Puis un SPAD passait au-dessus du terrain et il se demandait comment retourner simplement aux automobiles.
L'aviation avait changé son échelle du monde.
Une voiture reliait deux villes.
Un avion transformait la distance elle-même.
En octobre, Luc reçut une proposition d'un constructeur près de Lyon. L'entreprise voulait développer des moteurs civils après la guerre et cherchait des hommes ayant une expérience réelle du front.
Il rangea la lettre sans répondre.
— Pourquoi tu hésites ? demanda Perrin.
— Parce que mon père a besoin de moi.
— Ton père a survécu quatre ans sans toi.
— Merci pour la délicatesse.
— Je veux dire qu'il sait peut-être aussi ce qu'il veut faire de son garage.
Luc pensa à Madeleine. Elle avait pris une place que personne ne lui aurait laissée avant 1914. Revenir en prétendant reprendre naturellement tout ce qu'il avait laissé serait peut-être une autre forme d'aveuglement.
Il écrivit à son père.
La réponse arriva deux semaines plus tard.
LE GARAGE A BESOIN DE TOI SI TU VEUX Y TRAVAILLER. PAS SI TU VIENS PAR CULPABILITÉ. MADELEINE DIRIGE LES COMPTES MIEUX QUE TOI ET RÉPARE LES CARBURATEURS PRESQUE AUSSI BIEN. JE N'AI DONC PLUS BESOIN DE FILS, SEULEMENT D'ASSOCIÉS COMPÉTENTS.
Luc relut trois fois la lettre.
Perrin la lut par-dessus son épaule.
— Ton père est pire que toi.
— Oui.
— Ça explique beaucoup de choses.
Le 11 novembre, peu après onze heures, les canons cessèrent.
Personne ne sut quoi faire du silence.
Le terrain entier semblait attendre le prochain coup.
Des hommes sortirent des hangars. Certains rirent. D'autres pleurèrent. Un pilote ouvrit une bouteille sans trouver de verre. Perrin resta immobile, les mains dans les poches.
Luc écouta.
Il n'avait jamais connu le front sans artillerie.
Le silence n'était pas complet. Des moteurs tournaient encore. Des camions passaient. Une porte claqua. Quelqu'un cria au loin.
Mais rien n'explosait.
— C'est fini ? demanda Ravel.
Personne ne répondit tout de suite.
Enfin Perrin dit :
— Pour aujourd'hui, oui.
Luc trouva cette réponse plus honnête que les grandes phrases.
L'après-midi, aucun ordre de patrouille n'arriva.
Luc marcha jusqu'à l'appareil qu'il avait piloté la veille. Il posa la main sur le capot.
Le métal était froid.
Une étrange tristesse le prit.
Il avait détesté la guerre. Il avait vu des hommes tués, mutilés, corrompus, accusés à tort. Il avait appris à chercher le mensonge dans les gestes les plus ordinaires.
Et pourtant, une partie entière de sa vie venait de s'arrêter en une heure.
Perrin vint se placer à côté de lui.
— Tu vas faire quoi ?
— Lyon, d'abord.
— Et après ?
— Je ne sais pas.
— Excellent. Enfin une panne que tu ne peux pas diagnostiquer.
Luc sourit.
Quelques jours plus tard, il fut démobilisé progressivement. Avant de partir, il décrocha du hangar le panneau de l'hirondelle noire.
— Pour Vautrin ? demanda Perrin.
— Pour lui.
— Dis-lui que je réclame le remboursement des heures perdues à réparer ses atterrissages.
— Je lui présenterai une facture.
Luc quitta N.127 avec une valise, une caisse à outils, deux certificats de victoire qu'il n'avait pas demandés, la clé de Fabre donnée par Chardin et un morceau de bois peint.
Il regarda le terrain disparaître derrière le train.
Pour la première fois depuis 1917, personne n'attendait qu'il vérifie un avion à l'aube.
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