L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 28: L'OFFENSIVE
Le 21 mars 1918, le front se mit à bouger.
Pendant des mois, les hommes avaient appris à penser la guerre en lignes presque immobiles. Une tranchée gagnée, un bois perdu, quelques centaines de mètres annoncés comme victoire. Puis l'offensive allemande de printemps brisa cette géographie familière.
Les téléphones sonnaient sans arrêt. Des états-majors déménageaient avant d'avoir terminé de rédiger les ordres de déménagement. Des régiments qui se croyaient en réserve recevaient l'ordre de partir au combat. Des routes devenaient impraticables sous les colonnes de canons, de camions, de soldats et de civils.
N.127 changea de terrain deux fois en cinq jours.
Luc découvrit ce que valaient ses procédures quand personne n'avait le temps de les respecter.
Les premières heures furent mauvaises.
Des caisses arrivèrent sans étiquette. Du carburant fut mélangé entre lots. Une hélice destinée à un autre type de moteur faillit être montée sur un SPAD parce qu'un chauffeur avait déposé le mauvais chargement. Deux mécaniciens travaillèrent vingt heures sans sommeil.
Luc comprit que les règles ne pouvaient pas simplement exiger plus d'attention à des hommes épuisés. Elles devaient simplifier ce qui était essentiel.
Il réduisit les contrôles d'urgence à quelques points impossibles à sacrifier : commandes de vol, carburant, huile, fixation moteur, hélice, armes, travaux effectués depuis le dernier vol. Tout le reste pouvait attendre une inspection plus complète.
— Tu supprimes tes propres formulaires ? demanda Perrin.
— Je les adapte.
— J'allais dire que tu devenais raisonnable.
— N'exagérons rien.
Vautrin volait jusqu'à quatre sorties par jour. Ses pilotes couvraient les colonnes françaises, attaquaient les avions de reconnaissance allemands et protégeaient des appareils d'observation d'artillerie qui devaient parfois changer de terrain entre deux missions.
Luc volait aussi.
Le 25 mars, il escorta Vautrin au-dessus d'une route encombrée de troupes en retraite. Des biplaces allemands survolaient la zone à basse altitude, observant les mouvements.
Ils en chassèrent un, puis virent cinq chasseurs ennemis descendre sur eux.
Vautrin fit signe de ne pas engager longtemps.
Leur mission n'était pas de collectionner des victoires. Elle consistait à empêcher les reconnaissances de transmettre des renseignements précis.
Ils firent deux passes, obligèrent les Allemands à monter, puis repartirent vers l'ouest.
Un jeune pilote d'une autre unité les suivit trop loin vers l'est.
Luc vit son appareil disparaître derrière une nappe de fumée.
Il ne revint pas.
Au retour, Vautrin resta devant la carte.
— J'aurais dû lui faire signe plus tôt.
— Il n'était pas sous votre commandement.
— Il nous suivait.
— Ce n'est pas la même chose.
— Dans le ciel, ça peut le devenir.
Les mots révélèrent à Luc ce qui avait changé chez Vautrin. Autrefois, il aurait porté le poids d'une mort comme preuve de sa propre importance. Désormais il cherchait surtout la décision qu'il pourrait enseigner à quelqu'un d'autre.
Le 27 mars, leur patrouille reçut l'ordre de couvrir des unités françaises près de Montdidier.
La matinée était froide et claire. Les routes en dessous ressemblaient à des veines noires pleines de mouvement.
Luc volait à droite de Vautrin.
Ils attaquèrent un biplace allemand, puis furent surpris par des chasseurs descendant du soleil.
Luc entendit des impacts dans son aile droite.
La toile se déchira sur une bande étroite. Le longeron semblait intact. Le moteur continuait de tourner avec sa note régulière.
Cette stabilité sonore l'empêcha de paniquer.
Un Albatros se plaça derrière lui.
Luc vira brusquement à gauche, descendit, reprit de la vitesse et revint vers Vautrin.
C'est alors que le numéro 6 se mit à fumer.
Une fumée noire sortait du capot.
Luc vit Vautrin regarder brièvement son moteur, puis tourner vers l'ouest.
Ils étaient encore au-dessus d'une zone où les lignes changeaient d'heure en heure.
Vautrin indiqua le sol.
Plusieurs champs s'étendaient entre des routes encombrées et des bandes de bois.
Luc montra un rectangle assez long, bordé de peupliers.
Vautrin secoua la tête. Trop à l'est.
Il continua.
Le moteur du numéro 6 toussa.
Une fois.
Deux fois.
Puis l'hélice s'arrêta.
Le silence visuel de l'appareil fut presque plus violent que la fumée.
Luc avait passé sa vie à penser les avions comme des machines propulsées. Il se rappela ce que Vautrin lui avait enseigné lors des premières leçons : un avion sans moteur restait un avion, à condition de ne pas gaspiller son altitude.
Vautrin baissa légèrement le nez.
Le SPAD glissa vers l'ouest.
Luc resta au-dessus de lui.
Deux chasseurs allemands approchaient.
La décision était évidente sur le papier : Luc devait sauver son appareil et revenir prévenir l'unité.
Dans le ciel, le papier n'existait pas.
Il vira vers les deux Albatros.
Il tira trop tôt sur le premier, non pour l'abattre mais pour l'obliger à bouger. L'Allemand rompit son approche. Le second monta vers Luc.
Pendant quelques secondes, Luc se retrouva dans exactement la situation que Vautrin leur enseignait à éviter : il réagissait aux mouvements d'un adversaire qui contrôlait l'altitude.
Il entendit la voix de Vautrin dans sa tête : crée une sortie.
Luc piqua vers l'Albatros au lieu de tourner avec lui, passa dessous, puis remonta vers le soleil. L'Allemand dut modifier son attaque.
Luc gagna quelques secondes.
En dessous, le numéro 6 franchit ce qui semblait être une ligne française.
Vautrin choisit un champ.
Le SPAD toucha trop vite, roula sur une cinquantaine de mètres, heurta un fossé et bascula sur le dos.
La queue monta dans les airs.
Puis plus rien.
Luc vit l'accident depuis trois cents mètres.
Une sensation froide lui traversa le ventre.
Les deux chasseurs allemands avaient abandonné la poursuite, attirés ailleurs par une patrouille française.
Luc chercha un terrain proche. Il aperçut une bande d'herbe utilisée par l'artillerie pour les appareils de liaison.
Il se posa malgré les hommes qui lui faisaient signe de repartir.
— Le capitaine Vautrin s'est écrasé à l'est d'ici. J'ai besoin d'un camion.
Un lieutenant d'artillerie répondit :
— Nous évacuons.
— Parfait. Évacuez-moi avec un camion.
— Qui êtes-vous ?
— Sous-lieutenant Moreau, aviation. Et dans dix minutes un capitaine français peut être capturé si nous restons ici à discuter de mon identité.
Le ton fit ce que le grade seul n'aurait peut-être pas obtenu.
Un camion partit avec Luc, deux fantassins et un infirmier.
Les obus tombaient déjà au loin.
Ils trouvèrent le SPAD retourné dans le champ. Des soldats français s'étaient approchés de l'épave.
Vautrin était vivant, suspendu tête en bas par son harnais.
Une jambe avait pris un angle inquiétant.
Luc se glissa sous le fuselage.
— Vous avez encore atterri avec conviction.
Vautrin ouvrit un œil.
— Atterrissage parfait. Terrain mal conçu.
Luc rit malgré lui.
Ils coupèrent le harnais et sortirent le pilote.
— L'appareil ? demanda Vautrin.
Luc regarda le train détruit, l'aile cassée, le moteur noirci.
— Perdu.
— Alors laissez-le.
Luc sortit une petite scie de la caisse du camion.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Je récupère l'hirondelle.
— C'est du bois et de la toile.
— Quarante-trois grammes d'histoire.
— Vous êtes malade.
— On me l'a déjà dit.
Luc découpa le petit panneau pendant que les soldats pressaient le départ.
Ils repartirent lorsque les premiers obus commencèrent à tomber sur le champ.
Vautrin perdit connaissance dans le camion.
À l'hôpital, on annonça une fracture sévère de la jambe, plusieurs côtes fêlées et une brûlure légère à la main.
Il vivrait.
Il revolerait peut-être.
Mais pas tout de suite.
Luc retourna à l'escadrille le soir même.
Perrin le vit descendre du camion avec le panneau de l'hirondelle sous le bras.
— Et Henri ?
— Vivant.
Perrin ferma les yeux une seconde.
Puis il montra le panneau.
— Tu as vraiment pris le temps de découper ça sous les obus ?
— Oui.
— Je retire tout ce que j'ai dit sur ton intelligence.
Ils accrochèrent l'hirondelle au mur du hangar provisoire.
Le lendemain, Luc vola deux patrouilles.
Il n'y avait plus de numéro 6 à suivre.
Pour la première fois, il dut entendre seul le moteur devant lui et décider seul quand rentrer.
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