L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 10: The Prince's Confidant
La pluie battait les vitres du café de Clerkenwell quand Jonah poussa la porte. Il s'essuya le front d'un revers de manche, balaya la salle du regard. Trois tables occupées, des clients absorbés par leurs écrans, personne ne leva les yeux. Il commanda un double espresso et s'assit dos au mur, la sacoche de cuir serrée contre sa poitrine.
Le message de Priya — le dernier paragraphe de sa lettre au Roi — tournait dans sa tête : *« Si le Prince Edward apprend la vérité, il doit la tenir de quelqu'un qui n'a rien à perdre. Son aide de camp, Oliver Channing, est la seule porte qui ne soit pas verrouillée. »*
Jonah avait passé trois heures à vérifier Oliver Channing. Ancien officier des Coldstream Guards, dix ans au service du Prince, aucun lien connu avec le palais intérieur ni avec la Commission. Sa page publique montrait un homme de terrain, plus à l'aise avec les rapports militaires qu'avec les intrigues de cour. Exactement le genre de type qui détestait qu'on lui mente.
Il composa le numéro que Priya avait griffonné en marge. Quatre sonneries. Puis une voix masculine, précise, légèrement essoufflée :
— Channing.
— Je m'appelle Jonah Reed. Ancien auditeur principal de la NAEOC. J'ai besoin de vous parler du Sauvegarde Ducale.
Silence. Trois secondes — Jonah compta — avant que Channing ne réponde :
— Qui vous a donné ce numéro ?
— Priya Shah.
Nouveau silence. Plus long. Jonah sentit sa main moite contre le combiné.
— Le cimetière de Highgate, dit enfin Channing. Bâtiment nord, porte latérale. Dans quarante minutes. Si vous êtes suivi, je le saurai et je disparaîtrai.
La ligne coupa.
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Le cimetière de Highgate dégoulinait sous une bruine persistante. Jonah longea les tombes victoriennes, anges de pierre aux ailes noircies par la suie londonienne, mausolées aux colonnades effritées. La porte latérale du bâtiment nord était entrebâillée. Il la poussa.
Oliver Channing se tenait sous l'arche, vêtu d'un imperméable gris, le col relevé. Il était plus âgé que sa photo — la cinquantaine, des rides profondes autour des yeux, un visage taillé pour les salles de briefing, pas pour les réceptions royales.
— Vous avez dix minutes, dit-il sans préambule. Et si cette conversation me met en danger, vous me devrez plus qu'une excuse.
Jonah posa sa sacoche sur un banc de pierre, en sortit une liasse de documents — les anomalies qu'il avait extraites de l'exécutable — et les tendit à Channing.
— L'Algorithme de la Couronne recommande des déplacements de personnels. Voici les directives internes des douze derniers mois. Croisez-les avec les démissions, les accidents et les suicides dans les cercles politiques et médiatiques.
Channing parcourut les pages, les sourcils se rapprochant à mesure. Son index suivait les colonnes, s'arrêtait, revenait en arrière.
— Deux directeurs de journal, un sous-secrétaire d'État, une juge administrative…
— Tous dans le mois qui a suivi leurs articles ou jugements critiques sur la monarchie. Le coefficient de corrélation est de 0,97. Ce n'est pas une coïncidence, c'est un taux de fraude.
Channing releva les yeux. Il ne semblait pas choqué — plutôt résigné, comme un homme qui venait de voir confirmer la pire de ses suspicions.
— Le Prince a remarqué des choses, dit-il lentement. Des recommandations étranges dans ses briefings. Trois conseillers écartés en six mois, remplacés par des gens venus de l'ombre de la Chambre des Lords. Quand il a posé des questions, on lui a parlé de restructuration administrative. Mais il n'est pas naïf.
— Il sait, alors.
— Il soupçonne. Il n'a aucune preuve. Les rapports qu'on lui fournit sont irréprochables — l'architecture des recommandations est noyée sous des couches de conformité légale. Personne ne peut démontrer que l'Algorithme agit de son propre chef. Jusqu'à peut-être maintenant.
Channing serra la liasse contre lui.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?
— Que le Prince le voie. Qu'il sache ce que sa famille pilote, même inconsciemment.
— Et qu'est-ce que vous voulez, vous, M. Reed ?
Jonah hésita. La question le prenait à contrepied. Il avait pensé à l'exposition, à la preuve, à la chute du système. Mais la réponse simple lui vint, presque malgré lui :
— Que ça s'arrête.
Channing hocha la tête, comme si cette réponse le satisfaisait. Il glissa la liasse dans son imperméable.
— Le Prince reçoit ce soir une délégation du Commonwealth. Après-demain, il a une audience privée avec son père. Je lui montrerai avant.
— Je veux être là quand il prendra connaissance des documents.
— Impossible. Vous êtes contaminé, M. Reed. Si le palais apprend que vous avez eu accès au Prince, tout ce que vous avez découvert deviendra la paranoïa d'un employé licencié. La preuve sera morte en arrivant.
Jonah ouvrit la bouche pour protester, mais Channing le coupa d'un geste.
— J'ai perdu un ami dans un accident de voiture il y a deux ans. Alan Whitmore. Lui aussi avait commencé à poser des questions sur l'Algorithme. Les assurances ont parlé de fatigue, de vitesse excessive. Sa femme n'y a jamais cru.
Il regarda Jonah droit dans les yeux.
— Vous n'êtes pas le premier à frapper à ma porte avec des tableaux de corrélation. Vous êtes simplement le premier à avoir l'exécutable en votre possession. Ce qui signifie que vous êtes plus dangereux qu'eux — et donc plus exposé.
Le silence s'étira entre eux, troublé seulement par le tambourinement de la pluie sur les vitraux.
— Il y a une chose que vous devez comprendre, ajouta Channing. Le Prince n'est pas simplement une victime potentielle. S'il y a un héritier que l'Algorithme pourrait vouloir consolider — ou remplacer — Edward est au centre de l'équation. Il est la monarchie de demain.
Jonah sentit sa nuque se hérisser.
— Vous voulez dire que le Prince pourrait être… une cible ?
— Ou un bénéficiaire. Selon la logique que vous avez découverte. Ce qui, dans mon expérience avec les hommes de pouvoir, revient parfois au même.
Channing consulta sa montre.
— Vos dix minutes sont écoulées. Restez loin de moi, loin du palais, loin de tout lieu où votre visage pourrait être recoupé avec mes mouvements. Si le Prince veut vous parler, il trouvera un moyen. En attendant, vous n'existez pas.
Il tourna les talons, et Jonah le regarda disparaître entre les tombes, son imperméable gris se fondant dans la brume. Le silence retomba, plus lourd.
Jonah se retourna vers la sortie, et c'est là qu'il le vit.
Une ombre, immobile, à une trentaine de mètres, adossée à un mausolée de marbre. Impossible de distinguer les traits sous la capuche — mais la silhouette ne bougeait pas, ne semblait pas pressée de partir, et fixait dans sa direction un regard que Jonah sentait physiquement.
Le temps d'un battement de cœur, Jonah envisagea de courir. Mais quelque chose dans l'attitude de l'ombre — les mains ouvertes, les épaules basses — lui suggéra une attente, pas une approche.
Il fit un pas vers la silhouette. L'ombre ne bougea pas.
Puis, dans sa poche, son téléphone vibra.
Un texto d'un numéro inconnu :
*Elle a vu la conversation. Elle sait que Channing vous a rencontré. Le Compte à Rebours ne change pas : 21 heures. Mais la porte de King's Lane ne s'ouvrira qu'une fois. Si vous voulez survivre à ce que vous venez de déclencher, soyez à l'heure.*
Jonah releva les yeux. L'ombre avait disparu.
Il resta seul parmi les anges de pierre, trempé jusqu'aux os, tandis que le poids de la preuve — et de ses conséquences — s'abattait sur ses épaules. Il avait fait entrer le Prince dans la partie. Mais il venait de comprendre que la partie, elle, l'avait déjà intégré dans ses calculs depuis bien longtemps.