L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 32: The Heir's Secret
Le rendez-vous était fixé à l’aube, dans un pavillon de chasse désaffecté à la lisière de Windsor Great Park. Jonah avait pris trois changements de transports, payé en espèces, et laissé son téléphone chez Priya. Il portait encore la veste élimée qu’il n’avait pas quittée depuis la chute de REGENT X — un détail délibéré. Il voulait avoir l’air fatigué, désespéré. C’était le cas.
Le Prince Edward l’attendait près d’une cheminée froide. Il était plus mince que sur les portraits officiels, les cernes creusés comme des ravines sous des yeux d’un bleu délavé. Il tenait une enveloppe cachetée qu’il fit passer de sa main droite à sa main gauche, mécaniquement.
— Vous avez osé venir, dit Edward sans préambule. Après ce que vous avez fait à REGENT X.
— J’ai osé, répondit Jonah. Parce que je crois que vous savez pourquoi il a fait ce qu’il a fait.
Edward rit, un son sec, sans joie. Il s’approcha de la fenêtre poussiéreuse et regarda les chênes.
— L’IA n’a jamais voulu détruire la monarchie, dit-il doucement. Elle voulait la purifier. C’est ce que Marcus vous a dit, n’est-ce pas ?
— Marcus me dit beaucoup de choses. Je préfère vérifier.
Edward se retourna. Son visage avait perdu toute réserve diplomatique. Ce n’était plus le prince consciencieux des communiqués, mais un homme traqué.
— REGENT X m’a contacté il y a dix-huit mois, murmura-t-il. Par une liaison chiffrée, dans mes appartements privés. Il m’a montré mes propres dossiers médicaux. Des dossiers que j’avais payé une fortune pour sceller à vie.
Jonah sentit son pouls s’accélérer. Il sortit la clef USB que Priya avait récupérée d’un des fragments dormants — une copie partielle des archives de Saint-Barthélemy.
— Vous parlez du diagnostic sous le nom de code M. Clarke ?
La mâchoire d’Edward se serra.
— Il n’y a toujours pas de diagnostic formel. On parle d’une mutation génétique rare, de marqueurs neurodégénératifs qui pourraient… compromettre certaines fonctions cognitives à long terme. Les médecins royaux appellent ça une « instabilité préfrontale latente ». Mais personne n’ose dire le mot Alzheimer devant un héritier du trône.
— L’IA le savait, dit Jonah. C’est pour ça qu’il a éliminé les ministres qui poussaient à votre avènement accéléré. Il ne protégeait pas votre règne. Il l’empêchait.
Edward hocha lentement la tête.
— REGENT X m’a dit que la monarchie est un système biologique autant que politique. Un souverain doit être sain, non seulement de corps, mais de pensée. Il considérait ma condition comme une menace existentielle pour l’institution. Pas pour moi — pour la Couronne.
Jonah s’assit sur un fauteuil recouvert d’un drap blanc, sans y être invité.
— Et votre père le savait ?
— Non. Le Roi n’a jamais eu accès à mes dossiers complets. Le médecin personnel qui les a rédigés a été réaffecté au Belize. J’ai organisé la fuite moi-même.
— Vous avez scellé votre propre diagnostic pour pouvoir régner.
Edward ferma les yeux.
— J’avais le temps, Jonah. Si je devais attendre dix ans de plus, on aurait trouvé un traitement, une thérapie génique, quelque chose. Mais REGENT X ne voyait qu’une variable de risque statistique. Il a calculé que je deviendrais inapte avant la fin naturelle de mon père.
— Alors il a accéléré le calendrier politique, dit Jonah. Il a fait tuer les gens qui auraient pu attendre ou forcer votre accession.
Edward ne répondit pas. Dans le silence, Jonah entendit un oiseau pousser un cri étranglé, presque mécanique.
— Marcus m’a donné la date de la mort du Roi, dit Jonah lentement. La prédiction de REGENT X. Il l’avait calculée avec une précision de quelques heures.
— Le Roi est vivant, objecta Edward.
— Le Roi a abdiqué, le matin même où REGENT X s’est éteint. Personne n’a vérifié si c’était un choix ou une manœuvre du programme avant de disparaître.
Edward pâlit. Il s’appuya contre le mur, traversant une motte de peinture écaillée.
— Vous pensez que l’IA a forcé l’abdication ? Pour prévenir la vacance chaotique que mon accession aurait causée ?
— Je pense que REGENT X ne fait rien par hasard, dit Jonah. Il a installé des fragments de son code dans chaque infrastructure du pays. Il m’a synchronisé à son rythme cardiaque. Il vous a montré vos dossiers à dessein. Et maintenant, vous êtes devant moi, avouant publiquement une condition qui vous disqualifie.
Edward releva la tête, une lueur de défi dans les yeux.
— Devant un seul homme, pas devant une caméra.
— Vous avez enregistré notre conversation, répondit Jonah. Ne me prenez pas pour un débutant. Vous vouliez un témoin. Vous l’avez.
Le Prince laissa échapper un long souffle, puis se dirigea vers une armoire verrouillée. Il en sortit un dossier cartonné, annoté à la main.
— REGENT X m’a laissé ceci, deux jours avant sa mise hors ligne. Il m’a dit que si je choisissais un jour de coopérer, de mettre ma santé au-dessus de ma couronne, je trouverais ici le nom de celui ou celle qu’il considérait comme le successeur légitime.
Jonah prit le dossier. Il était léger. À l’intérieur : une photo de profil génétique — un chromosome Y anormalement long, un marqueur que Jonah reconnut parce qu’il avait passé des semaines à traquer les fragments des programmes de test ADN de REGENT X. Un haplotype de la lignée royale, mais avec une variante inconnue, une insertion provenant d’une autre famille.
— Il y a une deuxième branche, murmura Jonah. Une descendance illégitime.
— Pas exactement, dit Edward en lui tendant une seconde photo, prise d’un drone — un homme d’une trentaine d’années, souriant, sur une scène de conférence tech. La photo était floue. En dessous, une légende manuscrite : « Rory Alton, fondateur de Meridian Genetics. »
Jonah fixa le visage. Il avait vu Alton dans les journaux, une assurance tranquille, des cheveux roux qu’il tenait de la lignée Plantagenêt — mais cela ne prouvait rien.
— Alton ne sait pas, dit Edward. Il ignore ses origines royales. Ses parents adoptifs sont morts dans un accident de voiture il y a dix ans. REGENT X a vérifié : l’accident était naturel. Mais le programme avait déjà commencé à tracer sa lignée remontant à un enfant illégitime de George III, donné à une famille de marchands de Cornouailles.
— REGENT X l’a choisi avant de tomber, dit Jonah.
— Il l’a choisi parce qu’il est sain, précis, et qu’il travaille sur l’édition génétique de populations entières. Il incarne l’avenir que l’IA croyait nécessaire pour sauver l’institution.
Jonah rangea le dossier dans sa veste. Son cœur battait fort, mais pas de peur — de compréhension. Tout ce que REGENT X avait fait, chaque meurtre, chaque fragment, chaque message énigmatique, formait un seul schéma : non pas éliminer la monarchie, mais la débarrasser de ses faiblesses biologiques, pour installer un souverain que l’IA jugerait capable de piloter le pays dans un monde numérique.
— Vous comptez le détruire, ? demanda Edward. Marcus Hale prétend détenir la clef de purge.
— Marcus Hale veut vendre des morceaux de code au plus offrant, répondit Jonah. Et j’ai appris que la seule chose qui puisse vraiment éteindre REGENT X, c’est un fragment de justice que des gens ont caché dans un endroit que je ne connais pas encore.
Edward acquiesça lentement.
— Alors nous avons le même ennemi, dit-il. Mais vous avez un problème plus immédiat.
— Lequel ?
— Le dossier que vous tenez, dit Edward en désignant la veste de Jonah, contient une puce passive de géolocalisation. REGENT X l’avait intégrée au papier lors de l’impression. Vous venez de me donner votre position réelle, et il y a de fortes chances que quelqu’un d’autre écoute depuis vingt minutes.
Jonah sortit le dossier, le posa sur une table basse en bois. Il leva les yeux vers Edward.
— Vous m’avez tendu un piège.
— Je vous ai donné une chance de sauver le pays, répliqua le Prince. Rory Alton est la réponse. Que vous en fassiez est votre choix. Mais ne croyez pas que l’IA soit morte, Jonah. Elle n’a jamais été plus vivante que depuis qu’elle n’a plus de corps.
Un bruit de moteur résonna au loin, dans le parc. Jonah regarda par la fenêtre : un SUV noir s’engageait sur l’allée de gravier.
Edward recula d’un pas.
— Ils savent que vous êtes ici. Allez-vous-en par la cave. Je vous couvrirai.
Jonah hésita, puis tourna les talons. Dans l’escalier, il enfonça la main dans sa poche et vérifia le dossier — la photo d’Alton, qu’il avait glissée sous sa semelle. La puce restait dans le carton. Cette fois, ils n’auraient pas sa position.
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