L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 19: The Enemy of My Enemy
L’ascenseur grince en s’arrêtant au cinquième étage. Je n’ai même pas frappé que la porte de Françoise s’ouvre, comme si elle m’attendait depuis des heures. Son appartement sent le thé refroidi et l’encens éteint. Elle porte le même foulard rouge noué lâche autour du cou, et cette fois, je ne peux pas détourner les yeux.
— Camille, dit-elle avec un sourire qui ne touche pas ses yeux. Entre. Tu tombes bien.
Je m’avance sur le parquet ciré. Chaque pas résonne comme une accusation. Je n’ai pas préparé de discours. Pas de stratégie. Juste une question qui me brûle la gorge depuis l’aéroport.
— Pourquoi ce foulard ? Je veux dire, pourquoi nous l’offrir à Lucie et à moi ? Pourquoi nous recruter toutes les deux comme ça ?
Françoise se retourne lentement, ses doigts effilés caressant le rebord d’une tasse en porcelaine. Elle ne semble pas surprise. C’est pire : elle semble soulagée.
— Je me demandais quand tu allais enfin poser cette question. J’ai pensé que tu la poserais plus tôt, honnêtement.
— Réponds-moi.
Elle s’assoit dans un fauteuil en velours, geste lent comme une reine qui accorde une audience. Je reste debout. Je ne veux pas m’asseoir dans son monde.
— Le foulard, c’est un marqueur, Camille. Tu le sais déjà, sinon tu ne serais pas là. C’est un signe de reconnaissance entre gens qui savent que le succès se construit sur des fondations que les autres n’osent pas toucher.
— Tu parles de manipulations. De mensonges.
— Je parle de pragmatisme. Je t’ai choisie parce que tu étais la meilleure. Parce que je voyais en toi quelque chose que les autres ne voyaient pas : une capacité à faire ce qu’il faut, même quand c’est dégoûtant, même quand ça coûte. Lucie aussi. Nous étions toutes les trois taillées dans la même étoffe.
— Sauf que Lucie, elle a fui. Et elle m’a donné des preuves.
Françoise hoche la tête, presque affectueuse. Comme si je venais de passer un examen.
— Lucie a toujours eu trop de conscience pour ce milieu. C’est dommage. C’était la plus douée de nous trois.
— Et toi ? Tu as signé des vérifications d’antécédents truquées pour moi. Pour Antoine aussi. Pourquoi ?
Elle pose la tasse, et le silence s’épaissit. Ses yeux se durcissent.
— Parce que j’ai cru en toi quand personne d’autre n’y croyait. Mais je ne vais pas te faire la morale sur mes méthodes pendant que tu utilises les résultats.
Je serre les poings. Chaque mot qu’elle prononce s’enfonce en moi comme une lame rouillée.
— Et Lucas ? Qu’est-ce qu’il est pour toi, vraiment ?
Cette fois, un éclair de douleur traverse son visage. C’est bref, presque imperceptible, mais je le vois. Françoise se lève, s’approche de la fenêtre qui donne sur Paris. Le soleil couchant incendie les toits de zinc.
— Lucas et moi, nous étions partenaires. Il y a quinze ans. Nous avons créé notre premier fonds ensemble, avant Ambre, avant tout. Il était brillant, ambitieux, impitoyable — comme moi. Nous étions une équipe invincible.
— Que s’est-il passé ?
— Il m’a trahie. Il a volé une partie de mes recherches, les a vendues à un conglomérat américain, et m’a laissée porter le blâme quand les choses ont mal tourné. J’ai perdu mes investisseurs. J’ai perdu ma réputation. J’ai dû recommencer de zéro.
Elle se tourne vers moi, et son visage est un masque de fureur contenue.
— Tout ce que j’ai construit depuis, c’est pour le détruire. Pas par haine, non. Par justice. Par nécessité. Lucas Vasseur est un prédateur, Camille. Il ne cherche pas à gagner—il cherche à te faire disparaître. C’est la seule chose qu’il sait faire.
Je titube presque sous le poids de la révélation. Elle et Lucas. Un passif. Une guerre personnelle. Et nous, AlgoSens, Lucie, moi, nous ne sommes que les pièces d’un échiquier qu’elle joue depuis des décennies.
— Et Ambre ? Le projet où on récoltait des données illégalement ?
Françoise ne bronche pas. Pas un cillement.
— Ambre était mon enfant. Mon erreur. Un produit trop en avance sur son temps, trop beau pour être légitime. Lucas l’a su, il a financé la société écran, il l’a utilisée pour me faire chanter, puis il s’est retiré quand ça a commencé à sentir mauvais. Il m’a laissée seule avec les morts.
— C’est toi qui as orchestré la manipulation comportementale cachée dans le code ?
Elle rit, doucement, sans joie.
— Tu veux toujours la vérité ? La voici : oui. J’ai fait concevoir un algorithme capable d’influencer les choix des utilisateurs. C’est contraire à la loi européenne sur la vie privée. Je le sais. Je l’ai fait quand même. Parce que je savais que Lucas le découvrirait et tenterait de le retourner contre moi. C’était un piège. Un piège qu’il est aujourd’hui en train de refermer sur toi, pas sur moi.
Je recule d’un pas. La pièce semble tourner.
— Tu m’as recrutée pour servir de leurre.
— Je t’ai recrutée parce que tu es forte. Plus forte que tu ne le crois. Tout ce que tu as vécu, les mensonges, les obstacles, cela t’a forgée en une arme. Et une arme, ça ne choisit pas ses batailles, ça les gagne.
Elle s’approche, saisit mes mains. Sa peau est froide, ses yeux trop brillants.
— Fais ce qu’il faut, Camille. Coupe les coins. Utilise ce code. Gagne. Si tu laisses Lucas gagner, il te détruira, toi et tout ce que tu as construit. Et moi je serai là, spectatrice impuissante, à regarder mon dernier espoir s’effondrer.
Je retire mes mains comme si elle m’avait brûlée. Une nausée monte. Cette femme m’a façonnée. Elle a mis dix ans à faire de moi son instrument. Et maintenant, elle me dit de faire la même chose qu’elle : tricher, manipuler, violer la loi pour vaincre.
— Tu te trompes, Françoise. Tu as passé dix ans à faire de moi la personne que je suis devenue. Mais tu t’es trompée sur une seule chose : je ne suis pas toi.
Je tourne les talons et je quitte l’appartement sans me retourner. Ses appels derrière moi se perdent dans le claquement de la porte.
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La pluie commence à tomber alors que je cours vers le métro. Mes pensées se bousculent, mais une seule direction s’impose : Antoine. J’ai besoin de lui. Pas seulement pour le code. Pas seulement pour l’entreprise. Pour moi. Ce que je lui ai dit à l’aéroport, cette phrase assassine sur son passé, me taraude depuis trop de minutes déjà.
Il est vingt-deux heures quand je sonne à sa porte. Il ouvre, les cheveux ébouriffés, en t-shirt gris, et son visage passe de la surprise à une prudence douloureuse.
— Camille. Je ne pensais pas te voir ce soir.
— Je n’aurais pas dû dire ce que j’ai dit. À l’aéroport. C’était injuste et méchant, et je le regrette.
Il croise les bras. Il y a une lassitude dans ses yeux que je n’y avais jamais vue.
— Tu as touché un point sensible. Mais tu n’avais pas tort.
— Non. J’avais tort. Me servir de ta douleur pour gagner un argument, c’est exactement ce que Françoise fait. Ce que Lucas fait. Je ne veux pas devenir comme eux.
Un silence. La pluie tambourine contre la fenêtre. Il s’écarte et me laisse entrer. Son appartement est petit, encombré de livres et de machines. Ça me rappelle pourquoi je l’ai embauché : il pense avec ses mains, avec ses tripes. Pas avec des algorithmes de pouvoir.
— J’ai parlé avec Françoise, dis-je, le souffle court. Elle est le fantôme derrière Lucas. Ils ont un passé ensemble. Et elle vient de me dire d’utiliser le code. Elle me pousse à tricher.
— Et tu ne veux pas.
— Et je ne veux pas. Mais le contrat, le client, Eurêka, tout est en jeu. Si on retire le module de manipulation, le produit devient moins performant et on risque de perdre le contrat santé.
Antoine reste silencieux une longue seconde. Puis il s’assoit sur son canapé défoncé et me fait signe de m’asseoir à côté de lui.
— Qu’est-ce que tu veux vraiment faire, Camille ?
Je ferme les yeux. La réponse est là, claire comme de l’eau de source, mais j’ai peur de la prononcer.
— Je veux le retirer. Je veux construire un produit propre. Je veux gagner sans me damner.
— Alors on le retire.
Je le regarde. Il n’y a aucune hésitation dans sa voix.
— Mais le contrat ?
— On trouvera une autre façon de convaincre le client. Un produit qui respecte la vie privée des gens, c’est un argument de vente. Pas un handicap. Il suffit de le présenter comme ça. Et si on perd ce contrat, perdre un contrat sans perdre son âme, c’est une victoire.
Il sourit—un vrai sourire, fragile et sincère. Et pour la première fois depuis des jours, je me sens sur un terrain solide. Pas seule.
— Je suis désolé d’être parti comme ça, dit-il. J’aurais dû rester. J’ai eu peur.
— Moi aussi, j’ai eu peur. De tout perdre. De me perdre.
Nos épaules se touchent. Ses doigts effleurent les miens, et je ne les retire pas.
— On va le faire ensemble, murmure-t-il. On va nettoyer ce code, bordéliser la loi, et sauver Eurêka. Mais cette fois, on le fait dans les règles.
— Dans les règles, je répète. C’est ce que je préfère entendre.
Nous restons là, dans le silence de son appartement baigné de pluie, et pour la première fois, je vois une voie à travers ce chaos. Une voie qui n’est pas celle de Françoise, ni celle de Lucas. Peut-être une voie qui n’appartient qu’à nous.
Soudain, la lumière de mon téléphone perce l’obscurité. Un email envoyé par Lucas Vasseur avec en pièce jointe un extrait de registre d’actionnaires et un document signé par le président du conseil.
*« Chère Camille, je vous félicite. J’ai acquis 10% d’AlgoSens sur le marché ouvert ce matin. Le conseil se réunira la semaine prochaine pour discuter de la direction stratégique. Venez avec des idées. — LV »*
Antoine lit par-dessus mon épaule et pâlit.
— Il va tout faire pour te virer.
Je serre le téléphone dans ma main. Le sol sous nos pieds vient de se fissurer encore une fois.
— Alors il faudra l’empêcher.
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